Sougya : Le folio poursuit la controverse amoraïque ouverte à la page précédente : le Chabbat, durant les sept jours de deuil, le deuil est-il observé ou suspendu ? Les deux camps lisent la même michna, qui enseigne que le Chabbat compte dans les sept jours et qu'il n'interrompt pas le deuil ; chacun s'appuie sur l'un des deux membres de la phrase, et la guemara montre que chaque camp peut rendre compte du membre qui le gêne par la symétrie voulue avec la fin de la michna, consacrée aux fêtes.
La guemara essaie ensuite d'adosser la controverse à un différend de tanaim, tiré de la baraita sur celui dont le mort est encore étendu devant lui : le premier tana énumère ce que l'onen retrouve le Chabbat, Rabban Gamliel ajoute qu'il est alors tenu de toutes les mitsvot, et Rabbi Yo'hanan identifie la différence pratique dans les relations conjugales. La tentative échoue : chacun des deux tanaim peut avoir parlé seulement de son cas, avant l'ensevelissement, où la situation diffère de celle des sept jours.
[Ceux-ci disent :] il y a un deuil le Chabbat, et ceux-là disent : il n'y a pas de deuil le Chabbat.
Le folio reprend la controverse amoraïque ouverte à la page précédente. La question porte sur le statut du Chabbat à l'intérieur des sept jours de deuil : le deuil y est-il observé, ou bien la sainteté du jour le suspend-elle entièrement ?
Tossefot précise aussitôt le point sur lequel le désaccord est réel. Personne ne songe à un deuil visible le Chabbat ; le différend porte sur les devarim che-be-tsina, les pratiques de deuil qui se tiennent en privé et qu'aucun regard extérieur ne perçoit.
Celui qui dit qu'il y a un deuil le Chabbat s'appuie sur ce qui est enseigné : « [le Chabbat] compte ». Celui qui dit qu'il n'y a pas de deuil le Chabbat s'appuie sur ce qui est enseigné : « il n'interrompt pas ».
Les deux camps lisent la même michna et se partagent ses deux membres de phrase. Le premier retient ola, « il compte » : un jour n'entre dans le compte des sept que si le deuil s'y observe d'une manière ou d'une autre. Le second retient einah mafseket, « il n'interrompt pas » : dire d'un jour qu'il n'interrompt pas suppose qu'il aurait pu le faire, donc que le deuil y est suspendu.
Si tu penses qu'il y a un deuil le Chabbat : maintenant que le deuil lui-même y est observé, faut-il encore dire qu'il n'interrompt pas ?
Première objection, dirigée contre le camp qui maintient le deuil le Chabbat. Si le deuil s'observe ce jour-là comme les autres jours, l'enseignement selon lequel il n'interrompt pas devient superflu : un jour de deuil ordinaire n'interrompt évidemment rien.
L'argument repose sur le principe de lecture qui gouverne toute la sougya : une michna n'enseigne pas ce qui va de soi. Un membre de phrase inutile signale que la réalité visée est autre que celle que l'on supposait.
Mais alors, voici qu'il est enseigné « il compte » ! Puisque le tana voulait enseigner dans la fin de la michna « [les fêtes] ne comptent pas », il a enseigné au début « il compte ».
La guemara retourne l'objection contre le second camp, puis fournit la réponse. Le terme ola n'a pas été choisi pour ce qu'il affirme du Chabbat : il est appelé par la fin de la michna, qui doit énoncer que les jours de fête ne comptent pas.
Ce procédé, désigne par la formule idei de-kabaei le-mitna seifa, consiste à formuler le début d'une michna dans les termes que sa fin impose, pour conserver une langue parallèle. Le terme cesse alors d'être une source de déduction.
Et pour celui qui dit qu'il y a un deuil le Chabbat : voici qu'il est enseigné « il n'interrompt pas » ! C'est parce que le tana voulait enseigner dans la fin de la michna « [les fêtes] interrompent » qu'il a enseigné au début « il n'interrompt pas ».
Le même procédé sert le camp adverse. Le terme einah mafseket est appelé par la fin de la michna, qui doit énoncer que les fêtes interrompent le deuil.
Les deux appuis se neutralisent donc de la même manière. La michna dit moins qu'il n'y paraissait, et la controverse amoraïque reste entière : il faut chercher ailleurs de quoi la trancher.
Disons que cela correspond à une controverse de tanaim. Celui dont le mort est étendu devant lui mange dans une autre pièce.
S'il n'a pas d'autre pièce, il mange dans la maison de son compagnon. S'il n'a pas la maison d'un compagnon, il se fait une cloison de dix tefahim.
S'il n'a pas de quoi faire une cloison, il détourne son visage et mange.
La guemara cherche un appui tannaitique et cite une baraita sur l'onen, celui dont un proche est mort et n'est pas encore enseveli. Le statut d'aninout diffère du deuil proprement dit : il tient à la présence du mort et à l'obligation de s'occuper de son ensevelissement.
La baraita ouvre par une cascade de solutions décroissantes pour le repas, du plus séparé au moins séparé. La cloison de dix tefahim est la mesure standard qui constitue une séparation reconnue en halakha.
Il ne s'accoude pas pour manger, il ne mange pas de viande et ne boit pas de vin ; il ne récite pas la bénédiction [pour acquitter autrui] et ne convie pas au zimoun ; on ne récite pas la bénédiction pour lui et on ne le convie pas au zimoun ; et il est dispensé de la lecture du Chema, de la tefila et des téfilines, ainsi que de toutes les mitsvot énoncées dans la Torah.
La liste rassemble deux registres. Les premiers éléments écartent les marques de repas festif : s'accouder, la viande, le vin. Les suivants portent sur la bénédiction et le zimoun, dont l'onen se trouve exclu, faute de pouvoir acquitter autrui ni compter dans le quorum de trois.
La dispense générale des mitsvot découle du principe selon lequel celui qui est engagé dans une mitsva se trouve dispensé d'une autre : l'ensevelissement du mort occupe entièrement l'onen.
Mais le Chabbat, il s'accoude et mange, il mange de la viande et boit du vin ; il récite la bénédiction et convie au zimoun, on récite la bénédiction pour lui et on le convie au zimoun ; il est tenu de la lecture du Chema, de la tefila et des téfilines, ainsi que de toutes les mitsvot énoncées dans la Torah. Rabban Gamliel dit : puisqu'il est tenu de celles-là, il est tenu de toutes.
Le Chabbat, l'ensevelissement se trouve de toute manière diffère : le motif de la dispense disparaît et l'onen reprend la conduite ordinaire du jour. La baraita reprend point par point la liste précédente pour en inverser chaque terme.
L'ajout de Rabban Gamliel paraît redondant, puisque le premier tana a déjà dit « toutes les mitsvot ». Le folio suivant en tire que son propos vise un élément que le premier tana laissait de côté.
Et Rabbi Yo'hanan a dit : la différence entre eux porte sur les relations conjugales.
Rabbi Yo'hanan identifie le point que l'ajout de Rabban Gamliel vient trancher. Le premier tana énumère des mitsvot qui s'accomplissent au vu de tous ; les relations conjugales relèvent des devarim che-be-tsina, les choses accomplies en privé, et restent hors de sa liste.
Cette nafka mina donne à la baraita sa portée pour notre question : un désaccord sur une pratique privée le Chabbat ressemble exactement au désaccord amoraïque du début du folio.
N'est-ce pas sur ce point qu'ils divergent : l'un tient qu'il y a un deuil le Chabbat, et l'autre tient qu'il n'y a pas de deuil le Chabbat ?
La guemara formule la proposition : le premier tana retiendrait les relations conjugales parce que le deuil subsiste le Chabbat dans ce qui est privé, et Rabban Gamliel les permettrait parce que le jour suspend tout deuil.
Rachi rattache la seconde position à Chemouel, nommé à la page précédente comme tenant de l'absence de deuil le Chabbat, ce qui donnerait à la position amoraïque un appui tannaitique.
D'où cela ? Peut-être le premier tana n'a-t-il parlé ainsi que là-bas, parce que son mort est étendu devant lui ; mais ici, où son mort n'est pas étendu devant lui, non.
Le rejet repose sur la différence de situation entre les deux cas. La baraita traite de l'aninout, avant l'ensevelissement ; notre question porte sur l'avelout, après. Le motif que le premier tana retient, la présence du mort, tombe une fois l'ensevelissement accompli.
Il peut donc interdire les relations conjugales dans la baraita tout en tenant qu'il n'y a pas de deuil le Chabbat durant les sept jours.
Et peut-être Rabban Gamliel n'a-t-il parlé ainsi que là-bas, parce que le deuil n'a pas encore pris effet sur lui ; mais ici, où le deuil a pris effet sur lui, il en irait de même [et il interdirait].
Le second volet du rejet est exactement symétrique. Rabban Gamliel peut permettre dans la baraita parce que le deuil n'a pas encore commencé, l'ensevelissement n'ayant pas eu lieu, tout en tenant qu'il y a un deuil le Chabbat une fois les sept jours entamés.
Chacun des deux tanaim pouvant se ranger dans l'un ou l'autre camp, la baraita ne fournit aucun appui. La controverse amoraïque demeure, et la conduite retenue reste celle de Rabbi Yo'hanan : le Chabbat, les pratiques de deuil accomplies en privé sont observées.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).