Sougya : Le daf poursuit l'étude des interdits de l'endeuillé (avel) et les organise en paliers de temps. Une première baraita interdit le travail pendant les trois premiers jours, même au pauvre qui subsiste de la tsedaka, puis autorise un travail discret à la maison.
Une deuxième interdit d'aller consoler un autre endeuillé avant trois jours. Le cœur du daf est la salutation (chéélat chalom) : trois baraitot se contredisent en fixant la limite à trois jours, à trente jours, ou à douze mois.
Rav Idi bar Avin distingue le sens de la salutation selon sa direction (lui vers les autres, ou les autres vers lui), puis la Guemara distingue le deuil d'un parent de celui des autres proches. Le daf s'achève sur le décompte des sept jours pour celui qui rejoint la maison endeuillée : compte-t-il avec les autres (mone imahen) ou pour lui-même (mone le-atsmo) ?
Une mitsva, c'est autre chose.
Fin de la discussion ouverte plus haut sur les tefilin de l'endeuillé. L'objection était qu'un endeuillé, tenu de se détourner de tout ornement pendant les trois premiers jours, ne devrait pas poser les tefilin. La Guemara répond par une catégorie : la mitsva obéit à une logique propre et n'entre pas dans la liste des agréments dont le deuil prive.
Rachi précise la portée pratique : dès le deuxième jour, l'endeuillé pose les tefilin, sans attendre la fin des trois jours.
Nos maîtres ont enseigné : l'endeuillé, pendant les trois premiers jours, est interdit de travail, et même s'il s'agit d'un pauvre qui subsiste de la tsedaka. À partir de la, il travaille discrètement à l'intérieur de sa maison.
Et la femme file au fuseau à l'intérieur de sa maison.
La baraita fixe deux régimes successifs. Pendant trois jours, l'interdit de melakha (travail) est absolu, et la mention du pauvre vivant de la tsedaka en marque la force : même la détresse économique ne l'entame pas. Ensuite le travail redevient possible, mais sous double réserve — betsin'a (discrètement) et à l'intérieur de la maison, pour que le deuil ne soit pas publiquement démenti.
Les Tossefot posent la question décisive : cette permission du quatrième jour vise-t-elle tout endeuillé, ou seulement le pauvre ? Le Rav la restreint au pauvre, en s'appuyant sur les sources qui interdisent le travail pendant les sept jours entiers. Rabbenou Chemouel l'étend à tous, en lisant la formulation de la baraita, qui ne reprend pas le mot « pauvre » dans sa seconde clause.
Nos maîtres ont enseigné : l'endeuillé, pendant les trois premiers jours, ne va pas à la maison d'un autre endeuillé ; à partir de là il y va, mais il ne s'assied pas à la place des consolateurs (menahamin), plutôt à la place de ceux que l'on console (mitnahamin).
Deuxième baraita, bâtie sur le même seuil de trois jours. Avant trois jours, l'endeuillé reste chez lui. Ensuite il peut se rendre dans une autre maison de deuil, mais sa place y est assignée : parmi les endeuillés, non parmi les consolateurs. Sa condition le retient du côté de ceux qui reçoivent la consolation.
Les Tossefot tirent de là un usage : certains s'appuient sur cette permission pour venir à la synagogue le 9 av, traité comme un deuil déjà entré dans sa phase atténuée. L'auteur marque sa réserve sur cette coutume, tout en relevant la conséquence quant aux tefilin.
Nos maîtres ont enseigné : l'endeuillé, pendant les trois premiers jours, est interdit de saluer (chéélat chalom). Du troisième au septième jour, il répond mais ne salue pas.
À partir de là, il salue et répond comme à son habitude.
Troisième baraita, qui ouvre la sougya centrale du daf. Elle découpe la chéélat chalom (salutation, littéralement « demande de paix ») en trois états : silence complet, puis réponse sans initiative, puis usage ordinaire dès le huitième jour.
Le terme est chargé : saluer, c'est souhaiter le chalom, la paix pleine. Toute la sougya jouera sur le fait que l'endeuillé, lui, n'est pas installé dans cette paix.
Les trois premiers jours, il est interdit de saluer ? Mais il a été enseigné : il advint que les fils de Rabbi Akiva moururent ; tout Israël entra et fit sur eux une grande oraison funèbre.
Première objection, tirée d'un récit. La Guemara va montrer que Rabbi Akiva lui-même a salué la foule au plus fort de son deuil, ce qui contredit l'interdit des trois premiers jours.
Au moment où ils prenaient congé, Rabbi Akiva se tint debout sur un grand banc et dit : Nos frères, maison d'Israël, écoutez ! Même s'il s'était agi de deux fils mariés, je serais consolé par l'honneur que vous avez rendu.
Et si c'est pour Akiva que vous êtes venus, combien d'Akiva y a-t-il sur la place du marché ! Mais voici ce que vous avez dit : « La Torah de son D.ieu est en son cœur. » Et à plus forte raison votre récompense est-elle double.
Allez à vos maisons en paix !
Le mot décisif est le dernier : « Allez à vos maisons en paix » est une formule de salutation, prononcée au premier jour du deuil. C'est là contradiction que la Guemara relève.
Rabbi Akiva raisonne en trois temps. L'honneur rendu suffirait même pour la perte la plus lourde, celle de deux fils déjà mariés. Cet honneur ne lui est pas dû personnellement, puisque bien d'autres portent son nom sans qu'on vienne les consoler. Il revient donc à la Torah qu'il porte — d'où une récompense double pour la foule, qui a consolé des endeuillés et honoré la Torah.
L'honneur du public, c'est autre chose.
Réponse de la Guemara : le cas de Rabbi Akiva relève du kevod rabbim, l'honneur du public. Face à une assemblée entière venue le consoler, le silence serait un affront. L'interdit des trois premiers jours régit les rencontres ordinaires, non cette situation.
« Du troisième au septième jour, il répond mais ne salue pas ; à partir de là, il salue et répond comme à son habitude. »
La Guemara reprend la deuxième clause de la baraita pour la confronter à une autre source. C'est le point de départ de la contradiction principale du daf.
Et l'on oppose : celui qui rencontre son compagnon endeuillé à l'intérieur des trente jours lui adresse des paroles de consolation (tanhoumin) et ne le salue pas ; après trente jours, il le salue et ne lui adresse pas de paroles de consolation.
La contradiction est frontale : la première baraita libère la salutation après sept jours, celle-ci la retient trente jours. La seconde baraita ajoute un principe complémentaire : salutation et consolation s'excluent. Tant que la plaie est ouverte, on console ; quand elle s'est refermée, on salue et l'on cesse de rouvrir le sujet.
Si sa femme est morte et qu'il a épouse une autre femme, on n'est pas autorisé à entrer dans sa maison pour lui adresser des paroles de consolation. Si on le rencontre sur la place du marché, on le lui dit à voix basse et avec gravité.
Suite de la même baraita, sur un cas délicat : un veuf qui s'est remarié dans les trente jours. Entrer chez lui pour le consoler de sa première femme blesserait la seconde — d'où la halichat ha-da'at, l'atteinte portée à son esprit. La consolation se déplace alors hors de la maison, à voix basse et avec gravité.
Rachi tire de ce passage un argument à fortiori : si les autres ne le saluent pas dans les trente jours, l'endeuillé lui-même ne saluera pas — ce qui aggrave la contradiction avec la première baraita.
Rav Idi bar Avin a dit : lui salue les autres, car les autres sont installés dans la paix ; les autres ne le saluent pas, car lui n'est pas installé dans la paix.
Résolution de la contradiction par la direction de la salutation. La première baraita parle de l'endeuillé qui salue autrui : rien ne l'en empêche après sept jours, puisque ceux qu'il salue sont bien dans la paix qu'il leur souhaite. La seconde parle d'autrui qui le salue : cela reste fermé trente jours, car lui ne se trouve pas dans cette paix, et le mot sonnerait faux.
La clé est le double sens de chalom : mot de politesse et état réel de celui à qui il s'adresse.
Mais du fait qu'il est enseigné « il répond », on en déduit qu'on le salue ! — Dans un cas où ils ne savaient pas.
Objection contre la réponse de Rav Idi. Si les autres ne saluent jamais l'endeuillé pendant trente jours, la clause « il répond » n'a plus d'objet. La Guemara répond en restreignant le cas : ceux qui l'ont salué ignoraient son deuil. L'interdit pèse sur qui sait, et la baraita règle la conduite de l'endeuillé devant une salutation involontaire.
S'il en est ainsi, là aussi ! — Là, il les informe et ne leur répond pas ; ici, il n'a pas besoin de les informer.
Prolongement de l'objection : si tout tient à l'ignorance de l'interlocuteur, l'endeuillé devrait aussi pouvoir répondre pendant les trois premiers jours. La Guemara distingue deux conduites. Avant trois jours, il informe qu'il est endeuillé au lieu de rendre la salutation. Après, il rend simplement la salutation, sans avoir à s'expliquer.
La différence porte donc sur ce que l'endeuillé doit rendre visible de son état.
Et l'on oppose : celui qui rencontre son compagnon endeuillé à l'intérieur des douze mois lui adresse des paroles de consolation et ne le salue pas ; après douze mois, il le salue et ne lui adresse pas de paroles de consolation, mais il lui parle de biais.
Troisième baraita, troisième durée : douze mois. La difficulté se déplace, car la résolution de Rav Idi portait sur l'écart entre sept et trente jours, sans expliquer un délai d'un an.
Apparaît ici la notion de consolation min ha-tsad, de biais : une parole qui console sans nommer le défunt ni rouvrir la blessure.
Rabbi Meir a dit : celui qui rencontre son compagnon endeuillé après douze mois et lui adresse des paroles de consolation, à quoi ressemble-t-il ? À un homme dont la jambe s'était brisée puis avait guéri ; un médecin le rencontra et lui dit : viens chez moi, car je vais la briser et la guérir, afin que tu saches combien mes remèdes sont bons !
Rabbi Meir donne la raison de l'interdit de consoler après douze mois. La consolation tardive vaut ce que vaudrait un médecin qui rebriserait un membre ressoudé pour prouver son art : le procédé rouvre une plaie fermée au bénéfice de celui qui console.
D'où la règle de conduite : passé ce délai, on parle de biais, sans nommer le défunt.
Il n'y a pas là de difficulté : celle-ci traite de son père et de sa mère, celle-là des autres proches.
Seconde clé de résolution, après celle de Rav Idi : l'identité du défunt. Le deuil d'un père ou d'une mère s'étend à douze mois ; celui des autres proches — frère, sœur, fils, fille, conjoint — se limite à trente jours. Les deux baraitot parlent donc de situations différentes, et chacune reste exacte dans son domaine.
Là aussi, qu'il lui adresse des paroles de consolation de biais ! — Oui, il en est bien ainsi. Et que signifie « il ne lui adresse pas de paroles de consolation » ?
Comme à son habitude ; mais il lui parle de biais.
Mise en parallèle des deux régimes. Puisque la consolation min ha-tsad reste permise après douze mois pour un parent, elle doit l'être aussi après trente jours pour les autres proches. La Guemara l'accorde et relit la formule de la baraita : ce qui cesse, c'est la consolation comme à son habitude, celle qui nomme le défunt ; la parole de biais demeure ouverte.
Nos maîtres ont enseigné : l'endeuillé, pendant les trois premiers jours, s'il est venu d'un lieu proche, compte avec eux ; s'il est venu d'un lieu éloigné, il compte pour lui-même. À partir de là, même s'il est venu d'un lieu proche, il compte pour lui-même.
Rabbi Chimon dit : même s'il est venu le septième jour d'un lieu proche, il compte avec eux.
Nouvelle sougya : le décompte des sept jours pour un parent absent lors de l'enterrement, qui rejoint ensuite la maison endeuillée. Deux options s'opposent — moné imahen (il compte avec eux et achève son deuil en même temps que la maison, quitte à ne le porter que cinq ou six jours) et moné le-atsmo (il compte sept jours entiers depuis son arrivée).
Deux critères commandent : la distance et le moment de l'arrivée. Venu d'un lieu proche dans les trois premiers jours, il aurait pu être là dès le début, et l'on fait comme s'il y avait été. Venu d'un lieu éloigné, ou après trois jours, il compte pour lui-même. Rabbi Chimon élargit la première option jusqu'au septième jour.
Le Maître a dit : pendant les trois premiers jours, s'il est venu d'un lieu proche, il compte avec eux. Rabbi Hiya bar Abba a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : à condition que le chef de la maison (gadol ha-bayit) se trouve dans la maison.
Restriction de Rabbi Yo'hanan. Compter avec la maison suppose que celle-ci ait un deuil constitué, porte par le gadol ha-bayit, le membre principal du foyer. Celui qui arrive se rattache alors à ce deuil déjà en cours.
Le cas inverse ne fonctionne pas : si c'est le chef de la maison qui arrive, il ne se rattache pas au deuil des plus jeunes et compte sept jours entiers pour lui-même.
Une question leur fut posée :
Ouverture d'une baaya (question de beit-midrach) dont la formulation et la réponse se trouvent sur le daf suivant. Elle prolonge la discussion sur le gadol ha-bayit et le décompte du deuil.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).