Moed_Katan 11b — Le travail en cas de perte : de la fête au deuil, qui agit, par qui et jusqu'où

Moed_Katan 11b

Sougya : Le folio ouvre le deuxième chapitre avec la michna de celui qui a retourné ses olives et se trouve empêché de les presser : un deuil, un cas de force majeure ou des ouvriers qui lui font faux bond. Rabbi Yehouda ne lui accorde que la première poutre, Rabbi Yossé le laisse achever et boucher à sa manière habituelle.

La guemara relève que la michna ouvre sur le deuil et conclut sur la fête, et deux lectures s'opposent : Rav Chicha fils de Rav Idi y lit une déduction — ce qui est permis pendant la fête reste interdit pendant les jours du deuil — tandis que Rav Achi y lit un enseignement du type lo mibaaya, qui permet dans les deux cas. Une longue baraita vient appuyer Rav Chicha : elle énumère ce que d'autres font pour l'endeuillé, la position de Rabbi Yehouda sur le champ labouré et le champ à lin, celle de Rabban Chimon ben Gamliel qui autorise l'endeuillé lui-même en privé quand nul autre artisan n'est disponible, puis le classement des métiers : métayers, fermiers et entrepreneurs, âniers, chameliers et bateliers, journalier, travail d'autrui entre ses mains.

Le folio se clôt sur l'attelage partagé de Maryon et de Mar fils de Rav Aha, et sur la règle qu'un homme éminent se tient à plus de rigueur que la lettre de la loi.

Le plan du folio : une michna sur la fête, une sougya sur le deuil MICHNA — l'olive retournée et la première poutre 1. Rabbi Yehouda : la première poutre, et on laisse jusqu'après la fête Rabbi Yossé : il verse, il achève et il bouche à sa manière habituelle — segments 0 et 1 GUEMARA — pourquoi la michna mélange le deuil et la fête 2. Rav Chicha fils de Rav Idi : une déduction sur le deuil Rav Achi : un enseignement du type lo mibaaya, qui permet dans les deux cas — segments 2 et 3 3. La baraita qui appuie Rav Chicha : ce que d'autres font pour l'endeuillé olives, jarre, lin, laine, tour d'eau ; Rabbi Yehouda ajoute deux champs et les Sages refusent Rabban Chimon ben Gamliel : lui-même en privé, et même en public s'il sert le public — segments 4 à 7 4. Le classement des métiers, puis la mise au point sur la kiboulet métayers, âniers, journalier, travail d'autrui chez soi, son travail chez autrui — segments 8 à 10 5. L'attelage partagé : Maryon et Mar fils de Rav Aha Rav Achi objecte la perte du compagnon, et la réponse est : un homme éminent, c'est différent — segments 11 et 12
Le plan du folio : la michna de l'olive retournée, la double lecture de la guemara, la longue baraita du deuil, le classement des métiers et l'affaire de l'attelage partagé.
Deux lectures d'une même michna : elle ouvre par le deuil, elle conclut par la fête La difficulté : patah be-avel ve-siyem be-moed le deuil est nommé, et la règle donnée ne porte que sur la fête Rav Chicha fils de Rav Idi Le deuil n'est mentionné que comme la cause de l'empêchement ; la michna ne dit rien de ce qui serait permis pendant le deuil lui-même. Déduction : ce qui est permis pendant la fête est interdit pendant les jours du deuil. l'endeuillé ne charge pas même la première poutre Rav Achi La michna enseigne deux lois sur le modèle du lo mibaaya, du cas facile vers le cas difficile. Pendant le deuil, l'interdit vient des Sages : il n'est pas besoin de dire que la perte le lève. Même pendant la fête, où l'interdit vient de la Torah, la perte le lève — donc a fortiori le deuil. Nafka mina : l'endeuillé peut-il charger lui-même la première poutre ? Rav Chicha répond non — d'autres le font pour lui ; Rav Achi répond oui. La baraita tranche en faveur de Rav Chicha elle énonce : voici ce que l'on fait pour l'endeuillé — d'autres agissent, lui-même n'agit pas
La difficulté centrale du folio et les deux manières de la lever, avec la conséquence pratique qui les sépare et la baraita qui tranche.
Un travail pressé pendant les jours du deuil : qui a le droit de le faire ? Le travail diffère entraînerait-il une perte ? davar haaved Non — le report est possible interdit, même par autrui Oui — olives, jarre, lin, laine, tour d'eau reste à savoir par la main de qui Tana kama Un autre peut faire le travail d'autres agissent pour lui lui-même s'abstient, et cela confirme Rav Chicha Rabban Chimon ben Gamliel Nul autre artisan que lui il agit lui-même, en privé betsina : hors du regard, pour que le deuil reste visible Yeter al ken Artisan du public, barbier ou baigneur, veille de fête il agit, même en public le besoin du public l'emporte Le principe qui court sous les trois degrés la perte lève l'interdit, mais elle le lève au plus bas degré qui suffit à l'éviter par autrui d'abord, sinon en privé, et en public seulement quand le public en dépend
Les trois degrés de permission dans la baraita : par autrui, par soi-même en privé, par soi-même en public.
1
מִי שֶׁהָפַךְ אֶת זֵיתָיו וְאֵירְעוֹ אֵבֶל אוֹ אֹונֶס, אוֹ שֶׁהִטְעוּהוּ פּוֹעֲלִים — טוֹעֵן קוֹרָה רִאשׁוֹנָה וּמַנִּיחָהּ לְאַחַר הַמּוֹעֵד, דִּבְרֵי רַבִּי יְהוּדָה.

MICHNA. Celui qui a retourné ses olives et à qui est survenu un deuil ou un cas de force majeure, ou bien dont les ouvriers lui ont fait faux bond, charge la première poutre et la laisse ainsi jusqu'après la fête ; telles sont les paroles de Rabbi Yehouda.

📜 Rachi (6)
מַתְנִי' מִי שֶׁהָפַךְ אֶת זֵיתָיו שֶׁהִזְמִינָן לְיִתְּנֵם עַל גַּבֵּי הַבַּד לְהוֹצִיא מֵהֶן שֶׁמֶן:
Michna. « Celui qui a retourné ses olives » : il les a préparées pour les placer sur le pressoir afin d'en extraire l'huile.
וְאֵירְעוּ אֲבָל בִּשְׁאָר יְמוֹת הַשָּׁנָה שֶׁלֹּא סָמוּךְ לָרֶגֶל וְאֵינוֹ יָכוֹל לְיִתְּנֵם עַל גַּבֵּי הַבַּד לְפִי שֶׁאָבֵל אָסוּר בַּעֲשִׂיַּית מְלָאכָה:
« Et à qui est survenu un deuil » : pendant le reste de l'année, à un moment qui n'est pas proche de la fête, de sorte qu'il ne peut pas les placer sur le pressoir, l'endeuillé étant interdit d'accomplir un travail.
אוֹ אֹונֶס הַייְנוּ מִילְּתָא אַחֲרִיתִי כְּלוֹמַר מִי שֶׁהָפַךְ אֶת זֵיתָיו לִפְנֵי הָרֶגֶל וְאֵירְעוּ אֹונֶס וְלֹא הָיָה יָכוֹל לְיִתְּנֵם עַל גַּבֵּי בֵּית הַבַּד וּבָא הָרֶגֶל:
« Ou un cas de force majeure » : c'est là un autre cas, à savoir celui qui a retourné ses olives avant la fête, à qui est survenu un empêchement, qui n'a pas pu les placer sur le pressoir, et la fête est arrivée.
אוֹ שֶׁהִטְעוּהוּ פּוֹעֲלִים שֶׁהִשְׂכִּיר לְיִתְּנֵם עַל גַּבֵּי בֵּית הַבַּד קֹודֶם הָרֶגֶל וְלֹא בָּאוּ:
« Ou dont les ouvriers lui ont fait faux bond » : il les avait loués pour placer les olives sur le pressoir avant la fête, et ils ne sont pas venus.
טוֹעֵן קוֹרָה רִאשׁוֹנָה כְּלוֹמַר נוֹתְנָן עַל גַּבֵּי בֵּית הַבַּד בָּרֶגֶל וְסוֹחֵט עֲלֵיהֶן הַקּוֹרָה פַּעַם אַחַת דְּאִי לָא עָבֵיד הָכִי אִיכָּא פְּסֵידָא יַתִּירָא:
« Il charge la première poutre » : il place les olives sur le pressoir pendant la fête et presse la poutre sur elles une seule fois, car s'il n'agit pas ainsi il subit une perte excessive.
וּמַנִּיחָהּ בּוֹ שֶׁלֹּא יִסְחֹוט יוֹתֵר עַד לְאַחַר הַמּוֹעֵד:
« Et il la laisse » : sur les olives, sans presser davantage jusqu'après la fête.
💡 Explication

Ce segment ouvre le deuxième chapitre du traité. Retourner ses olives, hafakh et zeitav, désigne une étape précise de la fabrication de l'huile : les olives entassées sont remuées pour que la chaleur les amollisse avant le pressurage. Une fois ce stade atteint, tout retard fait rancir la récolte, et l'on se trouve devant un davar haaved, une chose qui se perd.

La michna énumère trois empêchements qui ont fait manquer le moment ordinaire du pressurage : un deuil, un événement de force majeure, des ouvriers qui n'ont pas tenu leur engagement. Les jours intermédiaires de la fête arrivent avec les olives encore sur les bras. Rabbi Yehouda accorde alors le minimum qui écarte la perte : charger une fois la korah richona, la première poutre du pressoir, et la laisser en place sans aller plus loin.

🖼️ Schéma
Le pressoir à olives et la première poutre Les étapes du pressurage 1. hafakh et zeitav — les olives entassées sont retournées pour que la chaleur les amollisse 2. on les charge sur le bet habad, le pressoir 3. korah richona — la poutre pèse une fois 4. on presse à nouveau, puis on met en jarres passé l'étape 1, l'olive s'échauffe et rancit : c'est là que naît le risque de perte Rabbi Yehouda On s'arrête à l'étape 3 : la poutre est chargée une fois, puis laissée en place. Cela suffit à écarter la perte lourde ; tout ce qui vient ensuite attendra la fin de la fête. le minimum qui sauve Rabbi Yosse On va jusqu'au bout : il verse, il achève le pressurage et il bouche les jarres comme à l'ordinaire, sans rien changer à sa manière. Une opération laissée à moitié se perd elle aussi : autant la mener à son terme
Les étapes du pressurage, le point où la perte devient menaçante, et ce que chaque tana autorise à hol hamoed.
2
רַבִּי יוֹסֵי אוֹמֵר: זוֹלֵף וְגוֹמֵר, וְגָף כְּדַרְכּוֹ.

Rabbi Yosse dit : il verse et achève, et il bouche à sa manière habituelle.

📜 Rachi (1)
זוֹלֵף וְגוֹמֵר כְּדַרְכּוֹ כְּלוֹמַר נוֹתְנוֹ עַל גַּבֵּי בֵּית הַבַּד וְסוֹחֵט הַכֹּל כָּל מִידִי דְּשָׁפוּךְ קָרֵי זִילּוּף:
« Il verse et achève à sa manière habituelle » : il place les olives sur le pressoir et presse la totalité ; tout ce qui s'écoule est appelé zilouf.
🗂️ Tossefot (1)
רַבִּי יוֹסֵי אוֹמֵר זוֹלֵף וְגוֹמֵר וְגָף כְּדַרְכּוֹ. פֵּי' בַּקּוּנְטְרֵס לִישָּׁנָא אַחְרִינָא וְגָף מִשּׁוּם דְּאִיכָּא פְּסֵידָא שֶׁמּוֹלִיכָן בְּלֹא מִגּוּפָהּ וי"ל דְּצָרִיךְ לְכַסּוֹתוֹ מִפְּנֵי הַשְּׁרָצִים וּמִיהוּ מִגּוּפָהּ לֹא הָיָה צָרִיךְ דִּדְיוֹ בְּכִיסּוּי מוּעָט וְשֶׁמֶן חָדָשׁ מִתְקַלְקֵל:
« Rabbi Yosse dit : il verse et achève, et il bouche à sa manière habituelle. » Le Qountrass explique, selon une autre version, que le bouchage est permis parce qu'il y aurait une perte à transporter les jarres sans bouchon. On peut dire qu'il faut les couvrir à cause des bestioles ; toutefois un bouchon véritable n'aurait pas été nécessaire, une couverture légère suffisant — mais l'huile nouvelle s'abîme.
💡 Explication

Rabbi Yosse va jusqu'au terme de l'opération. Zolef, verser, désigne l'écoulement de l'huile hors du pressoir ; il presse la totalité de la récolte, remplit les jarres et les bouche comme à l'ordinaire, sans rien modifier à sa manière de faire.

Le désaccord porte sur l'étendue de la permission une fois la perte reconnue. Rabbi Yehouda l'ajuste au strict nécessaire, Rabbi Yosse considère qu'une opération interrompue à mi-chemin se gâte à son tour et autorise donc de la mener à son terme. Tossefot s'arrête sur le mot gaf, boucher : une couverture légère suffirait à protéger l'huile des bestioles, et c'est le caractère fragile de l'huile nouvelle qui justifie le bouchon véritable.

3
גְּמָ׳ פָּתַח בְּאֵבֶל וְסִייֵּם בַּמּוֹעֵד. אָמַר רַב שִׁישָׁא בְּרֵיהּ דְּרַב אִידִי זֹאת אוֹמֶרֶת: דְּבָרִים הַמֻּותָּרִין בַּמּוֹעֵד, אֲסוּרִים בִּימֵי אֶבְלוֹ.

GUEMARA. Elle a ouvert par le deuil et a conclu par la fête.

Rav Chicha fils de Rav Idi dit : cela veut dire que les choses permises pendant la fête sont interdites pendant les jours de son deuil.

📜 Rachi (2)
גְּמָ' פָּתַח בְּאֵבֶל וְסִיֵּים בַּמּוֹעֵד דְּקָתָנֵי מִי שֶׁהָפַךְ אֶת זֵיתָיו וְאֵירְעוֹ אֵבֶל וְלֹא פֵּירֵשׁ אִם יָכוֹל לִטְעוֹן קוֹרָה בַּאֲבֵילוּת אִם לֹא אֶלָּא מִילֵּי דְּמוֹעֵד קָא פָּרֵישׁ דְּכִי אֵירַע לוֹ קֹודֶם הַמּוֹעֵד אֹונֶס טוֹעֵן קוֹרָה רִאשׁוֹנָה בַּמּוֹעֵד:
Guemara. « Elle a ouvert par le deuil et a conclu par la fête » : car elle enseigne « celui qui a retourné ses olives et à qui est survenu un deuil » sans préciser s'il peut ou non charger la poutre pendant son deuil ; elle n'expose que les règles de la fête, à savoir que si un empêchement lui est survenu avant la fête, il charge la première poutre pendant la fête.
אָסוּר בִּימֵי אֶבְלוֹ כְּלוֹמַר לְהָכִי לָא פָּרֵישׁ דְּאָסוּר לוֹ לִטְעוֹן אֲפִילּוּ קוֹרָה רִאשׁוֹנָה בִּימֵי אֶבְלוֹ:
« Interdit pendant les jours de son deuil » : c'est-à-dire que la michna ne l'a pas précisé pour cette raison même — il lui est interdit de charger même la première poutre pendant les jours de son deuil.
💡 Explication

La guemara relève une anomalie de construction. La michna nomme le deuil parmi les empêchements, puis ne donne de règle que pour les jours intermédiaires de la fête. Elle laisse donc sans réponse la question qu'elle a elle-même soulevée : que peut faire l'endeuillé pendant son deuil ?

Rav Chicha fils de Rav Idi lit ce silence comme une indication. Si la michna ne dit rien du deuil, c'est que rien n'y est permis : le régime du deuil est plus strict que celui de la fête, et ce que la perte autorise à hol hamoed demeure interdit à l'endeuillé. La suite du folio précisera que d'autres peuvent agir à sa place.

4
רַב אַשִּׁי אָמַר, לָא מִיבַּעְיָא קָאָמַר: לָא מִיבַּעְיָא בִּימֵי אֶבְלוֹ, דְּמִדְּרַבָּנָן הוּא וְשָׁרֵי, אֶלָּא אֲפִילּוּ בַּמּוֹעֵד, דְּאִיסּוּר מְלָאכָה מִדְּאוֹרָיְיתָא בִּמְקוֹם פְּסֵידָא — שָׁרוּ רַבָּנָן.

Rav Achi dit : elle s'exprime selon le procédé du « il n'est pas besoin de dire ». Il n'est pas besoin de dire que pendant les jours de son deuil, où l'interdit relève des Sages, c'est permis ; mais même pendant la fête, où l'interdiction de travail vient de la Torah, là où il y a perte les Sages ont permis.

📜 Rachi (3)
לָא מִבַּעְיָא בִּימֵי אֶבְלוֹ דְּאֵין אָסוּר בִּמְלָאכָה אֶלָּא מִדְּרַבָּנָן דְּשָׁרֵי לִטְעוֹן קוֹרָה רִאשׁוֹנָה:
« Il n'est pas besoin de dire pendant les jours de son deuil » : car il n'y est interdit de travail que de par les Sages, de sorte qu'il lui est permis de charger la première poutre.
אֶלָּא אֲפִילּוּ חֻולּוֹ שֶׁל מוֹעֵד דַּאֲסִירָא בֵּיהּ מְלָאכָה מִדְּאוֹרַייְתָּא דִּכְתִיב (שְׁמוֹת כ״ג:ט״ו) אֶת חַג הַמַּצּוֹת תִּשְׁמֹור שִׁבְעַת יָמִים לִימֵּד עַל כָּל הֶחָג שֶׁהוּא אָסוּר:
« Mais même » : les jours intermédiaires de la fête, où le travail est interdit de par la Torah, ainsi qu'il est écrit « tu observeras la fête des matsot sept jours » (Chemot 23, 15) — ce qui enseigne que toute la durée de la fête est interdite.
בִּמְקוֹם פְּסֵידָא שָׁרוּ רַבָּנַן לִטְעוֹן קוֹרָה רִאשׁוֹנָה:
« Là où il y a perte, les Sages ont permis » : de charger la première poutre.
🗂️ Tossefot (1)
אֲפִילּוּ חוֹל הַמּוֹעֵד דְּאִסּוּרָא בִּמְלָאכָה מִדְּאוֹרַיְיתָּא פֶּרֶק קַמָּא (דַּף ב. בד"ה מַשְׁקִין) פֵּירַשְׁתִּי:
« Même pendant les jours intermédiaires de la fête, où le travail est interdit de par la Torah. » Je l'ai expliqué au premier chapitre (folio 2a, glose commençant par machkin).
💡 Explication

Rav Achi lit la même michna autrement. La formule lo mibaaya est un procédé d'exposition courant : on énonce d'abord le cas le plus facile, puis on ajoute le cas difficile qui, lui, devait être dit. La michna enseignerait donc deux permissions, non une seule.

L'ordre suit la force de l'interdit. Pendant le deuil, l'interdiction de travailler relève des Sages (mi-derabanan) : qu'elle cède devant une perte va de soi. Pendant les jours intermédiaires de la fête, elle relève de la Torah (mi-deoraita), et Rachi en donne la source dans le verset « tu observeras la fête des matsot sept jours ». C'est ce second cas qui méritait d'être enseigné. La conséquence pratique sépare nettement les deux lectures : selon Rav Achi, l'endeuillé charge lui-même la poutre.

🖼️ Schéma
Deux lectures d'une même michna : elle ouvre par le deuil, elle conclut par la fête La difficulté : patah be-avel ve-siyem be-moed le deuil est nommé, et la règle donnée ne porte que sur la fête Rav Chicha fils de Rav Idi Le deuil n'est mentionné que comme la cause de l'empêchement ; la michna ne dit rien de ce qui serait permis pendant le deuil lui-même. Déduction : ce qui est permis pendant la fête est interdit pendant les jours du deuil. l'endeuillé ne charge pas même la première poutre Rav Achi La michna enseigne deux lois sur le modèle du lo mibaaya, du cas facile vers le cas difficile. Pendant le deuil, l'interdit vient des Sages : il n'est pas besoin de dire que la perte le lève. Même pendant la fête, où l'interdit vient de la Torah, la perte le lève — donc a fortiori le deuil. Nafka mina : l'endeuillé peut-il charger lui-même la première poutre ? Rav Chicha répond non — d'autres le font pour lui ; Rav Achi répond oui. La baraita tranche en faveur de Rav Chicha elle énonce : voici ce que l'on fait pour l'endeuillé — d'autres agissent, lui-même n'agit pas
Les deux lectures de la michna, leur conséquence pratique, et la baraita qui vient trancher.
5
תַּנְיָא כְּוָותֵיהּ דְּרַב שִׁישָׁא בְּרֵיהּ דְּרַב אִידִי. אֵלּוּ דְּבָרִים הָעוֹשִׂין לָאָבֵל בִּימֵי אֶבְלוֹ: זֵיתָיו הֲפוּכִין — טוֹעֲנִין לוֹ, וְכַדּוֹ לָגוּף וּפִשְׁתָּנוֹ לְהַעֲלוֹת מִן הַמִּשְׁרָה, וְצַמְרוֹ לְהַעֲלוֹת מִן הַיּוֹרָה, וּמַרְבִּיצִים שָׂדֵהוּ מִשֶּׁתַּגִּיעַ עוֹנַת הַמַּיִם שֶׁלּוֹ.

Il a été enseigné conformément à Rav Chicha fils de Rav Idi : voici les choses que l'on fait pour l'endeuillé pendant les jours de son deuil — ses olives sont retournées, on charge pour lui ; sa jarre est à boucher ; son lin est à retirer du bassin de rouissage ; sa laine est à retirer de la cuve ; et l'on irrigue son champ dès qu'arrive son tour d'eau.

📜 Rachi (5)
הָעוֹשִׂין לְאָבֵל אֲחֵרִים אֲבָל הוּא עַצְמוֹ אֵינוֹ רַשַּׁאי:
« Que l'on fait pour l'endeuillé » : d'autres les font, mais lui-même n'y est pas autorisé.
כַּדּוֹ לַגּוּף מְגוּפַת הֶחָבִית:
« Sa jarre est à boucher » : il s'agit du bouchon de la jarre.
וְזֵיתָיו הֲפוּכִין נוֹתְנִין אוֹתָן עַל בֵּית הַבַּד וְטוֹעֲנִין לוֹ קוֹרָה רִאשׁוֹנָה אֲבָל הוּא עַצְמוֹ אֵינוֹ עוֹשֶׂה הַיְינוּ כְּרַב שִׁישָׁא דְּאָמַר דְּבָרִים הַמֻּותָּרִין בחוש"מ אֲסוּרִין בִּימֵי אֶבְלוֹ:
« Et ses olives sont retournées » : on les place sur le pressoir et l'on charge pour lui la première poutre, mais lui-même n'agit pas — ce qui rejoint Rav Chicha, qui dit que les choses permises pendant les jours intermédiaires de la fête sont interdites pendant les jours du deuil.
וּפִשְׁתָּנוֹ לְהַעֲלוֹת מִן הַמִּשְׁרָה כָּל הָנֵי אִית בְּהוּ פְּסֵידָא אִי לָא עֲבִיד לְהוּ:
« Et son lin, à retirer du bassin de rouissage » : dans tous ces cas il y a perte si on ne le fait pas.
מִשֶּׁתַּגִּיעַ עוֹנַת הַמַּיִם שֶׁלּוֹ כְּשֶׁהִגִּיעַ זְמַנּוֹ לְהַשְׁקוֹת הַשָּׂדֶה שֶׁכָּךְ הָיוּ נוֹהֲגִין כָּל אֶחָד וְאֶחָד מַשְׁקֶה כָּל הַשָּׂדוֹת שֶׁבַּבִּקְעָה אִישׁ יוֹמוֹ אוֹ שָׁבוּעַ אֶחָד:
« Dès qu'arrive son tour d'eau » : lorsque vient son moment d'irriguer le champ, car tel était l'usage — chacun irriguait tous les champs de la plaine, chacun son jour ou sa semaine.
💡 Explication

La baraita tranche en faveur de Rav Chicha, et sa formulation est décisive : « voici les choses que l'on fait pour l'endeuillé ». Rachi en tire aussitôt la portée — d'autres agissent, lui-même s'abstient.

Les cinq situations énumérées partagent un trait commun que Rachi souligne : chacune entraîne une perte si on la laisse en suspens. L'olive retournée rancit, la jarre ouverte se gâte, le lin laissé dans le bassin de rouissage pourrit, la laine oubliée dans la cuve de teinture se perd, et le tour d'eau manqué ne revient pas. Rachi décrit l'usage : les champs de la plaine étaient irrigués à tour de rôle, chacun son jour ou sa semaine.

6
רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר: אַף זוֹרְעִין לוֹ שְׂדֵה נִיר וְשָׂדֶה הָעוֹמֶדֶת לְפִשְׁתָּן. אָמְרוּ לוֹ: אִם לֹא תִּזָּרַע בְּבַכִּיר — תִּזְרַע בְּאָפֵל, אִם לֹא תִּזָּרַע פִּשְׁתָּן — תִּזָּרַע מִמִּין אַחֵר.

Rabbi Yehouda dit : on sème aussi pour lui un champ labouré et un champ réservé au lin. Ils lui dirent : si tu ne sèmes pas en saison précoce, tu sèmeras en saison tardive ; si tu ne sèmes pas de lin, tu sèmeras une autre espèce.

📜 Rachi (3)
שְׂדֵה נִיר שָׂדֶה חֲרוּשָׁה:
« Un champ de nir » : un champ labouré.
שָׂדֶה הָעוֹמֶדֶת לְפִשְׁתָּן שֶׁאִם לֹא תִּזְרַע עַכְשָׁו מִכָּאן וְאֵילָךְ אֵינוֹ רָאוּי לְפִשְׁתָּן:
« Un champ réservé au lin » : car s'il n'est pas semé maintenant, il ne conviendra plus au lin par la suite.
אָמְרוּ לוֹ לֹא תִּזְרַע שְׂדֵה נִיר וּשְׂדֵה פִּשְׁתָּן שֶׁאִם לֹא תִּזְרַע בְּבַכִּיר בִּשְׂדֵה נִיר תִּזְרַע בְּאָפֵל וְלָא הָוֵי פְּסֵידָא יַתִּירָא:
« Ils lui dirent » : on ne sème ni le champ labouré ni le champ à lin, car si tu ne sèmes pas le champ labouré en saison précoce, tu sèmeras en saison tardive, et il n'y a là aucune perte excessive.
🗂️ Tossefot (1)
רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר אַף זוֹרְעִים כו'. בְּמַתְנִיתִין מַחְמִיר רַבִּי יְהוּדָה וְכָאן מֵיקֵל:
« Rabbi Yehouda dit : on sème aussi, etc. » Dans notre michna Rabbi Yehouda est rigoureux, et ici il est indulgent.
💡 Explication

Rabbi Yehouda étend la liste à deux champs dont le moment de semaille compte : le sade nir, champ déjà labouré et prêt à recevoir la semence, et le champ destiné au lin, qui ne conviendra plus à cette culture une fois la saison passée.

Les Sages refusent, et leur argument porte sur la nature de la perte. Une semaille tardive donne une récolte plus faible, une autre espèce rapporte moins que le lin : le propriétaire y perd, mais il lui reste une issue. La permission suppose une pesida yetera, une perte excessive, sans solution de rechange. Tossefot relève au passage un renversement de position : dans notre michna Rabbi Yehouda restreignait la permission à la seule première poutre, et ici il l'élargit.

7
רַבָּן שִׁמְעוֹן בֶּן גַּמְלִיאֵל אוֹמֵר: זֵיתָיו הֲפוּכִין וְאֵין שָׁם אֻומָּן אֶלָּא הוּא, כַּדּוֹ לָגוּף וְאֵין שָׁם אֻומָּן אֶלָּא הוּא, פִּשְׁתָּנוֹ לְהַעֲלוֹת מִן הַמִּשְׁרָה וְצַמְרוֹ לְהַעֲלוֹת מִן הַיּוֹרָה וְאֵין שָׁם אֻומָּן אֶלָּא הוּא — הֲרֵי זֶה יַעֲשֶׂה בְּצִינְעָא.

Rabban Chimon ben Gamliel dit : ses olives sont retournées et il n'y a là d'autre artisan que lui ; sa jarre est à boucher et il n'y a là d'autre artisan que lui ; son lin est à retirer du bassin de rouissage et sa laine à retirer de la cuve, et il n'y a là d'autre artisan que lui — celui-là agira en privé.

🗂️ Tossefot (1)
בּוֹרוֹ לְגוּף. סְפָרִים אֲחֵרִים כַּדּוֹ:
« Sa citerne, à boucher. » D'autres livres portent : sa jarre.
💡 Explication

Rabban Chimon ben Gamliel ouvre un second degré. Le premier tana avait résolu le cas par la substitution : d'autres agissent. Lorsque cette issue manque parce que nul autre ne sait conduire le travail, l'endeuillé agit lui-même.

La permission reste assortie d'une condition : betsina, en privé, hors du regard. Le deuil impose une retenue visible, et le travail accompli discrètement écarte la perte sans afficher publiquement une activité que l'endeuillé n'aurait pas eue autrement. Tossefot signale une variante de texte : certains livres portent « sa citerne » là où d'autres portent « sa jarre ».

8
יָתֵר עַל כֵּן אָמַר רַבָּן שִׁמְעוֹן בֶּן גַּמְלִיאֵל: אִם הָיָה אֻומָּן לָרַבִּים, וְסֵפֶר וּבַלָּן לָרַבִּים, וְהִגִּיעַ עֵת הָרֶגֶל וְאֵין שָׁם אֻומָּן אֶלָּא הוּא — הֲרֵי זֶה יַעֲשֶׂה.

Rabban Chimon ben Gamliel dit davantage : s'il était artisan au service du public, ou barbier et baigneur pour le public, que le temps de la fête est arrivé et qu'il n'y a là d'autre artisan que lui — celui-là agira.

📜 Rachi (2)
בַּלָּן שׁוֹמֵר בֵּית הַמֶּרְחָץ וּמְשַׁמְּשָׁן בְּבֵית הַמֶּרְחָץ וְנוֹטֵל מִכָּל אֶחָד שְׂכָרוֹ:
« Balan » : le gardien des bains, qui y sert les gens et reçoit de chacun son salaire.
וְהִגִּיעַ עֵת הָרֶגֶל שֶׁהַכֹּל צְרִיכִין לוֹ הֲרֵי זֶה יַעֲשֶׂה כֵּיוָן דְּאִית לֵיהּ פְּסֵידָא וְאִיכָּא נָמֵי צֹורֶךְ רַבִּים ול"ג הָכָא בְּצִינְעָא דְּהָא רַבִּים הוּא:
« Et le temps de la fête est arrivé » : tous ont besoin de lui, celui-là agira, puisqu'il subit une perte et qu'il y a aussi un besoin du public. On ne lit pas ici « en privé », puisqu'il s'agit du public.
🗂️ Tossefot (1)
רַבָּן שִׁמְעוֹן בֶּן גַּמְלִיאֵל אוֹמֵר כּוּ'. וְאַף עַל גַּב דְּרַבָּן שִׁמְעוֹן בֶּן גַּמְלִיאֵל נָמֵי מוֹדֶה לִדְרַב שִׁישָׁא בְּרֵיהּ דְּרַב אִידִי דַּאֲסוּרִין בִּימֵי אֶבְלוֹ מוֹדֶה הֵיכָא דְּאֵין שָׁם אֻומָּן אֶלָּא הוּא דְּשָׁרֵי וּבְצִינְעָא יַעֲשׂוּ ע"י אֲחֵרִים מִשּׁוּם פְּסֵידָא דְּמַשְׂכִּיר שָׁרֵינַן וְגַבֵּי אֶבְלוֹ דְּשָׁרֵינַן הוּא עַצְמוֹ בְּאֵין שָׁם שֶׁיַּעֲשֶׂה כְּמוֹתוֹ וְאֻומָּן לָרַבִּים וְסֵפֶר וְכוּ' מִשּׁוּם דְּצֹורֶךְ דְּרַבִּים וּרְגִילָא שָׁרְיָא לְעֵיל וְיֵשׁ מְפָרְשִׁים דְּהָא דְּשָׁרֵינַן לָאָבֵל עַצְמוֹ כְּשֶׁלֹּא יִמְצָא אֲחֵרִים כִּדְמַשְׁמַע הַלָּשׁוֹן וְאֵין שָׁם אֻומָּן אֶלָּא הוּא אֲבָל לְכַתְּחִילָּה צָרִיךְ לֵעָשׂוֹת עַל יְדֵי אֲחֵרִים מִיהוּ לְפִי הַטַּעַם הַזֶּה לָא יָדַעְנָא בְּחַמָּרִין וְסַפָּרִין כְּשֶׁמֻּושְׂכָּרִין אֵצֶל אֲחֵרִים לָמָּה אֵין מַצְרִיךְ בְּסָמוּךְ עַל יְדֵי אֲחֵרִים וּלְפִי טַעַם קַמָּא נִיחָא דְּאֵין מִי שֶׁיַּעֲשֶׂה דָּבָר זֶה בְּאוֹתוֹ שֶׁיֵּשׁ אֻומָּנוּת דַּחֲמַר וְגָמָל וְסַפָּן:
« Rabban Chimon ben Gamliel dit, etc. » Bien que Rabban Chimon ben Gamliel admette lui aussi l'enseignement de Rav Chicha fils de Rav Idi, selon lequel ces travaux sont interdits pendant les jours du deuil, il reconnaît que là où il n'y a d'autre artisan que lui c'est permis, et qu'on agira en privé. Par la main d'autrui, c'est en raison de la perte du bailleur que nous permettons ; et pour l'endeuillé lui-même, nous permettons là où il ne se trouve personne qui fasse comme lui ; quant à l'artisan du public, au barbier et au reste, c'est en raison du besoin de la collectivité et de la fête, qui a été permis plus haut. D'autres expliquent que ce que nous permettons à l'endeuillé lui-même vaut lorsqu'il ne trouve pas d'autres personnes, comme le suggère la formule « et il n'y a là d'autre artisan que lui », mais qu'a priori il doit faire faire le travail par autrui. Toutefois, selon cette explication, je ne sais pas pourquoi, à propos des âniers et des bateliers loués à d'autres, la baraita n'exige pas plus loin que le travail soit fait par autrui ; tandis que selon la première explication cela se comprend, car il n'y a personne pour faire ce travail à la place de celui qui exerce le métier d'ânier, de chamelier ou de batelier.
💡 Explication

Le troisième degré lève la réserve du privé. Quand l'endeuillé exerce un métier dont le public dépend — l'artisan qui sert tout le monde, le barbier, le balan qui tient les bains — et que la veille de fête arrive, chacun a besoin de lui au même moment.

Rachi note que la mention « en privé » ne figure pas dans cette clause, et il en donne la raison : le service s'adresse au public, il ne peut donc pas se cacher. Deux motifs se joignent ici, la perte du praticien et le tsorekh rabim, le besoin de la collectivité. Tossefot discute l'articulation d'ensemble et rapporte une seconde lecture : selon certains, l'endeuillé ne doit agir lui-même qu'à défaut de trouver quelqu'un, la priorité restant de faire faire par autrui.

🖼️ Schéma
Un travail pressé pendant les jours du deuil : qui a le droit de le faire ? Le travail diffère entraînerait-il une perte ? davar haaved Non — le report est possible interdit, même par autrui Oui — olives, jarre, lin, laine, tour d'eau reste à savoir par la main de qui Tana kama Un autre peut faire le travail d'autres agissent pour lui lui-même s'abstient, et cela confirme Rav Chicha Rabban Chimon ben Gamliel Nul autre artisan que lui il agit lui-même, en privé betsina : hors du regard, pour que le deuil reste visible Yeter al ken Artisan du public, barbier ou baigneur, veille de fête il agit, même en public le besoin du public l'emporte Le principe qui court sous les trois degrés la perte lève l'interdit, mais elle le lève au plus bas degré qui suffit à l'éviter par autrui d'abord, sinon en privé, et en public seulement quand le public en dépend
Les trois degrés de la permission : par autrui, par soi-même en privé, par soi-même en public.
9
הָאֲרִיסִין וְהַחֲכִירִין וְהַקַּבְּלָנִין — הֲרֵי אֵלּוּ יַעֲשׂוּ אֲחֵרִים בִּשְׁבִילָן. הַחַמָּרִין הַגַּמָּלִין וְהַסַּפָּנִין — הֲרֵי אֵלּוּ לֹא יַעֲשׂוּ, וְאִם הָיוּ מֻוחְכָּרִין אוֹ מֻושְׂכָּרִין אֵצֶל אֲחֵרִים — הֲרֵי אֵלּוּ יַעֲשׂוּ. שְׂכִיר יוֹם אֲפִילּוּ בְּעִיר אַחֶרֶת — לֹא יַעֲשֶׂה. הָיְתָה מְלֶאכֶת אֲחֵרִים בְּיָדוֹ, אַף עַל פִּי שֶׁבְּקִיבֹּולֶת — לֹא יַעֲשֶׂה.

Les métayers, les fermiers et les entrepreneurs : d'autres agiront pour eux. Les âniers, les chameliers et les bateliers : ceux-là n'agiront pas ; et s'ils étaient affermés ou loués à d'autres, ceux-là agiront.

Le journalier, même dans une autre ville, n'agira pas. S'il avait entre les mains un travail appartenant à autrui, même à forfait, il ne l'accomplira pas.

📜 Rachi (9)
הָאֲרִיסִין מְקַבְּלֵי הַשָּׂדוֹת לִשְׁנַיִם לִשְׁלִישׁ וְלִרְבִיעַ:
« Les métayers » : ceux qui reçoivent les champs pour un nombre d'années, contre le tiers ou le quart de la récolte.
הַחֲכִירִים שֶׁקִּיבֵּל לִשְׁמִירָה וּלְעָובְדָהּ לִסְכוּם כָּךְ וְכָךְ כּוֹרִין אֲנִי נוֹתֵן לְךָ מִמֶּנָּה:
« Les fermiers » : celui qui a reçu le champ à garder et à travailler contre une quantité fixée — tant de kors je te donne sur sa récolte.
וְהַקַּבְּלָנִים שֶׁקִּיבְּלוּ לְשָׁומְרָהּ לִזְמַן פְּלוֹנִי בִּסְכוּם כָּךְ וְכָךְ בֵּין יִהְיֶה הַרְבֵּה אוֹ מְעַט הֲרֵי אֵלּוּ יַעֲשׂוּ אֲחֵרִים בִּשְׁבִילָם:
« Et les entrepreneurs » : ceux qui l'ont reçu à garder pour une durée déterminée contre une somme convenue, que la récolte soit abondante ou maigre. Pour ceux-là, d'autres agiront à leur place.
הַגְּמַלִּים וְהַסַּפָּנִים הֲרֵי אֵלּוּ לֹא יַעֲשׂוּ לֹא יַשְׂכִּירוּ לְכַתְּחִילָּה לְפִי שֶׁהַמְּלָאכָה שֶׁלָּהֶם הוּא:
« Les chameliers et les bateliers, ceux-là n'agiront pas » : ils ne se loueront pas à priori, puisque ce travail est le leur propre.
וְאִם הָיוּ מֻוחְכָּרִין אוֹ מֻושְׂכָּרִין הֵם אוֹ בְּהֶמְתָּם אֵצֶל אֲחֵרִים לְמַהֲלַךְ חֹדֶשׁ אוֹ חָדְשַׁיִם הֲרֵי אֵלּוּ יַעֲשׂוּ הֵם לְעַצְמָן וְלֹא יַפְסִידוּ כָּל שְׂכָרָן וּבְעָלִים נָמֵי לֹא יַפְסִידוּ וְהָכָא לָא קָתָנֵי עַל יְדֵי אֲחֵרִים שֶׁהֲרֵי הֵן בְּעַצְמָן מֻושְׂכָּרִין אֲבָל אֲרִיסִים אֶפְשָׁר לָהֶם עַל יְדֵי אֲחֵרִים בַּעֲבוֹדַת קַרְקַע:
« Et s'ils étaient affermés ou loués » : eux-mêmes ou leurs bêtes, à d'autres, pour un trajet d'un mois ou de plusieurs mois — ceux-là agiront pour eux-mêmes et ne perdront pas la totalité de leur salaire, et les propriétaires non plus n'y perdront pas. Ici la baraita n'enseigne pas « par la main d'autrui », puisque ce sont eux-mêmes qui sont loués ; pour les métayers en revanche, le travail de la terre peut se faire par autrui.
שְׂכִיר יוֹם אֶחָד וַאֲפִילּוּ בְּעִיר אַחֶרֶת וְאֵין יוֹדְעִין שָׁם שֶׁהוּא אָבֵל וְלֵיכָּא מִשּׁוּם מַרְאִית הָעַיִן:
« Le journalier » : engagé pour un seul jour, et même dans une autre ville, où l'on ignore qu'il est endeuillé, de sorte qu'il n'y a pas de motif d'apparence.
לֹא יַעֲשֶׂה הוֹאִיל וּבְיָדוֹ לַחֲזֹור כִּדְאָמְרִינַן (בּ"ק דַּף קט"ז:) פּוֹעֵל כְּחוֹזֵר וַאֲפִילּוּ בַּחֲצִי הַיּוֹם וְלֵיכָּא פְּסֵידָא כֻּולֵּי הַאי:
« Il n'agira pas » : puisqu'il lui est loisible de se dédire, comme nous le disons (Baba Kama 116b) : l'ouvrier peut se rétracter, même au milieu de la journée ; la perte n'est donc pas si grande.
אִם הָיְתָה מְלֶאכֶת אֲחֵרִים בְּיָדוֹ בְּבֵיתוֹ כְּגוֹן בֶּגֶד לֶאֱרֹוג הוֹאִיל וּבִרְשׁוּתֵיהּ לְגָומְרוֹ לְאַחַר זְמַן הֲרֵי אֵלּוּ לֹא יַעֲשׂוּ:
« S'il avait entre les mains un travail appartenant à autrui » : chez lui, par exemple un vêtement à tisser ; puisqu'il lui est loisible de l'achever plus tard, ceux-là ne l'accompliront pas.
ואע"פ שֶׁבְּקִיבֹּולֶת אֲחֵרִים הִיא שֶׁקִּיבֵּל עָלָיו לִצְמִיתוּת אוֹתוֹ בֶּגֶד לְאָורְגוֹ בְּכָךְ וְכָךְ:
« Même à forfait » : le travail appartient à autrui, et il s'est engagé à tisser définitivement ce vêtement pour tel prix.
💡 Explication

La baraita passe du travail domestique aux engagements professionnels et classe les cas selon la gravité de la perte et la possibilité de substituer quelqu'un. Les trois premières catégories se distinguent par la forme du contrat : l'aris (métayer) reçoit le champ contre une fraction de la récolte, le hakhir (fermier) contre une quantité fixée, le kablan (entrepreneur) contre une somme convenue quelle que soit la récolte. Le travail de la terre pouvant se déléguer, d'autres agissent à leur place.

Les âniers, chameliers et bateliers exercent un métier attaché à leur personne, que nul ne peut reprendre pour eux ; ils ne se louent donc pas à nouveau pendant le deuil. Mais un louage déjà conclu, portant sur eux ou sur leurs bêtes pour un ou plusieurs mois, se poursuit : le rompre léserait aussi le preneur.

Les deux derniers cas sont refusés parce que la perte y reste légère. Le journalier peut se dédire à tout moment, comme l'enseigne Baba Kama ; et l'ouvrage confié par autrui attend, qu'il ait été pris à la journée ou à forfait (kiboulet).

🖼️ Schéma
Le classement des métiers dans la baraita situation de l'endeuillé règle raison Métayers, fermiers, entrepreneurs d'autres font pour eux le travail de la terre se délègue sans perdre le contrat Âniers, chameliers, bateliers et s'ils sont déjà loués ils ne travaillent pas mais loués : ils travaillent le métier est attaché à leur personne ; rompre le louage léserait aussi le preneur Journalier, même dans une autre ville il ne travaille pas l'ouvrier peut se dédire à tout moment : la perte reste légère Travail d'autrui entre ses mains, chez lui il ne le fait pas l'ouvrage l'attend et sera achevé plus tard, à forfait ou non Son travail à lui, confié à d'autres ouvriers chez lui : non ailleurs : oui chez lui, le soupçon naît qu'il y prête la main ou qu'il a embauché
Les cinq situations professionnelles de la baraita, la règle applicable et le motif qui la commande.
10
אַף עַל פִּי שֶׁבְּקִיבֹּולֶת, וְלָא מִיבַּעְיָא שֶׁאֵינָהּ קִיבֹּולֶת?! אַדְּרַבָּה, קִיבֹּולֶת כְּדִידֵיהּ דָּמֵי! אֶלָּא אֵימָא: בֵּין קִיבֹּולֶת בֵּין שֶׁאֵינָהּ קִיבֹּולֶת — לֹא יַעֲשֶׂה.

« Même à forfait » — et il ne serait pas besoin de dire ce qui n'est pas à forfait ?! Au contraire, le forfait est comme son travail à lui !

Dis plutôt : à forfait comme hors forfait, il ne l'accomplira pas.

📜 Rachi (2)
קִיבֹּולֶת לַעֲשׂוֹת בְּכָךְ וְכָךְ (שָׁרִי):
« À forfait » : s'engager à faire le travail pour tel prix.
כְּדִידֵיהּ דָּמְיָא וְאָסוּר אֲבָל שֶׁאֵינָהּ קִיבֹּולֶת דְּלָא הֲוָה כְּדִידֵיהּ שָׁרִי:
« C'est comme son travail à lui » : et c'est donc interdit ; tandis que le travail qui n'est pas à forfait, n'étant pas comme le sien, serait permis.
💡 Explication

La guemara s'arrête sur le mot « même » de la baraita. Il signale d'ordinaire le cas le plus surprenant, donc celui où la permission serait la plus attendue. Or le rapport est inverse ici : le travail pris à forfait (kiboulet) est payé au résultat, l'ouvrier reste maître de son temps et l'ouvrage est traité comme le sien propre — c'est donc le cas le plus proche de l'interdit, non le plus éloigné.

La conclusion corrige la formulation : la baraita doit se lire comme une équivalence entre les deux modes d'engagement, l'un et l'autre interdits.

11
הָיְתָה מְלַאכְתּוֹ בְּיַד אֲחֵרִים, בְּבֵיתוֹ — לֹא יַעֲשׂוּ, בְּבַיִת אַחֵר — יַעֲשׂוּ.

Si son travail à lui était entre les mains d'autres : chez lui, ils ne l'accompliront pas ; dans une autre maison, ils l'accompliront.

📜 Rachi (1)
בְּבֵיתוֹ שֶׁל אָבֵל לֹא יַעֲשׂוּ אוֹתוֹ מִשּׁוּם חֲשָׁד שֶׁיֹּאמְרוּ הוּא בְּעַצְמוֹ מְסַייֵּעַ בִּמְלָאכָה אִי נָמֵי שֶׁלֹּא יֹאמְרוּ בִּימֵי אֶבְלוֹ הִשְׂכִּירוּ לָזֶה הַפּוֹעֵל:
« Chez lui » : dans la maison de l'endeuillé, ils ne l'accompliront pas à cause du soupçon, car on dirait qu'il aide lui-même au travail ; ou bien pour qu'on ne dise pas qu'il a embauché cet ouvrier pendant les jours de son deuil.
💡 Explication

Le cas s'inverse : l'ouvrage appartient à l'endeuillé et ce sont des ouvriers qui l'exécutent. La permission de principe existe, puisque d'autres agissent à sa place, et le partage se fait alors sur le lieu.

Rachi donne les deux motifs du refus lorsque le travail se fait dans la maison de l'endeuillé, et tous deux relèvent du hachad, le soupçon : on pourrait croire qu'il y prête lui-même la main, ou qu'il a embauché cet ouvrier pendant les jours de son deuil. Ailleurs, rien de tel ne se voit, et le travail se poursuit.

12
מָרִיּוֹן בְּרֵיהּ דְּרָבִין וּמָר בְּרֵיהּ דְּרַב אַחָא בְּרֵיהּ דְּרָבָא הֲוָה לְהוּ הַהוּא גַּמְלָא דְתוֹרָא בַּהֲדֵי הֲדָדֵי. אִיתְּרַעָא בֵּיהּ מִילְּתָא בְּמָר בְּרֵיהּ דְּרַב אַחָא בְּרֵיהּ דְּרָבָא וּפַסְקֵיהּ לְגַמְלֵיהּ. אָמַר רַב אַשִּׁי: גַּבְרָא רַבָּה כְּמָר בְּרֵיהּ דְּרַב אַחָא עָבֵיד הָכִי? נְהִי דְּלִפְסֵידָא דִּידֵיהּ לָא חָייֵשׁ, אַדַּאֲחֵרִים לָא חָייֵשׁ?! וְהָא תַּנְיָא: אִם הָיוּ מֻושְׂכָּרִין אוֹ מֻוחְכָּרִין אֵצֶל אֲחֵרִים — הֲרֵי אֵלּוּ יַעֲשׂוּ!

Maryon fils de Ravin et Mar fils de Rav Aha fils de Rava possédaient ensemble un attelage de bœufs. Une affaire survint à Mar fils de Rav Aha fils de Rava, et il retira son bœuf de l'attelage.

Rav Achi dit : un homme aussi grand que Mar fils de Rav Aha agit ainsi ? Certes, il ne se soucie pas de sa propre perte, mais ne se soucie-t-il pas de celle d'autrui ?

Or il a été enseigné : s'ils étaient loués ou affermés à d'autres, ceux-là agiront !

📜 Rachi (5)
גַּמְלָא צֶמֶד בָּקָר בֵּין שְׁנֵיהֶם שׁוֹר אֶחָד לָזֶה וְשׁוֹר אֶחָד לָזֶה:
« Gamla » : un attelage de bœufs partagé entre eux deux, un bœuf à l'un et un bœuf à l'autre.
אִיתְּרָע בֵּיהּ מִילְּתָא אֲבֵילוּת:
« Une affaire lui survint » : un deuil.
פַּסְקֵיהּ לְגַמְלֵיהּ הִפְסִיק שׁוֹרוֹ מִן הַצֶּמֶד וְלֹא שְׁלָחוֹ לַחֲרֹושׁ בַּשָּׂדֶה לְפִי שֶׁהָיָה אָבֵל וּמְצֻווֶּה עַל שְׁבִיתַת בְּהֶמְתּוֹ מִדְּרַבָּנָן:
« Il retira son attelage » : il détacha son bœuf de l'attelage et ne l'envoya pas labourer le champ, parce qu'il était endeuillé et qu'il tenait pour une obligation, de par les Sages, le repos de sa bête.
לְהֶפְסֵד דִּידֵיהּ לָא חָיֵישׁ דְּלָא קָא מְעַבֵּד אַרְעָא מִגַּמְלֵיהּ מִשּׁוּם דְּאָבֵל הוּא:
« Il ne se soucie pas de sa propre perte » : son champ n'est pas travaillé par son attelage, parce qu'il est endeuillé.
לִפְסֵידָא דְּאַחַרְיָנֵי כְּגוֹן מֶרְיוֹן לָא חָייֵשׁ דְּלָא קָא מְשַׁדַּר לְגַמְלֵיהּ הָוֵי לֵיהּ פְּסֵידָא דְּלָא הֲוָה לֵיהּ בְּהֵמָה לַחֲרֹושׁ וְכֵיוָן דְּשָׁרֵי כִּדְתַנְיָא אִם הָיוּ מֻוחְכָּרִין וְכוּ' הֲוָה לֵיהּ לְמִיחַשׁ אַפְּסֵידָא דְּחַבְרֵיהּ:
« De la perte d'autrui » : celle de Maryon, par exemple, dont il ne se soucie pas ; puisqu'il n'envoie pas sa bête, Maryon subit une perte, n'ayant plus d'animal pour labourer. Et dès lors que la chose est permise, comme il a été enseigné « s'ils étaient affermés, etc. », il aurait dû se soucier de la perte de son compagnon.
💡 Explication

Le folio s'achève sur un fait rapporté. Deux maîtres possédaient chacun un bœuf et les attelaient ensemble pour labourer. Un deuil frappe Mar fils de Rav Aha, qui retire aussitôt sa bête de l'attelage. Rachi précise son raisonnement : il tenait pour une obligation, de par les Sages, le repos de son animal pendant son deuil.

L'objection de Rav Achi porte sur la personne lésée. Renoncer au labour de son propre champ relève de la rigueur personnelle, mais le bœuf retiré prive aussi Maryon de tout attelage, et cette perte-là n'est pas la sienne. La baraita du segment 8 vient à l'appui : lorsque le travail engage l'intérêt d'un tiers, il se poursuit.

13
וְהוּא סָבַר: אָדָם חָשׁוּב שָׁאנֵי.

Et lui tenait : un homme éminent, c'est différent.

📜 Rachi (2)
הוּא סְבַר מָר בְּרֵיהּ דְּרַב אֲחָא:
« Lui tenait » : Mar fils de Rav Aha.
אָדָם חָשׁוּב שָׁאנֵי דְּהָא וְהָא אָסוּר לְדִידֵיהּ לְמֶיעְבַּד:
« Un homme éminent, c'est différent » : car l'un et l'autre lui sont interdits à lui.
💡 Explication

La réponse ne conteste pas la règle, elle en situe le destinataire. La baraita fixe ce qui est permis à tout un chacun ; l'adam hachouv, l'homme éminent, se tient volontairement en deçà, parce que sa conduite est regardée et fait norme aux yeux des autres.

Rachi résume sa position en deux mots : l'un et l'autre lui sont interdits à lui, sa propre perte comme celle de son associé. Le folio se ferme ainsi sur une limite du raisonnement halakhique — la permission établie laisse intacte la liberté de s'imposer davantage.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).