Sougya : Le folio s'ouvre sur la suite de l'enseignement de Rabbi Yo'hanan : l'intuition de sa jeunesse, qui identifiait Hamat à Tibériade, Rakat à Tsipori et Kineret à Guinossar, a été confirmée par les anciens. Rava la réfute à partir des formules d'oraison funèbre employées pour les morts de Babylonie que l'on fait monter en terre d'Israël : elles appellent Tibériade du nom de Rakat.
Rabba reprend alors la liste autrement, et trois étymologies de Tibériade sont proposées. La sougya passe à Kitron, que Zeira identifie à Tsipori, et cette identification déclenche une longue objection tirée de la plainte de Zevoulon sur son lot : montagnes et mers au lieu de champs et de vignes, avec pour réponse le hilazon, la tarit et le sable à verre.
Le folio s'achève sur Ekron et Césarée, sur la règle qui fait de Césarée et de Jérusalem deux villes qui ne peuvent tenir ensemble, puis sur deux enseignements de Rabbi Yits'hak : la demande de grâce formulée par Yits'hak en faveur d'Essav, et la prière de Yaakov pour que le dessein d'Essav n'aboutisse pas.
et il s'est trouvé que l'on tranchait comme moi. Hamat, c'est Tibériade ; et pourquoi l'appelle-t-on Hamat ?
À cause des sources chaudes (hamei) de Tibériade. Rakat, c'est Tsipori ; et pourquoi l'appelle-t-on Rakat ?
Parce qu'elle est élevée comme la berge (rikta) d'un fleuve. Kineret, c'est Guinossar ; et pourquoi l'appelle-t-on Kineret ?
Parce que ses fruits sont doux comme le son de la harpe (kinor).
Le folio précédent s'achevait sur Rabbi Yo'hanan rapportant une intuition de jeunesse soumise ensuite aux anciens. Le daf s'ouvre sur l'issue de cette vérification : son avis a été confirmé. L'objet en est l'identification des trois villes fortifiées de Naftali nommées en Yehochoua 19, 35 — Hamat, Rakat, Kineret — avec des localités connues à l'époque des Amoraim.
Chaque identification s'appuie sur une étymologie qui rattache le nom biblique à un trait du lieu : les eaux chaudes pour Hamat, la hauteur de la berge pour Rakat, la douceur des fruits pour Kineret. Cette méthode, courante dans la aggada, cherche moins l'origine philologique du nom que la raison pour laquelle l'Écriture l'a retenu.
Rava dit : y a-t-il quelqu'un pour soutenir que Rakat n'est pas Tibériade ? Or, lorsqu'un homme meurt ici, en Babylonie, on fait la-bas son oraison funèbre en ces termes : « il était grand à Chechakh, et il avait un nom à Rakat ».
Et lorsqu'on fait monter là-bas son cercueil, on l'eulogise ainsi : vous qui aimez les rescapés, habitants de Rakat, sortez et recevez ceux qui ont été tués dans la vallée profonde.
Rava conteste l'identification de Rakat avec Tsipori par un argument tiré de l'usage vivant de la langue : les formules d'oraison funèbre en cours à son époque appellent Tibériade du nom de Rakat. Le raisonnement vaut preuve, car ces formules sont fixes, publiques et répétées.
Chechakh désigne Babel par la permutation at-bach, qui échange la première lettre de l'alphabet avec la dernière, la deuxième avec l'avant-dernière, et ainsi de suite ; le procédé est déjà employé par Yirmeyahou. La « vallée profonde » désigne la Babylonie, basse par rapport à la terre d'Israël, où l'on faisait monter les défunts pour les ensevelir.
Lorsque Rabbi Zera s'éteignit, un certain eulogiste ouvrit ainsi son oraison : la terre de Chinear a conçu et enfanté, la terre du cerf a élevé ses délices. Malheur à elle, a dit Rakat, car elle a perdu l'objet de son désir.
Deuxième preuve du même ordre. Rabbi Zera était né en Babylonie, la terre de Chinear, et était monté en terre d'Israël, la terre du cerf, où il s'était établi à Tibériade. L'eulogiste fait parler la ville de sa mort : celle qui pleure sa perte est nommée Rakat, donc Rakat est Tibériade.
Rabba dit plutôt : Hamat, ce sont les sources chaudes de Guerar ; Rakat, c'est Tibériade ; Kineret, c'est Guinossar. Et pourquoi l'appelle-t-on Rakat ?
Parce que même les vides (rekanim) qui s'y trouvent sont pleins de mitsvot comme une grenade. Rabbi Yirmeya dit : Rakat est son nom, et pourquoi l'appelle-t-on Tibériade ?
Parce qu'elle siège au nombril (tabour) de la terre d'Israël. Rava dit : Rakat est son nom, et pourquoi l'appelle-t-on Tibériade ?
Parce que sa vue est bonne (tova reiyata).
Rabba reprend toute la liste pour tenir compte de l'objection : Rakat devient Tibériade, et Hamat est reportée sur les sources chaudes de Guerar. L'étymologie de Rakat change en conséquence — non plus la hauteur d'une berge, mais les rekanim, les vides, ceux que l'on croit sans mérite et qui sont pleins de mitsvot comme une grenade est pleine de grains.
Rabbi Yirmeya et Rava déplacent la question. Pour eux Rakat est le nom d'origine, et c'est le nom récent, Tibériade, qu'il faut expliquer : soit par tabour, le nombril, la ville étant au centre du pays, soit par tova reiyata, la beauté de ce que l'on y voit.
Zeira dit : Kitron, c'est Tsipori. Et pourquoi l'appelle-t-on Tsipori ?
Parce qu'elle siège au sommet de la montagne comme un oiseau (tsipor).
Tsipori, écartée de Rakat, reparaît ici sous un autre nom biblique. Kitron figure parmi les villes que Zevoulon n'a pas dépossédées (Choftim 1, 30). L'étymologie retenue rejoint celle que Rachi donnait plus haut : la ville est perchée, comme un oiseau sur une hauteur.
Kitron serait-elle Tsipori ? Mais Kitron se trouvait dans la part de Zevoulon, ainsi qu'il est écrit : « Zevoulon n'a pas dépossédé les habitants de Kitron ni les habitants de Nahalol » ; or Zevoulon se plaignait de son lot, ainsi qu'il est dit : « Zevoulon est un peuple qui a exposé sa vie à la mort ».
Pour quelle raison ? Parce que « Naftali était sur les hauteurs du champ ».
L'objection est construite en deux temps. Premier temps : si Kitron est dans le lot de Zevoulon et que Kitron est Tsipori, alors Tsipori appartient à Zevoulon. Second temps : le cantique de Dévora montre que Zevoulon se plaignait de son lot, ce que la suite du verset rattache à l'avantage de Naftali, établi sur les hauteurs du champ.
Le terme midotav, rendu ici par « son lot », désigne selon Rachi la mesure qui lui a été assignée depuis le Ciel. La contradiction se dessine : un homme possédant Tsipori aurait peu de motifs de se plaindre.
Zevoulon dit devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, à mes frères Tu as donné des champs et des vignes, et à moi Tu as donné des montagnes et des collines ; à mes frères Tu as donné des terres, et à moi Tu as donné des mers et des fleuves. Il lui répondit : tous auront besoin de toi, à cause du hilazon, ainsi qu'il est dit : « [les peuples appelleront à la montagne] et les trésors cachés du sable ».
La guemara développe la plainte sous forme de dialogue. Le hilazon est la créature marine dont on tire le tekhelet, la teinture bleue des tsitsit ; Rachi précise qu'elle monte de la mer vers les montagnes et que son sang se vend à prix élevé. La réponse retourne l'objection : un territoire pauvre en terres arables détient une ressource dont toutes les tribus dépendent.
Le verset invoqué est la bénédiction de Moche à Zevoulon (Devarim 33, 19), qui associe l'appel des peuples vers la montagne et les trésors enfouis dans le sable.
Rav Yossef enseigne : « chefounei », c'est le hilazon ; « temounei », c'est la tarit ; « hol », c'est le verre blanc. Il dit devant Lui : Maître du monde, qui m'en avertira ?
Il lui répondit : « là ils offriront des sacrifices de justice » ; que ce signe soit pour toi : quiconque prend de toi sans payer ne réussira en rien dans son commerce.
Rav Yossef décompose le verset en trois ressources : le hilazon pour le tekhelet, la tarit, un poisson que Rachi identifie au thon, et le sable dont on tire le verre blanc. La richesse de Zevoulon est donc réelle, et entièrement tirée de la mer et du rivage.
Reste une difficulté pratique : ces ressources sont accessibles à qui vient les prendre, et Zevoulon ne peut surveiller son littoral. La réponse lui donne un signe plutôt qu'une garde : la teinture et le sable se gâtent entre les mains de celui qui les a pris sans payer. Tossefot relie ce signe au régime du sacrifice, où le vol invalide l'offrande.
Et s'il te venait à l'esprit que Kitron est Tsipori, pourquoi se plaignait-il de son lot ? Tsipori est pourtant une chose bien supérieure !
Et si tu disais qu'il ne s'y trouve pas de terre ruisselant de lait et de miel, Rech Lakich n'a-t-il pas dit : j'ai vu de mes yeux la terre ruisselant de lait et de miel de Tsipori, et elle mesurait seize mil sur seize mil !
La guemara revient à l'objection laissée en suspens au segment 5. Le détour par le dialogue de Zevoulon a servi à établir la nature de son lot : des mers, des montagnes, aucune terre arable. Or Tsipori est une région fertile, ce qui rend la plainte inintelligible si Kitron est bien Tsipori.
Une première échappatoire est examinée : Tsipori ne serait pas une terre ruisselant de lait et de miel. Rachi décrit concrètement l'expression : les chèvres mangent les figues, le miel en dégoutte, le lait coule, et l'ensemble forme comme un torrent. Le témoignage oculaire de Rech Lakich ferme cette issue : seize mil sur seize mil, soit quatre parsaot de côté.
Et si tu disais que la sienne n'était pas aussi vaste que celle de ses frères, Rabba bar bar Hana n'a-t-il pas dit au nom de Rabbi Yo'hanan : j'ai vu de mes yeux la terre ruisselant de lait et de miel de toute la terre d'Israël, et elle s'étendait comme de Bé Kove jusqu'à la forteresse de Toulbakne, vingt-deux parsaot de long et six parsaot de large !
Seconde échappatoire : la part fertile de Zevoulon serait trop petite au regard de celle des autres tribus. Le témoignage de Rabbi Yo'hanan la ferme par un calcul. Pour l'ensemble du pays, la terre ruisselant de lait et de miel représente vingt-deux parsaot sur six. Comme une parsa vaut quatre mil, les seize mil sur seize mil de Tsipori font quatre parsaot sur quatre, ce qui dépasse largement la part qui reviendrait à une tribu sur douze.
Rachi précise que ces vingt-deux parsaot sont un total : la terre fertile est dispersée, et la mesure vaut pour l'ensemble une fois rassemblé.
Malgré cela, les champs et les vignes lui étaient préférables. Le texte aussi est précis en ce sens, puisqu'il est écrit : « et Naftali sur les hauteurs du champ ».
Apprends-en de là.
La sougya se conclut sans reprendre l'identification de Zeira : Kitron reste Tsipori, et la plainte de Zevoulon garde un objet. La terre fertile de Tsipori se trouve en région montagneuse, plus difficile à travailler que les champs de plaine.
Le diyouk, la lecture serrée du verset, appuie cette réponse : la plainte est mise en rapport avec Naftali établi sur les hauteurs du champ, donc avec des champs, et non avec l'étendue des terres.
Rabbi Abahou dit : « et Ekron sera déracinée » — c'est Césarée, fille d'Edom, qui siège parmi les sables ; elle était un pieu fiché pour Israël aux jours des Grecs. Et quand la royauté des Hasmonéens l'emporta et les vainquit, on l'appelait « la prise de la tour de Chir ».
La sougya passe aux identifications qui touchent à Edom. Césarée était le siège du pouvoir romain en terre d'Israël et une ville à population majoritairement grecque puis romaine, d'où le titre de « fille d'Edom ». L'image du pieu fiché, que Rachi glose « pour le mal », dit l'obstacle permanent qu'elle représentait pour l'implantation juive.
Le verset de Tsefania 2, 4 annonce le déracinement d'Ekron ; Rabbi Abahou y lit une annonce sur Césarée. Le nom donné après la victoire hasmonéenne conserve la mémoire de cette prise.
Rabbi Yossi bar Hanina dit : que signifie ce qui est écrit, « et j'ôterai son sang de sa bouche et ses abominations d'entre ses dents, et lui aussi sera un reste pour notre D.ieu » ? « Et j'ôterai son sang de sa bouche » : c'est leur maison de Bamya.
« Et ses abominations d'entre ses dents » : c'est leur maison de Galya.
Le verset de Zekharia 9, 7 est applique à Edom, Rachi précisant qu'il est écrit à propos de Tyr, placée à la tête d'Edom. Les deux expressions du verset désignent deux lieux de culte idolâtre, que Rachi appelle les principaux d'Edom : la maison des autels, où l'on sacrifie, et la maison des amas, où l'on entasse les pierres cultuelles.
La promesse porte donc sur une purification, le sang et les abominations étant ôtés de la bouche et des dents, avant que la suite du verset n'annonce ce qui subsistera.
« Et lui aussi sera un reste pour notre D.ieu » : ce sont les synagogues et les maisons d'étude qui se trouvent en Edom. « Et il sera comme un chef en Yehouda, et Ekron comme le Yevoussi » : ce sont les théâtres et les cirques d'Edom, où les princes de Yehouda sont appelés à enseigner la Torah en public.
La seconde moitié du verset est lue comme une conversion d'usage : ce qui appartient aujourd'hui à Edom passera au service de l'étude. Les synagogues et maisons d'étude déjà présentes en Edom sont le reste qui revient à Hachem ; les lieux de spectacle deviendront des salles d'enseignement public.
Tossefot rapporte une lecture différente, selon laquelle ces mots désignent des lieux d'idolâtrie, et la réfute : on ne peut enseigner la Torah dans des lieux souillés. Il retient donc des bâtiments d'assemblée.
Rabbi Yits'hak dit : Lechem, c'est Pamyas. « Ekron sera déracinée » : c'est Césarée, fille d'Edom, qui était la métropole des rois.
Certains disent : parce qu'on y élevait des rois ; et d'autres disent : parce que c'est d'elle qu'on établissait les rois.
Rabbi Yits'hak reprend l'identification de Rabbi Abahou en la précisant. Le mot métropolin est grec ; Rachi le décompose en « métra », la mère, et « polin », qui exprime l'autorité, d'où la mère de la royauté. Les deux lectures qui suivent dépendent de ce titre : la ville où l'on élève les fils de rois, ou bien celle d'où l'on tire les rois qu'on établit.
Césarée et Jérusalem : si un homme te dit qu'elles sont détruites toutes les deux, ne le crois pas ; qu'elles sont peuplées toutes les deux, ne le crois pas. Césarée détruite et Jérusalem peuplée, Jérusalem détruite et Césarée peuplée — crois-le, ainsi qu'il est dit : « je me remplirai de sa ruine ».
Si celle-ci est pleine, celle-là est détruite ; si celle-là est pleine, celle-ci est détruite.
La règle est posée sous forme de test de crédibilité : quatre états sont concevables, deux sont écartés d'avance. Les deux villes tiennent l'une par rapport à l'autre comme les deux plateaux d'une balance.
L'appui est le verset de Ye'hezkel 26, 2, où Tyr, figure de Rome, se réjouit de la ruine de Jérusalem en disant « je me remplirai de sa ruine ». La plénitude de l'une est prise à même la dévastation de l'autre.
Rav Nahman bar Yits'hak dit : de ce verset-ci — « et un peuple sera plus fort que l'autre peuple ».
Rav Nahman bar Yits'hak fonde la même règle sur un autre verset, celui adressé à Rivka avant la naissance de Yaakov et d'Essav (Bereshit 25, 23). La formule installe un rapport d'alternance : la force de l'un est mesurée à la faiblesse de l'autre.
Et Rabbi Yits'hak dit : que signifie ce qui est écrit, « que le méchant soit gracié, il n'apprendra pas la justice » ? Yits'hak dit devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, qu'Essav soit gracié.
Il lui répondit : c'est un méchant ! Il lui dit : « il n'apprendra pas la justice ».
Il lui répondit : « au pays de la droiture il agira avec perversité ». Il lui dit : s'il en est ainsi, « qu'il ne voie pas la majesté de ה' ».
Le verset de Yechayahou 26, 10 est relu comme un dialogue : chacun de ses membres devient une réplique, tantôt de Yits'hak, tantôt du Saint béni soit-Il. Cette technique aggadique permet de tirer d'un verset unique une scène entière.
L'argument de Yits'hak, tel que Rachi le présente, est qu'aucun homme ne peut plaider en faveur d'Essav, ce qui appellerait une mesure de grâce. La réponse porte sur la terre d'Israël, que le pays de la droiture désigne et qu'Essav est appelé à détruire. Devant cette réponse, Yits'hak retire sa demande par les derniers mots du verset.
Et Rabbi Yits'hak dit : que signifie ce qui est écrit, « n'accorde pas, ה', les désirs du méchant, ne fais pas aboutir son dessein, qu'ils ne s'élèvent pas, sela » ? Yaakov dit devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, n'accorde pas à Essav le méchant le désir de son cœur.
« Ne fais pas aboutir son dessein » : c'est
Le second enseignement de Rabbi Yits'hak passe de Yits'hak à Yaakov et de Yechayahou aux Tehilim (140, 9). Le mot zemamo, son dessein, est lu par Rachi a partir de zemam, l'anneau de fer placé dans les naseaux d'une bête puissante pour la conduire : la prière demande que cet anneau reste en place.
Le segment s'interrompt sur le mot « c'est », la réponse étant donnée au début du folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).