Sougya : L'amud achève d'expliquer la michna des quatre parachiot. Il justifie d'abord la date du premier Adar : Rabbi Tavi tire du verset zot olat hodech be-hodcho que les sacrifices publics de Nissan doivent venir d'un prélèvement nouveau, d'où l'annonce faite un mois plus tôt, et les tables des changeurs dressées le quinze.
Vient ensuite la mahloket centrale du daf : pour Rav, la parachat chekalim est tsav et korbani lahmi, la section des sacrifices ; pour Chmouel, c'est ki tissa, la section du demi-chekel. La Guemara éprouve les deux positions par quatre épreuves successives : le nom de la paracha, la mention des sacrifices, la différence d'avec un roch hodech ordinaire, et la haftara de Yehoyada le cohen ; une baraita tranche finalement comme Chmouel.
La fin du daf passe à la logistique des lectures : Rabbi Yits'hak Nappaha sur les trois rouleaux de Torah a roch hodech Adar et à roch hodech Tevet, puis la mahloket sur roch hodech Tevet tombant en semaine, où s'opposent le principe du tadir et celui qui demande ce qui a fait venir le quatrième montant.
Et au sujet des kilayim, les mélanges interdits dans les champs.
Fin de la liste de la michna : le premier Adar, le beit din fait proclamer l'obligation du demi-chekel et celle d'arracher les kilayim, les semences mélangées. Rachi précise que la proclamation ne vise que ce qui est nikar, visible dans le champ.
Tossefot corrige l'expression de la Guemara : Adar n'est pas la période où l'on sème, mais celle où les semailles s'achèvent et où les pousses ont assez grandi pour que le mélange se voie.
Soit pour les kilayim : c'est le temps des semailles. Mais pour les chekalim, d'où le tenons-nous ?
La Guemara accepte la date pour les kilayim, que la saison justifie d'elle-même, et demande une source pour l'autre annonce : pourquoi le demi-chekel doit-il être proclamé précisément au premier Adar.
Rabbi Tavi a dit au nom de Rabbi Yochiya : car le verset dit, zot olat hodech be-hodcho, voici l'holocauste de chaque mois en son renouvellement (Bamidbar 28,14). La Torah a dit : renouvelle, et apporte le sacrifice d'un prélèvement nouveau.
Rabbi Tavi lit dans la répétition du mot hodech un ordre de renouvellement : il existe un mois à partir duquel les sacrifices publics doivent être financés par la collecte de l'année nouvelle, la terouma hadacha.
Ce mois est Nissan, puisque l'année des sacrifices commence la. Rachi renvoie à la gezera chava du mot chana qui l'établit dans Roch Hachana.
Et puisque c'est à Nissan qu'il faut offrir d'un prélèvement nouveau, nous prenons les devants et nous lisons au premier Adar, afin que l'on apporte les chekalim au Temple.
La conclusion pratique : l'échéance est fixée à Nissan, donc l'annonce doit précéder d'assez pour que la collecte parvienne au Temple à temps. D'où le premier Adar, un mois plein avant.
Selon qui la michna est-elle enseignée ? À l'encontre de Rabban Chimon ben Gamliel.
Car s'il s'agissait de Rabban Chimon ben Gamliel, n'a-t-il pas dit : deux semaines ? Ainsi qu'il est enseigné : on s'enquiert des halakhot de Pessa'h trente jours avant Pessa'h ; Rabban Chimon ben Gamliel dit : deux semaines.
La Guemara mesure le délai d'un mois à l'aune d'un débat connu sur la durée de préparation d'une fête. Les Sages demandent trente jours, Rabban Chimon ben Gamliel se contente de deux semaines.
Si la michna donnait un mois entier avant Nissan, elle suivrait donc les Sages seuls.
Tu peux même dire Rabban Chimon ben Gamliel : puisque le Maître a dit, le quinze de ce mois les tables des changeurs sont dressées dans le pays et le vingt-cinq elles sont dressées au Temple, c'est à cause des tables que nous prenons les devants et que nous lisons.
La réponse déplace l'échéance. Le terme à préparer n'est pas Nissan mais le quinze Adar, jour où les choulhanot, les tables des changeurs, s'installent dans les villes. Du premier au quinze Adar, il y a exactement deux semaines : le compte de Rabban Chimon ben Gamliel est satisfait.
Rachi explique le rôle des changeurs : on apporte des piécettes et l'on obtient la monnaie exacte du demi-chekel. Le vingt-cinq, l'installation au Temple annonce le prélèvement des trois paniers et la saisie de gages sur les retardataires.
Quelle est la parachat chekalim ? Rav dit : tsav et bnei Israël ve-amarta alehem et korbani lahmi, ordonne aux enfants d'Israël et dis-leur : Mon offrande, Mon pain (Bamidbar 28,2).
Et Chmouel dit : ki tissa, quand tu relèveras la tête des enfants d'Israël (Chemot 30,11).
Le cœur du daf. Les deux Amoraim ne divergent pas sur la date mais sur le texte lu. Pour Rav, la parachat chekalim est la section des sacrifices publics de Bamidbar 28, tsav et korbani lahmi, celle qui dit la destination de l'argent. Pour Chmouel, c'est ki tissa, dans Chemot 30, la section qui prescrit le demi-chekel lui-même.
Le Roch reprend ici toute la sougya et y ajoute la halakha tranchée ainsi que les règles de calendrier : quel Chabbat porte chacune des quatre parachiot, et quand il faut interrompre la série. Les sigles ZaBDaV, ZaTaV, BaV, DaD et OuBYaV sont des aide-mémoire chiffrés, chaque lettre valant un jour ou une date.
Soit pour celui qui dit ki tissa : voilà pourquoi on l'appelle parachat chekalim, puisque les chekalim y sont écrits. Mais pour celui qui dit et korbani lahmi, est-il rien des chekalim qui soit écrit là-bas ?
Oui : et quelle est la raison de la collecte ? Celle de Rabbi Tavi.
Première épreuve : le nom. Chmouel l'explique sans effort, puisque ki tissa parle du demi-chekel. Rav doit justifier qu'une section où le mot chekel ne figure pas porte pourtant ce nom.
Sa réponse passe par Rabbi Tavi : la collecte a pour objet d'acheter les sacrifices, et c'est cet objet qui est écrit dans tsav et korbani lahmi. Lire la destination revient à rappeler la collecte.
Soit pour celui qui dit tsav et bnei Israël : parce que les sacrifices y sont écrits, selon Rabbi Tavi. Mais pour celui qui dit ki tissa, les sacrifices y sont-ils écrits ?
Ce sont des chekalim destinés aux adanim, les socles du Michkan, qui y sont écrits.
Deuxième épreuve, symétrique de la première. Si le lien avec les sacrifices est ce qui compte, Chmouel a une difficulté : la collecte décrite dans ki tissa servit aux adanim, les socles du Michkan, non à l'achat des sacrifices de l'année.
Comme l'a enseigné Rav Yossef : il y a trois teroumot, trois prélèvements. Celui de l'autel pour l'autel, celui des socles pour les socles, et celui du bedek ha-bayit pour l'entretien du Temple.
Réponse pour Chmouel : le mot terouma revient trois fois dans ki tissa, et Rav Yossef y lit trois prélèvements distincts. L'un finance les socles, l'autre l'entretien du Temple, et le troisième les sacrifices publics de l'année.
Ki tissa parle donc bien de la collecte annuelle, et sa lecture au premier Adar est justifiée même selon le critère de Rav.
Soit pour celui qui dit ki tissa : voilà en quoi ce roch hodech-ci diffère des autres rachei hodachim,
Troisième épreuve. La michna traite le premier Adar comme un Chabbat singulier. Pour Chmouel la singularité se voit : on lit une section que l'on ne lit pas les autres rachei hodachim.
mais pour celui qui dit tsav et korbani, en quoi diffère-t-il ? Il diffère ainsi : aux autres rachei hodachim, six montants lisent dans le sujet du jour et un dans celle de roch hodech, tandis qu'aujourd'hui tous lisent dans celle de roch hodech.
Pour Rav, la section lue reste la même qu'un roch hodech ordinaire, puisque Bamidbar 28 contient aussi bien les moussafim du mois que la parachat chekalim. La différence se reporte alors sur le nombre de montants : les sept lisent dans cette section, la paracha de la semaine cédant entièrement la place.
Cela va bien pour celui qui dit que l'on revient à l'ordre des parachiot.
La réponse de Rav dépend d'un autre débat, sur le sens de la michna qui dit qu'à la cinquième semaine hozrin le-kisdran, on revient à leur ordre. Si cet ordre est celui des parachiot, la lecture hebdomadaire a bien été suspendue pendant les quatre semaines, et les sept montants peuvent tous lire la section spéciale.
Mais pour celui qui dit que l'on revient à l'ordre des haftarot, et que nous lisons aussi la paracha du jour, en quoi diffère-t-il ?
Si l'ordre repris est celui des haftarot, alors la paracha de la semaine n'a jamais cessé d'être lue, y compris le premier Adar. La réponse précédente tombe, et la question sur Rav revient entière.
Il diffère ainsi : aux autres rachei hodachim, six lisent dans le sujet du jour et un lit dans celle de roch hodech, tandis qu'aujourd'hui trois lisent dans le sujet du jour et quatre lisent dans celle de roch hodech.
Seconde réponse pour Rav, ajustée à l'hypothèse précédente. La paracha de la semaine continue d'être lue, mais son poids diminue : trois montants seulement lui reviennent, et quatre vont à la section de roch hodech, qui vaut ici parachat chekalim.
Dans les deux réponses, la singularité du jour se marque par le nombre de montants plutôt que par le texte lu.
On objecte : roch hodech Adar qui tombe un Chabbat, on lit la parachat chekalim et l'on prend pour haftara le récit de Yehoyada le cohen (Melakhim II 12). Soit pour celui qui dit ki tissa : voilà pourquoi on prend pour haftara Yehoyada le cohen, car elle lui ressemble, puisqu'il y est écrit kessef nefachot erko, l'argent des personnes selon leur évaluation (Melakhim II 12,5),
Quatrième épreuve, tirée d'une baraita de la Tossefta : la haftara du jour est le récit de Yehoyada le cohen, qui organise la collecte pour l'entretien du Temple. La règle veut que la haftara ressemble à la section lue.
Pour Chmouel la correspondance est immédiate : les deux textes parlent d'argent levé sur les personnes.
mais pour celui qui dit et korbani lahmi, lui ressemble-t-elle ? Elle lui ressemble, selon Rabbi Tavi.
Rav répond une nouvelle fois par Rabbi Tavi : si la section des sacrifices vaut parachat chekalim, elle parle déjà d'argent collecté, et la haftara de Yehoyada lui correspond.
On objecte : s'il tombe dans la paracha qui lui est voisine, que ce soit avant elle ou après elle, on la lit et on la redouble.
Nouvelle objection, tirée du calendrier des lectures. Une baraita envisage que le tour ordinaire du cycle amène la parachat chekalim juste avant ou juste après le Chabbat où elle doit être lue comme section spéciale. On la lit alors deux fois.
Cette règle suppose que la section spéciale figure dans le cycle annuel à cette saison.
Soit pour celui qui dit ki tissa : voilà comment elle se rencontre à cette époque-là.
Ki tissa se lit, dans le cycle annuel, aux environs d'Adar : la coïncidence envisagée par la baraita est fréquente.
Mais pour celui qui dit tsav et korbani, se rencontre-t-elle à cette époque-là ? Oui, chez les bnei maarava, les gens de l'Occident, qui achèvent la Torah en trois ans.
Difficulté pour Rav : tsav et korbani se lit dans Pinhas, vers le mois d'Av, loin d'Adar. La réponse invoque l'usage d'Erets Israël, où la Torah se lisait en trois ans ; le décalage du cycle fait qu'une année sur trois cette section tombe bien vers Adar.
Il est enseigné conformément à Chmouel : roch hodech Adar qui tombe un Chabbat, on lit ki tissa et l'on prend pour haftara Yehoyada le cohen.
Une baraita énonce explicitement la position de Chmouel. La sougya se clôt ainsi : les réponses de Rav ont tenu une à une, mais l'enseignement tanaitique appuie Chmouel, et c'est l'usage qui s'est maintenu.
Rabbi Yits'hak Nappaha a dit : roch hodech Adar qui tombe un Chabbat, on sort trois rouleaux de Torah et l'on y lit, l'un dans le sujet du jour, l'un dans celle de roch hodech, et l'un dans ki tissa. Et Rabbi Yits'hak Nappaha a dit : roch hodech Tevet qui tombe un Chabbat, on apporte trois rouleaux de Torah et l'on y lit, l'un dans le sujet du jour, l'un dans celle de roch hodech, et l'un dans celle de 'Hanouka.
Le daf passe à la pratique. Trois obligations de lecture coïncident, et l'on sort un rouleau pour chacune afin d'éviter la tirha de-tsibbura, la peine imposée au public par le déroulement d'un même rouleau d'un passage à l'autre.
Roch hodech Tevet tombe toujours pendant 'Hanouka, d'où le second cas.
Et les deux enseignements sont nécessaires. Car s'il n'avait été dit que pour ce cas-ci, celui de Tevet, on aurait pu penser que Rabbi Yits'hak ne le dit que là, tandis que pour l'autre, celui d'Adar, il tiendrait comme Rav, qui dit que la parachat chekalim est et korbani lahmi, de sorte que deux rouleaux suffiraient.
Il nous l'apprend donc.
La Guemara justifie la redondance apparente. Selon Rav, la section de roch hodech et la parachat chekalim sont un seul et même texte : deux rouleaux suffiraient à Adar. L'énoncé sépare de Rabbi Yits'hak pour Adar exclut cette lecture.
Qu'il énonce alors ce cas-ci, et l'autre deviendra superflu. L'un a été énoncé par déduction de l'autre.
Objection inverse : si le cas d'Adar suffit à établir le principe, celui de Tevet va de soi. La réponse distingue ce que le maître a dit et ce que ses élèves ont déduit ; un seul des deux énoncés est original.
Tossefot explique pourquoi la déduction a tout de même été transmise : elle circulait dans un milieu où l'enseignement d'Adar restait inconnu.
Il a été dit : roch hodech Tevet qui tombe en semaine, Rabbi Yits'hak dit, trois lisent dans celle de roch hodech et un lit dans celle de 'Hanouka ; et Rav Dimi de Haïfa dit, trois lisent dans celle de 'Hanouka et un dans celle de roch hodech.
En semaine, roch hodech comporte quatre montants et 'Hanouka trois. Quand les deux se rencontrent, il faut décider laquelle des deux lectures reçoit les trois premières montées et laquelle la dernière.
Rabbi Mani a dit : il est logique de trancher comme Rabbi Yits'hak Nappaha, car entre le tadir, le fréquent, et ce qui n'est pas fréquent, le fréquent passe en premier.
Premier argument : la règle générale tadir ve-cheeno tadir, tadir kodem. Roch hodech revient chaque mois, 'Hanouka une fois l'an ; la préséance revient à roch hodech, donc les trois premières montées.
Rabbi Avin a dit : il est logique de trancher comme Rav Dimi. Qu'est-ce qui a fait venir le quatrième montant ?
Roch hodech. Dès lors, c'est le quatrième qui doit lire dans celle de roch hodech.
Argument opposé, tiré du nombre de montants. 'Hanouka en compte trois ; le quatrième n'existe que par roch hodech. Chaque jour reçoit donc ce qui lui revient en propre, et roch hodech prend la montée qu'il a lui-même ajoutée.
Qu'en est-il ressorti ? Rav Yossef dit : on ne regarde pas à roch hodech.
Et Rabba dit : on ne regarde pas à 'Hanouka. Et la halakha est : on ne regarde pas à 'Hanouka, et roch hodech est le principal.
La formule en machguihin, on ne regarde pas, désigne celui des deux jours dont on ne fait pas le ikar, le principal. La halakha suit Rabba : roch hodech est le principal, il reçoit les trois premières montées et 'Hanouka la quatrième.
Tossefot note que la règle habituelle donnait déjà Rabba vainqueur face à Rav Yossef ; la décision explicite était requise parce que Rabbi Yits'hak, Rav Dimi, Rabbi Mani et Rabbi Avin avaient débattu du même point.
Il a été dit : s'il tombe dans ve-ata tetsave, Rabbi Yits'hak Nappaha dit, six lisent depuis ve-ata tetsave jusqu'à ki tissa, et un depuis ki tissa jusqu'à ve-assita. Abbaye a dit :
Dernier cas du daf, laissé en suspens : roch hodech Adar tombe le Chabbat de ve-ata tetsave, la paracha qui précède immédiatement le passage de ki tissa. Il faut alors partager la lecture entre la paracha de la semaine et la section spéciale, qui se suivent dans le rouleau.
La réponse d'Abbaye se lit à la page suivante ; le Roch l'a déjà rapportée ci-dessus et tranche comme lui.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).