Sougya : Le folio achève d'abord la tsrikhouta commencée plus haut entre « la seconde » et « en chaque année », puis demande ce que Rabbi Eliezer fils de Rabbi Yossi tire du mot « la seconde ». La réponse de Rav Chmouel bar Yehouda ouvre toute la sougya : Esther adressa deux demandes aux sages.
La première, « fixez-moi pour les générations », se heurte à la crainte de la jalousie des nations ; la seconde, « écrivez-moi pour les générations », se heurte au verset des Proverbes « des choses triples et non quadruples », jusqu'à ce qu'un verset de la Torah soit trouvé. De là naissent deux questions liées : le livre d'Esther rend-il les mains impures, marque de la sainteté des livres du canon, et a-t-il été dit par roua'h hakodech ?
Chmouel soutient qu'il fut donné pour être lu sans être écrit ; la guemara lui oppose une baraita sur Kohelet, le Cantique des cantiques, Ruth et Esther. Cinq maîtres apportent chacun un verset prouvant l'inspiration de la meguila ; Rava les réfute tous sauf celui de Chmouel.
Le folio s'achève sur le retour à la michna : deux portions à une personne pour le michloa'h manot, deux dons à deux personnes pour les matanot là-evyonim.
« la seconde » ; et il a fallu aussi écrire « en chaque année et chaque année ». Car si je n'avais eu que « en chaque année et chaque année », j'aurais dit comme dans notre question ; c'est pourquoi il nous enseigne « la seconde ».
Et s'il ne nous avait enseigné que « la seconde », j'aurais dit qu'il faut lire d'emblée au premier et au second ; c'est pourquoi il nous enseigne « en chaque année et chaque année ».
Fin de la tsrikhouta ouverte au folio précédent : la guemara montre que chacun des deux termes est indispensable. Sans hachénit (« la seconde »), le mot « en chaque année » laisserait revenir la question posée plus haut, celle de l'Adar proche de Chevat. Sans « en chaque année », le mot « la seconde » pourrait vouloir dire que la meguila se lit deux fois, au premier Adar et au second.
Et Rabbi Eliezer fils de Rabbi Yossi, ce mot « la seconde », qu'en fait-il ? Il lui est nécessaire pour l'enseignement de Rav Chmouel bar Yehouda ; car Rav Chmouel bar Yehouda a dit : au début, ils l'ont fixée à Chouchan, et à la fin dans le monde entier.
Rabbi Eliezer fils de Rabbi Yossi tient que la lecture s'accomplit dès le premier Adar. Le mot hachénit lui reste donc disponible pour une autre derasha. Il le rattache à la « seconde lettre » d'Esther 9,29 : une première institution limitée à Chouchan, puis une seconde qui étend Pourim au monde entier.
Rav Chmouel bar Yehouda a dit : Esther envoya dire aux sages : fixez-moi pour les générations ! Ils lui envoyèrent : tu éveilles contre nous la jalousie parmi les nations.
Elle leur envoya : je suis déjà écrite dans les chroniques des rois de Médie et de Perse.
Première des deux demandes. Esther réclame l'institution durable de la fête et de la lecture. L'objection des sages est politique : publier la défaite des nations attire leur ressentiment. La réponse d'Esther retire tout son poids à l'objection, puisque l'événement figure déjà dans les archives officielles de l'empire.
Rav, Rav Hanina, Rabbi Yo'hanan et Rav Haviva ont enseigné ce qui suit. Dans tout l'ordre Moed, chaque fois qu'apparaît ce groupe, remplace Rabbi Yo'hanan et introduis Rabbi Yonathan.
Esther envoya dire aux sages : écrivez-moi pour les générations. Ils lui envoyèrent : « N'ai-je pas écrit pour toi des choses triples » (Proverbes 22,20) — triples et non quadruples,
Seconde demande, d'un autre ordre : faire entrer le livre dans l'Écriture. L'objection est exégétique. Le verset des Proverbes est lu comme fixant à trois le nombre des mentions de la guerre d'Amalek : Chemot 17, le Michne Torah 25, et Chmouel I 15. Écrire la meguila ajouterait une quatrième mention.
La remarque sur le groupe de quatre maîtres est une note de transmission insérée par la guemara : partout dans l'ordre Moed, la leçon correcte porte Rabbi Yonathan.
jusqu'à ce qu'ils lui trouvent un verset écrit dans la Torah : « Écris ceci en souvenir dans le livre » (Chemot 17,14). « Écris ceci » — ce qui est écrit ici et dans le Michne Torah.
« En souvenir » — ce qui est écrit dans les Prophètes. « Dans le livre » — ce qui est écrit dans la meguila.
La résolution consiste à recompter les mentions. Les deux passages de la Torah, Chemot et le Michne Torah, sont pris comme une seule écriture ; le rappel des Prophètes est le deuxième ; la meguila devient le troisième. Le compte de « triples et non quadruples » est donc respecté, et l'objection tombe.
Cela correspond à une controverse de tanaim : « écris ceci » — ce qui est écrit ici ; « en souvenir » — ce qui est écrit dans le Michne Torah ; « dans le livre » — ce qui est écrit dans les Prophètes : paroles de Rabbi Yehochoua. Rabbi Elazar HaModaï dit : « écris ceci » — ce qui est écrit ici et dans le Michne Torah ; « en souvenir » — ce qui est écrit dans les Prophètes ; « dans le livre » — ce qui est écrit dans la meguila.
La guemara montre que la lecture retenue au segment précédent appartient à Rabbi Elazar HaModaï. Rabbi Yehochoua répartit autrement les trois termes du verset et épuise celui-ci avant d'arriver à la meguila. Pour lui, le verset ne fournit aucune place à l'écriture du livre d'Esther. La différence porte donc sur la canonisation de la meguila.
Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : Esther ne rend pas les mains impures.
Les sages ont décrété que les livres saints rendent les mains impures à l'égard de la terouma, afin qu'on ne les range pas près des aliments. Cette impureté est donc devenue le signe qu'un livre appartient au canon. Dire qu'Esther ne rend pas les mains impures revient à lui refuser ce statut.
Faut-il dire que Chmouel tient qu'Esther n'a pas été dite par roua'h hakodech (l'inspiration divine) ? Mais Chmouel a bien dit : Esther a été dite par roua'h hakodech !
Elle a été dite pour être lue, et elle n'a pas été dite pour être écrite.
La guemara distingue deux effets de l'inspiration. Le contenu de la meguila vient de roua'h hakodech et commande une lecture publique ; mais l'inspiration n'a pas porte sur l'ordre de la mettre par écrit comme livre saint. Cette distinction sauve les deux énoncés de Chmouel.
On objecte : Rabbi Meir dit : Kohelet ne rend pas les mains impures, et la controverse porte sur le Cantique des cantiques. Rabbi Yossi dit : le Cantique des cantiques rend les mains impures, et la controverse porte sur Kohelet.
Rabbi Chimon dit : Kohelet fait partie des allègements de Beit Chammai et des rigueurs de Beit Hillel ; mais Ruth, le Cantique des cantiques et Esther rendent les mains impures ! Lui a parlé selon Rabbi Yehochoua.
La baraita recense les livres discutés et place Esther hors de toute controverse : tous s'accordent qu'elle rend les mains impures. La réponse rattache Chmouel à la position de Rabbi Yehochoua du segment 5, pour qui le verset d'Exode ne laisse aucune place à l'écriture de la meguila.
Il est enseigné : Rabbi Chimon ben Menassia dit : Kohelet ne rend pas les mains impures, parce qu'il est la sagesse de Chelomo. Ils lui dirent : n'a-t-il dit que cela ?
Or il a déjà été dit : « et il prononça trois mille proverbes » (Melakhim I 5,12) ; et il est dit : « n'ajoute pas à ses paroles » (Proverbes 30,6).
Rabbi Chimon ben Menassia tient Kohelet pour une œuvre de sagesse humaine. La réfutation s'appuie sur un tri : Chelomo prononça trois mille proverbes, et seule une part fut consignée. Ce qui a été retenu porte donc la marque de roua'h hakodech.
Que vient ajouter « et il est dit » ? Et si tu disais : il a beaucoup parlé, et ce qu'il voulait fut écrit, ce qu'il ne voulait pas ne fut pas écrit — viens et entends : « n'ajoute pas à ses paroles ».
La guemara demande pourquoi une seconde preuve était nécessaire. La première pouvait s'expliquer par un simple choix de Chelomo. Le verset « n'ajoute pas à ses paroles » impose une interdiction, et une interdiction ne porte que sur des paroles inspirées.
Il est enseigné : Rabbi Eliezer dit : Esther a été dite par roua'h hakodech, car il est dit « et Haman dit en son cœur » (Esther 6,6). Rabbi Akiva dit : Esther a été dite par roua'h hakodech, car il est dit « et Esther trouvait grâce aux yeux de tous ceux qui la voyaient » (Esther 2,15).
Début de la série des cinq preuves. Le critère commun est le même : le texte rapporte une donnée qu'aucun témoin humain ne pouvait recueillir. Rabbi Eliezer retient une pensée intérieure, Rabbi Akiva un jugement porte par tous les regards à la fois.
Rabbi Meir dit : Esther a été dite par roua'h hakodech, car il est dit « et la chose fut connue de Mordekhai » (Esther 2,22). Rabbi Yossi ben Dourmaskit dit : Esther a été dite par roua'h hakodech, car il est dit « et sur le butin ils ne portèrent pas la main » (Esther 9,15).
Deux preuves de même forme. Le complot de Bigtan et Térech fut trame à l'écart, et le verset ne nomme aucune source. La retenue sur le butin fut le fait de communautés dispersées dans cent vingt-sept provinces, sans moyen d'en vérifier l'unanimité.
Chmouel a dit : si j'avais été là, j'aurais dit une chose meilleure que toutes celles-là, car il est dit « ils confirmèrent et acceptèrent » (Esther 9,27) — ils ont confirmé en haut ce qu'ils avaient accepté en bas.
Chmouel change le lieu de la preuve. Les quatre précédentes portent sur des faits terrestres difficiles à connaître ; celle-ci porte sur un événement céleste. L'ordre inverse des deux verbes du verset, « ils confirmèrent » avant « ils acceptèrent », est lu comme la trace d'une ratification en haut de ce qui fut accepté en bas.
Rava a dit : toutes ont une réfutation, hormis celle de Chmouel qui n'en a pas. Celle de Rabbi Eliezer : c'est un raisonnement, car il n'y avait personne d'aussi important que lui aux yeux du roi ; et lorsqu'il développa longuement et parla, c'est en pensant à lui-même qu'il parlait.
Rava applique un test unique à chaque preuve : une explication naturelle suffit-elle à rendre compte du verset ? Pour Rabbi Eliezer, l'auteur de la meguila pouvait déduire la pensée de Haman de son comportement, puisque le détail même de la demande trahissait qu'il parlait pour lui-même.
Celle de Rabbi Akiva : peut-être est-ce comme Rabbi Elazar, qui a dit : cela enseigne qu'à chacun elle apparaissait comme étant de sa propre nation.
La réfutation ôte au verset son caractère inaccessible. Si chacun voyait en Esther une femme de son peuple et le disait à haute voix, la grâce qu'elle trouvait aux yeux de tous était un fait public, observable par n'importe quel témoin.
Et celle de Rabbi Meir : peut-être est-ce comme Rabbi Hiya bar Abba, qui a dit : Bigtan et Térech étaient deux Tarsiens.
Mordekhai siégeait au Sanhédrin et connaissait les langues. Les deux conspirateurs parlaient leur langue d'origine, se croyant à l'abri. La connaissance du complot s'explique donc sans recourir à roua'h hakodech.
Et celle de Rabbi Yossi ben Dourmaskit : peut-être avaient-ils envoyé des messagers. Celle de Chmouel, assurément, n'a pas de réfutation.
Ravina a dit : c'est ce que disent les gens — un seul poivre piquant vaut mieux qu'un panier plein de courges.
Conclusion de l'examen de Rava. Le dicton de Ravina en tire la leçon : une seule preuve que rien n'entame l'emporte sur quatre preuves nombreuses mais récusables. La qualité de l'argument l'emporte sur son nombre.
Rav Yossef a dit : d'ici — « et ces jours de Pourim ne passeront pas du milieu des Juifs » (Esther 9,28). Rav Nahman bar Yitshak dit : d'ici — « et leur souvenir ne cessera pas de leur descendance » (Esther 9,28).
Deux preuves supplémentaires, tirées du même verset. Elles portent sur une annonce concernant l'avenir : la pérennité de la fête et la persistance du souvenir dans les générations. Nul homme ne peut garantir cela par observation.
« Et des dons aux pauvres. » Rav Yossef a enseigné : « et l'envoi de portions, chacun à son prochain » (Esther 9,22) — deux portions à une seule personne. « Et des dons aux pauvres » — deux dons à deux personnes.
Retour à la michna. Rav Yossef fixe les quantités minimales à partir des pluriels du verset. Pour le michloa'h manot, le pluriel porte sur les portions et le destinataire reste unique : deux portions à une personne. Pour les matanot la-évyonim, les deux mots sont au pluriel : deux dons répartis entre deux pauvres, un don pour chacun.
Rabbi Yehouda Nessia envoya à Rabbi Ochaya une cuisse de veau troisième-né et une jarre de vin. Il lui envoya dire :
Illustration pratique du michloa'h manot, qui se poursuit au folio suivant. Le egla tilta désigne selon Rachi le troisième-né d'une portée, reconnu comme viande de qualité. L'échange entre le nassi et le maître montre que l'on envoie des mets consommables et non de simples présents.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).