Sougya : Le folio poursuit la longue baraita qui oppose, poste par poste, le deuil des autres proches et le deuil d'un père ou d'une mère. Il commence par le découvrement de l'épaule (halitsat katef) et par le récit d'un grand de la génération qui s'abstint de découvrir la sienne pour ne pas obliger son collègue à en faire autant ; Abaye donne deux identifications des personnages, et la seconde reste en difficulté.
Viennent ensuite la coupe des cheveux, l'entrée dans une maison de réjouissance et la distinction de Rabba bar bar Hana entre un simple repas entre compagnons et une réjouissance de noces, avec la version différente d'Amemar et la réponse arissouta contre pouranouta. La partie centrale est consacrée à la keria : sa mesure, le nombre de vêtements à déchirer, la pratique particulière de la femme, la séparation devant l'ourlet exigée par Rabbi Yehouda, le faufilage et la couture, la main contre l'instrument, le dedans contre le dehors.
Le folio se clôt sur le deuil public : Rav Hisda assimile le nassi à un père, puis la baraita fixe l'épaule que l'on découvre et le chômage des maisons d'étude pour un 'hakham, un av beit din et un nassi.
… il restreint [ses affaires]. Pour son père et pour sa mère — il restreint.
Le folio s'ouvre au milieu d'une clause commencée en 22a. La baraita compare poste par poste le deuil des autres proches et celui d'un père ou d'une mère. Pour les autres morts, restreindre ses affaires est laissé au choix de l'endeuillé ; pour un parent, cela devient une obligation.
Le même moule revient à chaque ligne du folio : ratsé — ratsé (s'il le veut, s'il ne le veut pas) du côté des autres morts, un verbe sec et sans alternative du côté du père et de la mère.
Pour tous les autres morts : s'il le veut, il découvre son épaule ; s'il ne le veut pas, il ne la découvre pas. Pour son père et pour sa mère — il découvre son épaule.
La halitsat katef consiste à dégager le bras du vêtement et à découvrir l'épaule, en signe de deuil public. Elle reste facultative pour les autres proches et devient obligatoire pour un père et une mère.
Le verbe holets est le même que celui de la halitsa du lévirat, où l'on retire la chaussure : il signifie ici dégager l'épaule du vêtement.
Et il arriva qu'un grand de la génération perdit son père et voulut découvrir son épaule ; un autre grand de la génération qui était avec lui voulut découvrir la sienne également — alors il s'abstint et ne la découvrit pas.
Le récit illustre une tension : le découvrement de l'épaule est dû à l'endeuillé, mais un homme présenté auprès de lui peut vouloir s'y joindre. Le premier préfère alors renoncer à son propre devoir plutôt que de laisser un plus grand que lui se découvrir l'épaule en son honneur.
Le texte laisse les noms de côté ; Abaye les fournira au segment suivant.
Abaye a dit : le grand de la génération, c'est Rabbi ; le grand de la génération qui était avec lui, c'est Rabbi Yaakov bar Aha. Et certains disent : le grand de la génération, c'est Rabbi Yaakov bar Aha, et le grand de la génération qui était avec lui, c'est Rabbi.
« Rabbi » désigne Rabbi Yehouda ha-Nassi, fils de Rabban Chimon ben Gamliel. Les deux versions inversent les rôles : dans la première, l'endeuillé est Rabbi ; dans la seconde, l'endeuillé est Rabbi Yaakov bar Aha et le collègue présent est Rabbi.
La suite du folio va montrer que ce renversement ne se paie pas au même prix : une des deux lectures se heurte au statut du mort.
Soit : pour celui qui dit que le grand de la génération qui était avec lui, c'est Rabbi — on comprend qu'il se soit abstenu et n'ait pas découvert son épaule.
Dans cette lecture, l'endeuillé est Rabbi Yaakov bar Aha et le collègue présent est le nassi. Un homme ordinaire ne laisse pas le nassi se découvrir l'épaule en son honneur ; il renonce donc à sa propre halitsa pour éviter de la provoquer.
Mais pour celui qui dit que c'était Rabbi Yaakov bar Aha, pourquoi s'est-il abstenu et n'a-t-il pas découvert son épaule ? Rabban Chimon ben Gamliel était nassi, et tout le monde est tenu de découvrir son épaule pour lui !
Cela reste difficile.
Dans la seconde lecture, l'endeuillé est Rabbi, et le mort est donc son père Rabban Chimon ben Gamliel, qui était nassi. Or la mort d'un nassi oblige tout le monde à découvrir l'épaule, comme l'enseignera le segment 21. Rabbi Yaakov bar Aha accomplissait donc un devoir qui lui était propre, et Rabbi n'avait aucune raison de l'en empêcher en renonçant à sa propre halitsa.
Le Talmud laisse la question ouverte : kacha, cela reste difficile, sans aller jusqu'à rejeter la version.
Pour tous les autres morts, il se coupe les cheveux après trente jours ; pour son père et pour sa mère — jusqu'à ce que ses compagnons le rabrouent. Pour tous les autres morts, il entre dans une maison de réjouissance après trente jours ; pour son père et pour sa mère — après douze mois.
Deux nouveaux postes de la comparaison. Pour la coupe des cheveux, le deuil d'un parent n'a pas de terme fixe : il dure jusqu'au moment où la chevelure devient assez longue pour que les compagnons de l'endeuillé le lui reprochent. Le critère est social, et non calendaire.
Pour l'entrée en maison de réjouissance, la durée passe de trente jours à douze mois, marque la plus visible de l'écart entre les deux deuils.
Rabba bar bar Hana a dit : et cela vise la réjouissance d'un repas entre compagnons. On objecte : « et pour la réjouissance et pour le repas entre compagnons, trente jours ».
Cela reste difficile.
Rabba bar bar Hana restreint la permission des trente jours : elle vaut pour un repas partagé entre amis (simhat merioute), où la joie reste mesurée, et non pour une réjouissance de noces.
L'objection s'appuie sur une baraita qui énumère séparément « la réjouissance » et « le repas entre compagnons ». Puisque les deux termes y figurent côte à côte, le mot « réjouissance » de notre baraita vise autre chose que le repas entre compagnons, ce qui ruine la restriction. Le Talmud s'arrête sur un kacha.
Amémar enseignait ainsi : Rabba bar bar Hana a dit : et pour la réjouissance d'un repas entre compagnons, il est permis d'entrer immédiatement. Mais n'a-t-on pas enseigné : pour la réjouissance, trente jours, et pour le repas entre compagnons, trente jours !
Amémar transmet la même déclaration avec une portée différente : Rabba bar bar Hana ne restreignait pas la permission des trente jours, il ajoutait une catégorie encore plus souple, le repas entre compagnons, où l'entrée est permise sans délai.
La baraita citée en objection impose pourtant trente jours à ce repas-là aussi. La réponse viendra au segment suivant.
Ce n'est pas difficile : ceci vise l'arissouta, cela vise la pouranouta.
La distinction porte sur la place du repas dans le tour que les compagnons se rendent. L'arissouta est le repas par lequel on ouvre le cycle : l'endeuillé avance la dépense et les autres la lui devront. Rien ne presse, et la baraita lui impose trente jours.
La pouranouta est le repas qui acquitte une dette déjà contractée, puisque les compagnons l'ont déjà reçu. Reporter équivaudrait à ne pas payer ce qu'il doit, et l'entrée lui est permise immédiatement.
Pour tous les autres morts, il déchire d'un tefah ; pour son père et pour sa mère — jusqu'à découvrir son cœur. Rabbi Abahou a dit : quel est le verset ?
« David saisit ses vêtements et les déchira » (II Chemouel 1:11) — or il n'y a pas de saisie à moins d'un tefah.
Le tefah est la largeur d'une main, environ huit centimètres. La mesure minimale est déduite du verbe du verset : saisir un vêtement suppose une prise, et l'on ne peut pas prendre en main moins d'un tefah.
Pour un père et une mère, la mesure n'est plus fixe mais fonctionnelle : la déchirure descend jusqu'à découvrir le cœur.
Pour tous les autres morts, même s'il porte dix tuniques, il ne déchire que celle du dessus ; pour son père et pour sa mère — il les déchire toutes. Et son apikarsout n'empêche pas.
Le contraste porte ici sur l'étendue du geste : une seule tunique pour les autres morts, toutes les tuniques pour un parent.
L'apikarsout est un vêtement que l'endeuillé n'a pas besoin de déchirer, même pour un père ou une mère. Rachi y voit ce qui se trouve sur la tête ; d'autres rishonim y voient le vêtement de corps porte à même la peau. La baraita précise seulement que l'omettre n'empêche pas l'accomplissement.
Aussi bien l'homme que la femme. Rabbi Chimon ben Elazar dit : la femme déchire le vêtement de dessous, le retourne vers l'arrière, puis déchire celui de dessus.
L'obligation de déchirer pèse également sur l'homme et sur la femme. Rabbi Chimon ben Elazar y ajoute un ordre des gestes qui préserve la tseniout (la pudeur) : la femme fend d'abord la tunique de dessous, fait passer la déchirure dans son dos, puis fend celle de dessus. Le vêtement de dessous, désormais intact par-devant, continue de couvrir sa poitrine.
Pour tous les autres morts : s'il le veut, il sépare devant son ourlet ; s'il ne le veut pas, il ne sépare pas. Pour son père et pour sa mère — il sépare.
Le vêtement antique s'ouvre au col par une fente bordée d'un ourlet, le beit ha-tsavar. Élargir cette fente laisse la déchirure indistincte, puisqu'elle se confond avec l'ouverture ordinaire du col.
Mavdil kmei safa veut dire couper au-delà de l'ourlet, dans l'étoffe pleine, de sorte que la déchirure se détache nettement du col. Facultatif pour les autres morts, ce geste devient obligatoire pour un père et une mère.
Rabbi Yehouda dit : toute déchirure où l'on ne sépare pas devant son ourlet n'est qu'une déchirure sans valeur. Rabbi Abahou a dit : quelle est la raison de Rabbi Yehouda ?
Il est écrit : « il saisit ses vêtements et les déchira en deux morceaux » (II Melakhim 2:12). Du fait qu'il est dit « il les déchira », ne sais-je pas déjà qu'ils étaient en deux ?
Mais cela enseigne qu'ils doivent paraître déchirés en deux.
Rabbi Yehouda durcit la règle et fait de la séparation devant l'ourlet une condition de validité pour toute keria : sans elle, on obtient un kera chel tiflout, une déchirure sans valeur, puisque rien ne la distingue d'une encolure un peu large.
Rabbi Abahou tire la raison d'un surplus de mots. Déchirer un vêtement produit déjà deux pans, et « en deux morceaux » n'apprend rien de nouveau. Les mots enseignent donc une exigence d'apparence : le vêtement doit paraître fendu en deux.
Pour tous les autres morts, il faufile après sept jours et recoud après trente jours. Pour son père et pour sa mère — il faufile après trente jours et ne recoud jamais.
Et la femme le faufile immédiatement, par égard pour sa dignité.
Deux opérations distinctes de couture. Le chelila est un faufilage grossier qui rapproche les bords sans effacer la déchirure. L'ihouï est une couture régulière qui rend le vêtement comme neuf.
Pour un père et une mère, la déchirure ne se referme jamais complètement : le vêtement garde la trace du deuil. La femme fait exception pour le faufilage, qu'elle peut faire sans délai, un vêtement ouvert portant atteinte à sa dignité.
Quand Ravin arriva, il dit au nom de Rabbi Yo'hanan : pour tous les morts, s'il le veut il déchire à la main, s'il le veut il déchire avec un instrument ; pour son père et pour sa mère — à la main.
Une coupe faite au couteau reste nette et laisse le vêtement réparable ; une déchirure faite à la main abîme l'étoffe. Pour un père et une mère, la perte doit être réelle, et la main est donc imposée.
Et Rabbi Hiya bar Aba a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : pour tous les autres morts — au-dedans ; pour son père et pour sa mère — il déchire au-dehors. Rav Hisda a dit : et de même pour le nassi.
Dernier poste de la comparaison, celui de la visibilité. Pour les autres morts, la déchirure se fait sous le manteau, où elle échappe aux regards. Pour un parent, elle se fait sur le vêtement de dessus, exposée à tous.
Rav Hisda étend cette dernière règle au nassi, dont la mort frappe la collectivité entière. Cette extension va être mise à l'épreuve par la baraita du segment suivant.
On objecte : ils n'ont été assimilés au père et à la mère que pour la couture, seulement.
La baraita traite du maître, du av beit din, du nassi et des autres personnes pour lesquelles on déchire. Elle limite expressément leur assimilation au deuil d'un parent : elle vaut pour l'ihouï, c'est-à-dire pour l'interdiction de recoudre proprement, et elle s'arrête là.
Cette limitation contredit Rav Hisda, qui étendait au nassi la déchirure au-dehors.
Cela ne vaut-il pas même pour le nassi ? Non : à l'exception du nassi.
La baraita est lue de façon restrictive : la limitation vise les autres dignitaires, et le nassi en est excepté. Pour lui, l'assimilation au deuil d'un père est complète, déchirure au-dehors comprise, et Rav Hisda tient.
Le nassi mourut. Rav Hisda dit à Rav Hanan bar Rava : retourne le mortier, monte dessus, et montre la déchirure à tout le monde.
La scène met en pratique la règle précédente. Puisque tout le monde doit déchirer son vêtement pour le nassi, il faut que le geste soit vu. Rav Hisda fait monter Rav Hanan bar Rava sur un mortier retourné, en guise d'estrade, pour que l'assemblée le voie déchirer et l'imite.
Pour un 'hakham, il découvre l'épaule droite ; pour un av beit din, la gauche ; pour un nassi, de part et d'autre.
La baraita gradue le deuil public par le nombre d'épaules découvertes : une seule pour un 'hakham ou un av beit din, les deux pour un nassi.
Le 'hakham désigne ici le maître attitré de la ville, celui à qui l'on demande la décision halakhique ; le av beit din préside le tribunal ; le nassi se tient au sommet de l'institution.
Nos maîtres ont enseigné : lorsqu'un 'hakham meurt, sa maison d'étude chôme ; lorsqu'un av beit din meurt, toutes les maisons d'étude de sa ville chomen, et l'on entre à la synagogue en changeant de place : ceux qui siègent au nord siègent au sud, ceux qui siègent au sud siègent au nord. Lorsqu'un nassi meurt, toutes les maisons d'étude chomen, et les gens de la synagogue entrent à la synagogue…
Le deuil s'élargit par cercles. La mort d'un 'hakham arrête l'étude de ses seuls élèves ; celle d'un av beit din arrête toutes les maisons d'étude de sa ville et impose à la synagogue un désordre voulu, chacun quittant sa place habituelle ; celle d'un nassi arrête l'étude partout.
Le changement de place est un signe de deuil déjà connu : l'endeuillé ne s'assied pas où il a coutume de s'asseoir. La baraita s'interrompt ici, et sa suite ouvrira le folio 23a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).