Sougya : Le folio achève d'abord la discussion sur l'avance de la lecture au jour de rassemblement : trois objections écartent l'idée qu'elle aurait été instituée pour l'avantage des villes murées, et la Guemara renverse la formule : c'est un allègement accordé aux villageois parce qu'ils fournissent l'eau et la nourriture aux villes. Vient ensuite le cas où le quatorze tombe un vendredi : deux baraitot livrent quatre positions, toutes tirées du verset « chaque année », qui porte trois exigences incompatibles ce jour-là ; notre michna se révèle être de Rabbi ou de Rabbi Yossi.
Rabbi accepte pourtant de repousser les bourgades au jour de rassemblement quand le quatorze tombe un Chabbat, et la règle de Rav Houna, tout ce qui est repoussé va au jour de rassemblement, le suit. Le folio se clôt sur la raison de fond : Rabba craint que l'on ne porte le rouleau chez un expert et ne le transporte dans le domaine public, tandis que Rav Yossef rappelle que les yeux des pauvres sont levés vers la lecture, puisque les dons se distribuent le jour même où l'on lit.
Cela veut-il dire que l'institution est faite pour l'avantage des villes murées ? Mais nous avons appris : s'il [le quatorze] tombe un lundi — les villages et les grandes bourgades lisent ce jour-là.
Et s'il en est ainsi, qu'ils avancent au jour de rassemblement ! Ce serait pour eux le dix, et le dix, les Sages ne l'ont pas institué.
La page précédente avait expliqué l'avance de la lecture des villages par une formule de finalité : kedei che-yesapkou, afin qu'ils fournissent l'eau et la nourriture à leurs frères des villes le jour de Pourim. Entendue ainsi, l'institution sert les villes, et les villageois ne sont que les pourvoyeurs qu'on libère.
La michna résiste. Quand le quatorze tombe un lundi, les villages lisent ce jour-là ; or le lundi précédent l'avance serait le jeudi, soit le dix Adar. La réponse ferme la porte : la fenêtre instituée va du onze au quinze, et rien ne se lit avant.
Viens et entends : s'il tombe un jeudi — les villages et les grandes bourgades lisent ce jour-là ; et s'il en est ainsi, qu'ils avancent au jour de rassemblement, qui est le onze ! On ne repousse pas d'un jour de rassemblement à un autre jour de rassemblement.
La seconde objection choisit un cas où la première réponse ne vaut plus : le quatorze tombant un jeudi, le lundi précédent est le onze, date pleinement instituée. Si l'avance servait les villes, rien n'empêcherait de l'appliquer ici.
La réponse pose une règle propre : le jeudi où tombe le quatorze est déjà un jour de rassemblement, et les villageois y sont de toute façon en ville. On ne déplace pas la lecture d'un jour de rassemblement vers un autre, puisque le premier remplit déjà la fonction visée.
Viens et entends : Rabbi Yehouda a dit : quand cela ? Dans un lieu où l'on entre [en ville] le lundi et le jeudi ; mais dans un lieu où l'on n'entre pas le lundi et le jeudi — on ne la lit qu'en son temps.
Et s'il te vient à l'esprit que l'institution est faite pour les villes murées : parce que l'on n'entre pas le lundi et le jeudi, ferait-on perdre aux villes murées [leur avantage] ?
Troisième objection, tirée de la michna suivante (5a). Rabbi Yehouda limite l'avance aux endroits où les villageois ont l'habitude de monter en ville le lundi et le jeudi ; ailleurs, la lecture reste au quatorze.
Or cette limitation ne se comprend que si l'avance profite aux villageois. Si elle était faite pour les villes, l'habitude des villages serait sans importance : pourquoi les citadins perdraient-ils leur ravitaillement du seul fait que ces villageois-là ne se déplacent pas ?
Ne dis pas : « afin qu'ils fournissent l'eau et la nourriture », mais dis plutôt : parce qu'ils fournissent l'eau et la nourriture à leurs frères des villes murées.
La correction tient à un seul mot. Kedei che-yesapkou, « afin qu'ils fournissent », fait de l'avance un moyen au service des villes. Mipnei che-mesapkim, « parce qu'ils fournissent », en fait la contrepartie d'un service déjà rendu.
Rachi en tire la conséquence exacte : l'avance est un salaire, et un salaire suppose un bénéficiaire. Là où les villageois ne montent pas en ville, avancer la lecture ne les allège de rien et ne récompense rien ; les trois objections tombent ensemble.
« Comment cela ? S'il tombe un lundi — les villages et les grandes bourgades lisent ce jour-là », etc.
Qu'y a-t-il de différent au début [de la michna], qui suit l'ordre des jours du mois, et de différent à la fin, qui suit l'ordre des jours de la semaine ?
La Guemara passe à la forme de la michna. L'énoncé général donnait les cinq dates dans l'ordre croissant, du onze au quinze ; l'explication détaillée, elle, procède par jours de la semaine. Le changement d'axe demande une raison.
Rachi montre l'enjeu : dans le détail, les dates courent à rebours — vendredi correspond au treize, Chabbat au douze, le lendemain de Chabbat au onze. Celui qui récite la michna par cœur réciterait donc à reculons, et sauterait un cas.
Puisque [l'ordre] se renverserait pour lui, elle a pris l'ordre des jours de la semaine.
La réponse tient en un mot : ayidéi de-mit-happékhei leh, parce que cela se renverse pour lui. La michna est faite pour être récitée, et sa forme obéit à ce que la mémoire peut porter.
« S'il tombe la veille de Chabbat », etc. Notre michna, qui l'enseigne ?
Ou bien Rabbi, ou bien Rabbi Yossi.
Le cas examiné est celui où le quatorze tombe un vendredi, de sorte que le quinze serait un Chabbat. Notre michna fait alors lire les bourgades et les villes murées le même jour, le vendredi.
Cette solution n'est pas celle des deux tanaim anonymes que la Guemara va citer ; elle n'appartient qu'à Rabbi ou à Rabbi Yossi, chacun pour une raison différente.
Qu'est-ce que « Rabbi » ? Ainsi qu'il est enseigné : s'il tombe la veille de Chabbat — les villages et les grandes bourgades avancent au jour de rassemblement, et les villes entourées d'une muraille lisent ce jour-là.
Rabbi dit : je dis, moi, que les bourgades ne seront pas repoussées de leur place ; les unes et les autres lisent ce jour-là.
Première baraita. Le tana kama maintient l'écart habituel d'un jour entre bourgades et villes murées : puisque celles-ci doivent reculer au vendredi, celles-là reculent au jeudi, jour de rassemblement.
Rabbi refuse ce recul. Le quatorze est la place des bourgades, et il tombe précisément ce vendredi ; elles y restent, et les villes murées lisent avec elles. Le désaccord ne porte pas sur les faits du calendrier, mais sur celle des exigences du verset qui doit céder.
Quelle est la raison du premier tana ? Car il est écrit : « chaque année ».
De même que chaque année les bourgades précèdent les villes murées, de même ici les bourgades précèdent les villes murées.
Le verset d'Esther (9,27) ordonne de faire ces deux jours bekhol chana ve-chana, chaque année : Rachi l'entend comme une exigence d'uniformité, toutes les années doivent se ressembler.
Reste à dire en quoi elles se ressemblent. Le premier tana retient le rapport entre les deux types de localités : les bourgades lisent la veille des villes murées. Cet ordre étant sauvé, la date exacte devient secondaire.
Et dis plutôt : « chaque année » — de même que chaque année les bourgades ne sont pas repoussées de leur place, de même ici qu'elles ne soient pas repoussées de leur place ! Ici c'est différent, car ce n'est pas possible.
L'objection retourne le même verset sur une autre ressemblance : chaque année, les bourgades lisent le quatorze sans en bouger. Pourquoi cette constance-là ne serait-elle pas celle qu'il faut préserver ?
La réponse, chani hakha de-lo efchar, vaut pour les quatre positions du folio : les exigences du verset sont incompatibles ce vendredi-là, puisque les villes murées ne peuvent pas lire le Chabbat. Chaque tana choisit celle qu'il sauve, et l'autre tombe par nécessité.
Et Rabbi, quelle est sa raison ? « Chaque année » : de même que chaque année les bourgades ne sont pas repoussées de leur place, de même ici qu'elles ne soient pas repoussées de leur place.
Rabbi lit le même verset et retient l'autre ressemblance : la stabilité de la date du quatorze pour les bourgades. Ce qui compte n'est pas leur position relative aux villes murées, mais leur jour propre.
Et dis plutôt : « chaque année » — de même que chaque année les bourgades précèdent les villes murées, de même ici aussi que les bourgades précèdent les villes murées ! Ici c'est différent, car ce n'est pas possible.
Symétrie exacte de l'objection précédente, avec la même réponse. La Guemara montre ainsi que le désaccord ne se tranche pas par le verset : les deux lectures en sont également tirées, et chacune est acculée au même lo efchar.
Qu'est-ce que « Rabbi Yossi » ? Ainsi qu'il est enseigné : s'il tombe la veille de Chabbat — les villes murées et les villages avancent au jour de rassemblement, et les grandes bourgades lisent ce jour-là.
Rabbi Yossi dit : les villes murées ne précèdent pas les bourgades ; les unes et les autres lisent ce jour-là.
Seconde baraita, bâtie sur un autre partage. Son tana kama laisse les bourgades au quatorze et fait reculer les villes murées jusqu'au jeudi, de sorte que chacune garde un jour distinct.
Rabbi Yossi refuse ce renversement : les villes murées passeraient avant les bourgades, ce qui n'arrive jamais. Il les fait donc lire ensemble le vendredi — même résultat pratique que Rabbi, par un chemin différent.
Quelle est la raison du premier tana ? Car il est écrit : « chaque année » — de même que chaque année les bourgades lisent le quatorze, et que le temps de l'une n'est pas le temps de l'autre, de même ici les bourgades lisent le quatorze, et le temps de l'une n'est pas le temps de l'autre.
Ce tana sauve deux choses à la fois : la date des bourgades, et le principe que zémano chel ze lo zémano chel ze, le jour des unes n'est pas le jour des autres. Il paie ce double maintien en faisant reculer les villes murées de deux jours.
Rachi note les deux désaccords que cela produit : contre le premier tana de la baraita précédente, qui déplaçait les bourgades ; et contre notre michna, qui fait lire les deux localités le même jour.
Et dis plutôt : « chaque année » — de même que chaque année les villes murées ne précèdent pas les bourgades, de même ici les villes murées ne précèdent pas les bourgades ! Ici c'est différent, car ce n'est pas possible.
Rachi détaille ici le lo efchar avec précision : si l'on renonce à faire avancer les villes murées, il ne reste que deux issues, déloger les bourgades de leur quatorze, ou faire lire les deux le même jour. Or ce tana tient aux deux exigences à la fois.
Quelle est la raison de Rabbi Yossi ? « Chaque année » : de même que chaque année les villes murées ne précèdent pas les bourgades, de même ici les villes murées ne précèdent pas les bourgades.
Rabbi Yossi retient la troisième ressemblance possible : jamais les villes murées ne passent avant les bourgades. Cette préséance est pour lui le contenu du chaque année, et il accepte en échange que les deux lisent le même jour.
Et dis plutôt : « chaque année » — de même que chaque année le temps de l'une n'est pas le temps de l'autre, de même ici le temps de l'une n'est pas le temps de l'autre ! Ici c'est différent, car ce n'est pas possible.
La quatrième objection referme la série. Les quatre positions ont été tirées du même verset, et chacune s'est heurtée au même lo efchar ; la question initiale trouve sa réponse : notre michna, qui fait lire ensemble bourgades et villes murées, est de Rabbi ou de Rabbi Yossi.
Et Rabbi tient-il que l'on ne repousse pas les bourgades jusqu'au jour de rassemblement ? Mais il est enseigné : s'il tombe un Chabbat — les villages avancent au jour de rassemblement, les grandes bourgades lisent la veille de Chabbat, et les villes entourées d'une muraille le lendemain.
Rabbi dit : je dis, moi, que puisque les bourgades ont été repoussées de leur place, qu'elles soient repoussées jusqu'au jour de rassemblement.
Nouvelle configuration : le quatorze tombe un Chabbat. Les bourgades ne peuvent donc pas lire à leur date et doivent reculer au vendredi ; les villes murées, dont le quinze est un dimanche, lisent normalement.
Rabbi va plus loin : une fois leur jour perdu, rien ne retient les bourgades au vendredi, et il les envoie jusqu'au jour de rassemblement, avec les villages. Cette position semble contredire celle qu'on vient de lui attribuer.
Comment comparer ? Là-bas, leur temps est le Chabbat, et puisqu'elles ont été repoussées, qu'elles soient repoussées [plus loin].
Et ici, leur temps est la veille de Chabbat !
La distinction est nette. Quand le quatorze est un Chabbat, les bourgades ont déjà perdu leur jour propre, et le vendredi où elles se replient n'a aucun titre particulier ; autant les joindre aux villages au jour de rassemblement.
Quand le quatorze est un vendredi, ce vendredi est leur temps. Rien ne les en déloge, et Rabbi refuse de les déplacer. La règle sous-jacente : on ne repousse que ce qui est déjà tombé.
Selon qui va cette parole de Rabbi Helbo au nom de Rav Houna : Pourim qui tombe un Chabbat — tous sont repoussés jusqu'au jour de rassemblement ? « Tous sont repoussés », cela te viendrait-il à l'esprit ?
Il y a bien les villes murées qui font [leur lecture] le lendemain ! Mais plutôt : tout ce qui est repoussé sera repoussé jusqu'au jour de rassemblement.
Selon qui ? Selon Rabbi.
La formule de Rav Houna est d'abord corrigée : « tous » est impossible, puisque les villes murées, dont le tour vient le dimanche quinze, ne sont nullement gênées. Il faut lire une règle conditionnelle : kol ha-nidhé, tout ce qui est repoussé.
Ainsi entendue, la parole se rattache exactement à la position de Rabbi du segment précédent : le jour perdu ne se rattrape pas au plus près, il va jusqu'au jour de rassemblement.
De l'avis de tous, en tout cas, on ne lit pas la Meguila un Chabbat. Quelle en est la raison ?
Rabba a dit : tous sont tenus à la lecture de la Meguila (et à la sonnerie du chofar), et tous ne sont pas experts dans la lecture de la Meguila. [C'est] un décret, de peur qu'il ne la prenne en main et n'aille chez un expert pour apprendre, et qu'il ne la transporte de quatre coudées dans le domaine public.
Tout le folio reposait sur un fait jamais discuté : la Meguila ne se lit pas le Chabbat. Rabba en donne la raison sous forme de chaîne. L'obligation pèse sur tous, y compris sur ceux qui ne savent pas lire le rouleau ; l'homme pressé ira chercher un maître, la Meguila a la main.
Le risque final est un interdit de la Torah : transporter quatre coudées dans le domaine public. Rachi souligne que la crainte vise l'empressement lui-même, bahoul latsét yedei hovato, et qu'elle vaut même pour celui qui a passé la nuit aux champs.
Et telle est la raison pour le chofar. Et telle est la raison pour le loulav.
La même crainte explique deux autres silences du Chabbat : le chofar de Roch Hachana et le loulav de Souccot. Dans les trois cas, une mitsva tenue par tous, un objet que l'on porte, et un expert vers qui l'on court.
Rav Yossef a dit : parce que les yeux des pauvres sont levés vers la lecture de la Meguila. Il est enseigné de même : bien qu'ils aient dit que les villages avancent au jour de rassemblement — on collecte ce jour-là, et l'on distribue ce jour-là.
Rav Yossef donne une seconde raison. Le jour de la lecture est celui où l'on remet les matanot la-évyonim ; les pauvres l'attendent, et un Chabbat ni la collecte ni la remise d'argent ne sont possibles.
Tossefot précise le rapport entre les deux raisons : Rav Yossef ne conteste pas Rabba, puisque le chofar et le loulav n'ont pas d'autre explication que la sienne. Sa raison ajoute une portée propre, au Temple, où les interdits rabbiniques de Chabbat ne s'appliquent pas et où la lecture reste pourtant exclue.
« Bien qu'ils aient dit » ? Au contraire, c'est parce qu'ils l'ont dit !
Mais plutôt : puisqu'ils ont dit que les villages avancent au jour de rassemblement — on collecte ce jour-là, et l'on distribue ce jour-là, parce que les yeux des pauvres sont levés vers la lecture de la Meguila. Mais
La Guemara corrige la formule de la baraita. Af al pi, « bien que », suggère une concession, comme si l'avance de la lecture allait contre l'avance des dons. La relation est inverse.
La bonne lecture est hoil ve-amrou, « puisqu'ils ont dit » : l'avance de la lecture entraîne celle des dons, précisément parce que les yeux des pauvres sont levés vers la lecture. Le folio s'interrompt sur le mot aval, « mais », et la restriction se lit en 5a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).