Sougya : Le folio quitte le ban formel pour la nezifa, ce reproche muet qu'un maître inflige sans prononcer un mot d'excommunication et que celui qui l'a reçu s'applique à lui-même. Il commence par le heurt entre Rabbi Yehouda HaNassi et Rabbi Hiyya : ce dernier a enseigné à ses deux neveux au marché, Rabbi le lui fait sentir d'une phrase, et Rabbi Hiyya se met en nezifa trente jours.
La discussion des versets qui suit oppose deux lectures de la place de la Torah, au-dedans ou au-dehors. La guemara établit ensuite que trente jours valent pour la nezifa du Nassi seul, et qu'ailleurs elle dure un jour : trois récits l'illustrent, Mar Oukva devant Shmuel, une femme devant Rav Nahman, Zoutra bar Toviya devant Rav Yehouda.
Le dernier récit, où Zoutra bar Toviya bute sur les dernières paroles de David, ouvre une longue aggada sur ce que furent les premières, sur le reproche adressé à David pour son chant sur la chute de Chaoul, et sur la relecture mot à mot de 2 Samuel 23 comme un éloge de l'humilité de David.
De même, les paroles de Torah [se transmettent] en secret.
Fin de la déduction ouverte au folio précédent sur le verset hamouke yerekhayikh, « les courbes de tes cuisses sont comme des joyaux » (Chir haChirim 7,2). De même que les cuisses restent couvertes, la Torah se transmet à l'abri.
Rachi indique la charnière du raisonnement : la fin du verset dit maasse yedei oman, « œuvre des mains d'un artisan », et la Torah est l'œuvre du métier de Hachem.
Rabbi Hiyya sortit et enseigna à ses deux neveux au marché, à Rav et à Rabba bar bar Hana. Rabbi l'apprit et s'en irrita.
Rabbi Hiyya vint se présenter devant lui ; il lui dit : Iyya, qui t appelle au-dehors ! Il comprit qu'il avait pris la chose à cœur, et il s'appliqua une nezifa trente jours.
Le récit fondateur du folio. Rabbi Hiyya enfreint la règle qui vient d'être établie et enseigne hors du beit midrach. Rabbi ne prononce aucune formule de ban : il déforme son nom en Iyya, terme de mépris selon Rachi, et lui demande qui l'appelle au-dehors, ce qui signifie sors d'ici.
La nezifa se définit ici tout entière : un reproche senti, sans parole d'excommunication, que celui qui le reçoit prend sur lui de lui-même. La formule yada denakat milta bedaatei, il comprit que l'autre avait pris la chose à cœur, revient trois fois encore dans le folio et signale chaque fois ce même mécanisme.
Le trentième jour, il lui envoya : viens. Puis il lui renvoya dire de ne pas venir.
Que pensait-il d'abord, et que pensait-il ensuite ? D'abord il pensait : une fraction du jour vaut le jour entier.
Ensuite il pensa : nous ne disons pas qu'une fraction du jour vaut le jour entier.
La guemara explique le double message par un changement d'avis sur la règle de miktsat hayom ke-koulo, une fraction du jour vaut le jour entier. Cette règle sert ailleurs pour les sept jours de deuil ; Rabbi l'applique d'abord au compte de trente jours, puis la refuse ici.
Conséquence pratique : selon la première position, la nezifa s'achève dès l'entrée du trentième jour ; selon la seconde, il faut trente jours accomplis.
Finalement il vint. Il lui dit : pourquoi es-tu venu ?
Il lui dit : parce que le Maître m a envoyé dire de venir. Mais je t ai envoyé dire de ne pas venir !
Il lui dit : celui-là je l'ai vu, celui-là je ne l'ai pas vu. Il lut sur lui : « Quand Hachem agrée les voies d'un homme, même ses ennemis font la paix avec lui ».
Rabbi Hiyya s'en tient au premier messager et déclare ne pas avoir vu le second. Rabbi y reconnaît une aide venue d'en haut et cite Michle 16,7.
Rachi éclaire l'application du verset : Rabbi s'est trouvé amené à la paix contre son propre gré, ce que le verset décrit lorsqu'il dit « même ses ennemis font la paix avec lui ».
Pourquoi le Maître a-t-il agi ainsi ? Il lui dit : parce qu'il est écrit « la sagesse clame au-dehors ».
Il lui dit : si tu as lu, tu n'as pas répété ; et si tu as répété, tu n'as pas fait une troisième fois ; et si tu as fait une troisième fois, on ne te l'a pas expliqué.
Rabbi Hiyya appuie sa conduite sur Michle 1,20, hokhmot bahouts tarona, la sagesse clame au-dehors. Rachi précise que la question de Rabbi porte précisément sur le fait d'avoir enseigné au marché.
La réponse de Rabbi suit une gradation de l'étude d'un verset : la lecture, la reprise, la troisième lecture, puis l'explication reçue d'un maître. À chaque étage il conclut que l'étape suivante a manqué, puisque la conclusion tirée du verset est fausse.
« La sagesse clame au-dehors » s'entend comme chez Rava. Car Rava a dit : quiconque s'occupe de Torah au-dedans, sa Torah le proclame au-dehors.
La lecture de Rava retourne le verset : le dehors y désigne le retentissement, et le dedans le lieu du travail. Celui qui étudie à l'abri se trouve connu au-dehors par l'effet de son étude.
Mais il est écrit : « Je n'ai pas parlé en secret depuis le commencement » ! Cela vise les jours de kalla.
Objection contre la position de Rabbi, tirée de Yechayahou 48,16. La réponse distingue les dates : les jours de kalla, rassemblements d'étude tenus à Eloul et à Adar, où la leçon se donne devant tous.
Rachi définit ces jours par le discours public, où tout le monde se trouve réuni. La règle du secret vaut pour l'enseignement ordinaire, la leçon des jours de kalla se tient en public.
Et Rabbi Hiyya, ce verset « les courbes de tes cuisses », qu'en fait-il ? Il l'établit au sujet de la tsedaka et de la gemilout hassadim.
Symétrie du débat : chacun doit rendre compte du verset de l'autre. Rabbi Hiyya rapporte hamouke yerekhayikh à la tsedaka et à la gemilout hassadim (les actes de bonté), que Rachi présente comme devant s'accomplir en secret.
Il apparaît donc que leur nezifa dure trente jours ! La nezifa du Nassi est différente.
Retour à la halakha. Le récit de Rabbi Hiyya semble fixer la nezifa à trente jours en Erets Israël. La guemara écarte la déduction : le reproche venu du Nassi forme un cas à part, plus lourd que la nezifa ordinaire.
Et notre nezifa, combien dure-t-elle ? Un jour.
Comme ce cas de Shmuel et de Mar Oukva : lorsqu'ils siégeaient à étudier la halakha, Mar Oukva siégeait devant Shmuel à une distance de quatre coudées ; et lorsqu'ils siégeaient en jugement, Shmuel siégeait devant Mar Oukva à une distance de quatre coudées. Et on creusait une place à Mar Oukva dans la natte, et il s'y asseyait afin d'entendre ses paroles.
La guemara établit la durée de la nezifa en Babylonie à un jour, puis l'illustre par un récit qui commence par décrire le rapport entre les deux hommes. Shmuel dépasse Mar Oukva en Torah, Mar Oukva détient la charge de Nassi, c'est-à-dire d'exilarque et de chef du tribunal.
Les quatre coudées marquent la distance du disciple. Chacun la garde devant l'autre selon la séance : l'étude suit le rang de la Torah, le tribunal suit la charge. La place creusée dans la natte abaisse Mar Oukva au tribunal pour qu'il continue d'entendre son maître en Torah.
Chaque jour, Mar Oukva accompagnait Shmuel jusqu'à son logis. Un jour il fut absorbé par son jugement, et Shmuel marchait derrière lui.
Lorsqu'il arriva à sa maison, il lui dit : n'est-il pas tard pour toi ? Que le Maître me libère de son obligation !
Il comprit qu'il avait pris la chose à cœur, et il s'appliqua une nezifa un jour.
Le premier cas de nezifa d'un jour. Mar Oukva, tenu d'accompagner son maître en Torah, se laisse absorber par une affaire et oublie ; Shmuel se met à marcher derrière lui, comme on suit un exilarque.
La phrase de Shmuel est ironique, et Rachi la rend : ne te suffit-il pas que je marche derrière toi ? Puis il demande congé de rentrer. Mar Oukva comprend et s'applique la nezifa pour un jour, sans qu'aucun reproche ait été formulé.
Cette femme qui se tenait assise sur un chemin, la jambe étendue, et vannait de l'orge : un jeune érudit passait, et elle ne s'effaça pas devant lui. Il dit : quelle insolence chez cette femme !
Elle vint devant Rav Nahman. Il lui dit : as-tu entendu un ban sortir de sa bouche ?
Elle lui dit : non. Il lui dit : va et applique-toi une nezifa un jour.
Deuxième cas d'un jour, et le seul où la question est posée à un juge. La femme demande si la phrase du tsourba merabanan (le jeune érudit) valait excommunication. Rav Nahman fixe le critère : a-t-elle entendu le mot de chamta de sa bouche ?
La réponse étant négative, aucun ban n'a été prononcé ; reste le reproche, qui appelle la nezifa d'un jour. Le cas montre qu'un mouvement d'irritation d'un érudit oblige, sans pour autant valoir ban.
Zoutra bar Toviya lisait la section devant Rav Yehouda. Lorsqu'il arriva à ce verset, « et voici les dernières paroles de David », il lui dit : « dernières » implique qu'il y en eut de premières ; ces premières, quelles sont-elles ?
Troisième cas d'un jour, et charniere du folio : la question de Zoutra bar Toviya ouvre l'aggada qui occupe toute la fin de l'amoud.
Rachi explique la force de la question : on ne trouve pas que David ait dit des devarim, des paroles, ailleurs que dans ce verset, car ce terme désigne le langage de la prophétie. La mention de « dernières » reste donc sans antecedent.
Il se tut et ne lui répondit rien. Il lui dit de nouveau : « dernières » implique qu'il y en eut de premières ; ces premières, quelles sont-elles ?
Il lui dit : que penses-tu ? Que celui qui ne connaît pas l'explication de ce verset ne serait pas un grand homme ?
Il comprit qu'il avait pris la chose à cœur, et il s'appliqua une nezifa un jour.
Le silence de Rav Yehouda valait refus de répondre ; Zoutra bar Toviya le prend pour une inattention et répété sa question. La réponse du maître porte sur l'insistance elle-même.
Même mécanisme que dans les trois récits précédents : aucune parole de ban, une phrase qui marque la blessure, et la nezifa prise sur soi.
Et puisque nous en sommes venus à cela : « dernières » implique qu'il y en eut de premières ; ces premières, quelles sont-elles ? « David adressa à Hachem les paroles de ce chant, le jour où Hachem le delivra de la main de tous ses ennemis et de la main de Chaoul ».
La guemara répond à la question laissée ouverte. Les premières paroles sont le chant de 2 Samuel 22, que le verset introduit lui aussi par le terme divrei, paroles.
Le Saint béni soit-il dit à David : David, tu prononces un chant sur la chute de Chaoul ? Si tu avais été Chaoul et lui David, j'aurais fait périr bien des David devant lui.
Le chant se trouve repris comme un grief : David chante sur la chute de son poursuivant. La réponse divine renverse les positions.
Rachi lit l'hypothèse par le mazal, la constellation de naissance : si David était ne sous celle de Chaoul et Chaoul sous la sienne, Chaoul se serait conduit tout autrement, car il était plus juste que David.
C'est ce qui est écrit : « Chigayon de David, qu'il chanta à Hachem au sujet des paroles de Kouch le Benjaminite ». Kouch était-il son nom ?
Chaoul était son nom ! Plutôt : de même que le Kouchi se distingue par sa peau, ainsi Chaoul se distinguait par ses actes.
Le verset de Tehilim 7,1 se lit comme la réponse de David au reproche. Rachi entend chigayon au sens de cheguaga, erreur : David reconnaît sa faute d'avoir chante.
Le nom de Kouch désigne Chaoul, et Rachi glose « se distinguait par ses actes » : un juste accompli. Le mot vaut donc éloge.
De même tu dis : « au sujet de la femme kouchite qu'il avait prise ». Kouchite était-il son nom ?
Tsipora était son nom ! Plutôt : de même que la Kouchite se distingue par sa peau, ainsi Tsipora se distinguait par ses actes.
De même tu dis : « et Eved Melekh le Kouchi entendit ». Kouchi était-il son nom ?
Tsidkiya était son nom ! Plutôt : de même que le Kouchi se distingue par sa peau, ainsi Tsidkiya se distinguait par ses actes.
Deux applications du même patron, sur Bamidbar 12,1 et Yirmiyahou 38,7. Le procède reste identique à chaque fois : le verset donne un nom qui n'est pas le nom propre, la guemara le rectifie, puis transpose la différence visible de la peau vers la conduite.
De même tu dis : « n'êtes-vous pas pour moi comme les fils des Kouchim, maison d'Israël ». Kouchim était-il leur nom ?
Israël était leur nom ! Plutôt : de même que le Kouchi se distingue par sa peau, ainsi Israël se distingue par ses actes de toutes les nations.
Quatrième et dernière application, sur Amos 9,7. Le verset se présente comme un reproche et la guemara l'entend comme un éloge, en transposant la distinction du corps à la conduite.
Rabbi Chemouel bar Nahmani à dit au nom de Rabbi Yonatan : que signifie ce qui est écrit, « parole de David fils de Yichai, parole de l'homme qui fut élève en haut » ? Parole de David fils de Yichai, qui a relève le joug de la techouva.
Début de la relecture mot à mot de 2 Samuel 23. Le mot al, en haut, se lit oula, joug : David à relève le joug de la techouva, le retour.
Rachi développé d'après Avoda Zara 4b : David à été le premier à revenir et il à ouvert la voie à ceux qui reviennent. La faute lui à été rendue possible afin que l'on puisse dire à celui qui a faute d'aller voir du côté de David, à qui Hachem à pardonne cette faute, et de revenir lui aussi.
« Le D.ieu d'Israël à dit, le Rocher d'Israël m à parlé : celui qui domine sur les hommes est juste, il domine dans la crainte de D.ieu ». Que dit le verset ?
Rabbi Abahou à dit : voici ce qu'il dit — le D.ieu d'Israël à dit, le Rocher d'Israël m à parlé : moi je domine sur l'homme ; qui domine sur moi ? Le juste, car je décrété un décret et il l'annulé.
Le verset se présente sous une forme obscure, et Rabbi Abahou le redistribue : les premiers mots sont une introduction, puis vient une question et sa réponse.
La portée est forte : le juste annulé le décret. Le folio y revient au segment suivant sur Tahkemoni, où la même prerogative se trouve donnée à David pour son humilité.
« Voici les noms des vaillants qu'avait David : celui qui siège dans l'assise, etc. ». Que dit le verset ?
Rabbi Abahou à dit : voici ce qu'il dit — et voici les noms des actes de vaillance de David.
Rabbi Abahou donne la clé de tout le passage : les expressions du verset se lisent comme des descriptions des actes de David, non comme des noms d'hommes de son entourage. Les segments suivants les reprennent une par une.
« Celui qui siège dans l'assise » : à l'heure où il siégeait à la yechiva, il ne siégeait pas sur des coussins et des matelas mais à terre. Car tant que son maître Ira le Yairi était en vie, il enseignait aux sages sur des coussins et des matelas.
Lorsqu'il mourut, David enseignait aux sages en siégeant à terre. Ils lui dirent : que le Maître siège sur des coussins et des matelas !
Il ne l'accepta pas.
Première expression relue : yochev bashevet. Le verbe donne l'assise à la yechiva, et l'acte de vaillance consiste à y refuser le siège d'honneur.
Rachi précise le contraste avec le maître : Ira le Yairi enseignait à David sur des coussins et des matelas, tandis que David enseignait aux sages assis à terre. Devenu celui qui enseigne, il garde la place du disciple.
« Tahkemoni », Rav à dit : le Saint béni soit-il lui dit — puisque tu t es abaissé, sois comme moi : je décrété un décret et tu l'annulés.
Le mot Tahkemoni se lit tehe kamoni, sois comme moi. La prerogative énoncée au segment 21 pour le juste en général se trouve accordée à David, et son motif est nomme : l'abaissement de soi du segment précédent.
« Tête des capitaines » : tu seras tête des trois Patriarches. « Il était Adino le Etsni » : lorsqu'il siégeait et s'occupait de Torah, il se rendait souple comme un ver, et à l'heure où il sortait à la guerre, il se durcissait comme le bois.
Deux expressions relues. Roch hachalichim se lit d'après cheloch, trois : tête des trois Patriarches, et Rachi ajoute qu'il marche devant eux dans le monde à venir.
Adino ha-Etsni se décomposé en deux racines opposées : meaden, se rendre souple, pour l'étude, et ets, le bois, pour la guerre. Rachi décrit la posture d'étude : il se plie, mains et pieds ensemble, et s'assoit à terre.
« Sur huit cents tués d'un seul coup » : il lancait une flèche et faisait tomber huit cents tués d'un seul coup, et il soupirait sur les deux cents, car il est écrit : « comment un seul en poursuivrait-il mille ».
Le chiffre du verset est confronte à la promesse de Devarim 32,30, où un seul poursuit mille. David atteint huit cents et soupire sur les deux cents qui manquent.
Une bat kol sortit et dit : « sauf dans l'affaire d'Ouriya le Hitti ».
Réponse au soupir du segment précédent. Le verset de Melakhim I 15,5 loue David en reservant une exception, et la bat kol l'applique ici comme la cause du manque : Rachi le dit en un mot, on lui à retire les deux cents.
Rabbi Tanhoum, fils de Rabbi Hiyya, homme du village d'Akko, à dit : Rabbi Yaakov bar Aha à dit au nom de Rabbi Simlai. Et certains rapportent : Rabbi Tanhoum à dit au nom de Rav Houna.
Et certains rapportent : Rav Houna à dit de lui-même :
Le folio s'achève sur la seule chaîne de transmission, avec ses trois variantes, l'énoncé lui-même se lisant au folio suivant. La guemara revient à ce point aux règles du ban.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).