Sougya : Le folio achève la discussion ouverte par la michna « il n'y a entre les livres saints et les tefillin et les mezouzot que... » : la michna permet d'écrire les livres en toute langue, tandis qu'une baraita déclare invalide un verset du texte écrit en araméen ou un passage araméen écrit dans la langue du texte, et exige l'écriture achourit, sur un rouleau et à l'encre. Quatre tentatives de conciliation se succèdent, chacune écartée par une objection, avant que Rav Achi ne rapporte la baraita aux Prophètes et aux Écrits selon Rabbi Yehouda.
La reconstitution de cette baraita conduit à la permission du grec, limitée par Rabbi Yehouda au seul rouleau de la Torah. La raison de cette permission est ensuite racontée : le roi Talmai réunit soixante-douze anciens dans soixante-douze maisons séparées et leur commanda de traduire la Torah ; tous écrivirent le même texte et y portèrent les mêmes modifications.
Le folio énumère ces modifications, verset par verset, avec chaque fois le malentendu qu'elles écartent.
Ici, dans notre écriture ; là, dans leur écriture.
La guemara achève une réponse de Rava. La michna du folio précédent permet d'écrire les livres saints en toute langue, tandis qu'une baraita déclare qu'un verset du texte écrit en araméen, ou un passage araméen écrit dans la langue du texte, ne rend pas les mains impures. Rava sépare deux notions : le gofan, les caractères, et la lachon, la langue. La michna permet de changer la langue tant que les caractères restent ceux de l'écriture achourit ; la baraita invalide un texte écrit dans les caractères des nations.
Abaye lui dit : comment as-tu expliqué cette baraita ? Dans leur écriture.
Alors pourquoi parler précisément d'un verset du texte (mikra) écrit en araméen (targoum) et d'un passage araméen écrit dans la langue du texte ? Même un verset du texte écrit dans la langue du texte, et un passage araméen écrit en araméen, le seraient également.
Car la baraita enseigne : jusqu'à ce qu'il l'écrive en achourit, sur un rouleau et à l'encre !
Abaye retourne contre Rava la fin de la baraita. Si l'invalidation vient des caractères étrangers, alors la langue du contenu devient sans objet : un texte hébreu écrit dans les lettres des nations serait invalide au même titre. La baraita aurait donc énoncé des cas inutiles. Sa clause finale, « jusqu'à ce qu'il l'écrive en achourit, sur un rouleau et à l'encre », suffit à couvrir tous les cas d'écriture étrangère. L'énumération des deux cas de langue montre que la baraita vise autre chose.
Plutôt, il n'y a pas de difficulté : celle-ci suit les Sages, celle-là suit Rabban Chimon ben Gamliel.
Deuxième tentative : les deux textes expriment deux avis distincts de la michna précédente. Les Sages permettent d'écrire les livres en toute langue, et c'est notre michna. Rabban Chimon ben Gamliel restreint la permission, et c'est la baraita qui exige l'écriture achourit.
Si c'est Rabban Chimon ben Gamliel, il y a pourtant le grec ! Plutôt, il n'y a pas de difficulté : ici il s'agit des livres saints, là des tefillin et des mezouzot.
La deuxième tentative tombe. Rabban Chimon ben Gamliel ne restreint pas l'écriture au seul achourit : il permet aussi le grec. La baraita, qui ne mentionne que l'achourit, ne peut donc être la sienne.
Troisième tentative : la michna parle des livres saints, où toute langue est permise, et la baraita des tefillin et des mezouzot, qui ne s'écrivent qu'en hébreu et en caractères achourit.
Pour les tefillin et les mezouzot, quelle est la raison ? Parce qu'il est écrit à leur propos « ve-hayou », et elles seront : elles doivent demeurer telles qu'elles sont.
Mais quel passage araméen écrit dans la langue du texte y a-t-il ? Pour la Torah, soit : il y a « yegar sahadouta ».
Mais ici, quel araméen y a-t-il ?
La raison de l'exclusion des tefillin et des mezouzot vient du verset « et ces paroles seront » (Deutéronome 6, 6), lu comme behavayatan yehou : elles resteront dans l'état où elles sont, sans changement de langue ni d'écriture.
La troisième tentative tombe à son tour. La baraita parle d'un targoum écrit en mikra, c'est-à-dire d'un passage araméen transposé dans la langue du texte. Un tel passage existe dans la Torah, avec les mots yegar sahadouta que Lavan prononce (Genèse 31, 47). Les passages inscrits dans les tefillin et les mezouzot sont ceux du Chema, entièrement hébreux : le cas énoncé par la baraita n'y trouverait aucune application.
Plutôt, il n'y a pas de difficulté : ici il s'agit de la meguila, là des livres saints. Pour la meguila, quelle est la raison ?
Parce qu'il est écrit à son propos « selon leur écriture et selon leur langue ». Mais quel passage araméen écrit dans la langue du texte y a-t-il ?
Quatrième tentative : la baraita vise la meguila d'Esther, qui exige l'écriture achourit, tandis que la michna vise les autres livres saints. La source est le verset « selon leur écriture et selon leur langue » (Esther 8, 9), qui fixe la forme du texte.
La même objection revient aussitôt : la meguila est écrite en hébreu d'un bout à l'autre. Quel passage araméen pourrait-on y transposer dans la langue du texte ? La réponse arrive au segment suivant.
Rav Papa dit : « et l'édit (pitgam) du roi sera entendu ». Rav Nahman bar Its'hak dit : « et toutes les femmes rendront honneur (yekar) à leurs maris ».
Deux mots de la meguila appartiennent à l'araméen. Pitgam, l'édit, et yekar, l'honneur, figurent tous deux dans Esther 1, 20. Si on les transpose dans la langue du texte, on obtient le cas énoncé par la baraita : un targoum écrit en mikra. La quatrième tentative résiste donc à l'objection.
Rav Achi dit : cette baraita, lorsqu'elle a été enseignée, l'a été à propos des autres livres, et elle suit Rabbi Yehouda. Car il a été enseigné : les tefillin et les mezouzot ne s'écrivent qu'en achourit, et nos maîtres ont permis le grec.
Rav Achi propose une cinquième lecture, qui sera retenue. La baraita porte sur les autres livres, c'est-à-dire les Prophètes et les Écrits, et elle exprime l'avis de Rabbi Yehouda, plus exigeant que celui de la michna. Une autre baraita est alors citée pour établir la position de Rabbi Yehouda ; sa formulation va être corrigée par deux fois dans les segments suivants.
Mais il est écrit « ve-hayou » ! Plutôt, dis ainsi : les livres saints s'écrivent en toute langue, et nos maîtres ont permis le grec.
« Ont permis » ?! Il faudrait donc conclure que le premier tana interdit !
La baraita citée par Rav Achi est corrigée deux fois. Dans sa première forme, elle ferait permettre le grec pour les tefillin et les mezouzot, ce que le verset « ve-hayou » exclut. On la reporte donc sur les livres saints.
La deuxième forme achoppe sur un mot. Dire que nos maîtres ont permis le grec suppose que le premier tana l'interdisait ; or celui-ci permet expressément toute langue, grec compris. Le verbe employé ne peut donc désigner un élargissement.
Plutôt, dis ainsi : nos maîtres n'ont permis de les écrire qu'en grec. Et il a été enseigné : Rabbi Yehouda a dit : même lorsque nos maîtres ont permis le grec, ils ne l'ont permis que dans un rouleau de la Torah,
La formulation retenue fait du grec la seule langue étrangère admise. Rabbi Yehouda y ajoute une limite d'objet : la permission vaut pour le rouleau de la Torah seul, tandis que les Prophètes et les Écrits restent en achourit. La baraita de Rav Achi s'accorde ainsi avec la michna sans la contredire.
et cela à cause de l'affaire du roi Talmai. Car il a été enseigné : il arriva que le roi Talmai réunit soixante-douze anciens, les fit entrer dans soixante-douze maisons et ne leur révéla pas pourquoi il les avait réunis.
Il entra chez chacun d'eux et leur dit : écrivez-moi la Torah de Moché votre maître. Le Saint béni soit-Il mit dans le cœur de chacun d'eux un conseil, et tous s'accordèrent sur un seul avis.
La baraita donne la raison de la place particulière du grec. Le roi Talmai, souverain d'Égypte, isole soixante-douze anciens pour qu'ils ne puissent se concerter, puis demande à chacun une traduction de la Torah. L'épreuve porte moins sur la compétence que sur la concordance : des versions divergentes auraient fourni matière à accusation.
Le résultat tient du miracle. Chacun écrit le même texte, et chacun y porte les mêmes modifications sur les passages exposés à un malentendu. Le folio énumère ensuite ces passages.
Et ils lui écrivirent : « D.ieu créa au commencement ». « Je ferai l'homme à l'image et à la ressemblance ».
Les deux premières modifications écartent la même lecture fausse, celle de deux puissances. En plaçant le nom divin en tête, ils empêchent de prendre berechit pour le nom d'un premier créateur qui aurait produit le second. En mettant « Je ferai » au singulier, ils retirent l'appui que le pluriel « faisons l'homme » offrait à la même erreur.
« Il acheva le sixième jour, et Il se reposa le septième jour ». « Mâle et femelle Il le créa », et ils n'écrivirent pas « Il les créa ».
La première modification écarte l'idée qu'un travail aurait été achevé pendant le chabbat lui-même. Le texte porte « et Il acheva le septième jour son ouvrage » (Genèse 2, 2), que les Sages expliquent par le repos venu compléter la création ; un lecteur étranger à cette explication y verrait une besogne accomplie le septième jour.
La seconde écarte une contradiction apparente. « Mâle et femelle Il les créa » (Genèse 5, 2) pourrait suggérer deux êtres créés séparément, alors que Genèse 1, 27 parle de la création d'un seul. Le singulier « Il le créa » rend le sens que Rachi rappelle : un seul homme, formé de deux faces.
« Allons, que Je descende et que Je confonde là leur langue ». « Et Sarah rit parmi ses proches ».
Le verset de la tour de Babel porte « descendons et confondons » (Genèse 11, 7). Le pluriel a été rendu au singulier pour la même raison que précédemment.
La modification suivante porte sur le rire de Sarah. Le texte dit qu'elle rit « en elle-même » (Genèse 18, 12), et pourtant elle est reprise, tandis qu'Abraham, dont le rire est aussi rapporté, ne l'est pas. En écrivant « parmi ses proches », les anciens font apparaître la différence entre les deux : l'un a ri en son cœur, l'autre a parlé devant d'autres.
« Car dans leur colère ils ont tué un bœuf, et dans leur bon vouloir ils ont déraciné une mangeoire ». « Et Moché prit sa femme et ses fils, et les fit monter sur un porteur d'hommes ».
La bénédiction de Yaakov dit « dans leur colère ils ont tué un homme » (Genèse 49, 6). Le mot a été remplacé pour ne pas laisser entendre que les fils de Yaakov furent des meurtriers ; Rachi précise que le terme choisi revient à dire que les habitants de Chekhem ne comptaient à leurs yeux que comme des bêtes.
Le verset de l'Exode dit que Moché fit monter les siens « sur l'âne » (Exode 4, 20). L'expression porteur d'hommes, qui évoque un chameau, écarte le reproche portant sur la monture.
« Et le séjour des enfants d'Israël, durant lequel ils ont séjourné en Égypte et dans d'autres pays, fut de quatre cents ans ». « Et il envoya les zaatoutei, les élus des enfants d'Israël ».
« Et sur les zaatoutei des enfants d'Israël Il n'étendit pas la main ».
Le verset de l'Exode compte quatre cent trente ans de séjour en Égypte (Exode 12, 40). Pris à la lettre, ce chiffre se heurte à la chronologie des générations ; les anciens ont donc précisé « et dans d'autres pays », ce qui rejoint le calcul rappelé par Rachi, depuis l'alliance entre les morceaux.
Les deux autres modifications portent sur un même passage. Le texte dit que Moché envoya les naarei, les jeunes gens, offrir les sacrifices (Exode 24, 5), puis parle des atsilei, les notables (Exode 24, 11). Le mot zaatoutei, employé aux deux endroits, évite le reproche d'avoir envoyé des hommes de peu devant la Chekhina, tout en gardant la cohérence des deux versets.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).