Sougya : Le folio poursuit la collection aggadique consacrée au hesped, l'éloge funèbre. Il s'ouvre sur la montée des dépouilles de Rabba bar Rav Houna et de Rav Hamnouna vers la terre d'Israël : les chameaux s'arrêtent au pont, un marchand ismaélite tranche la question de préséance et perd ses dents pour avoir méprisé Rav Hamnouna ; un enfant ouvre alors l'éloge en une suite d'images tirées des prophètes.
Vient ensuite la mort de Ravina et le différend entre les deux orateurs bar Kipok et bar Avin sur la manière même de louer un juste : comparer le défunt au cèdre et au léviathan, ou détourner la plainte vers les vivants. Rav Achi en est peiné, leurs pieds se retournent, et la conséquence est halakhique — aucun des deux ne peut plus accomplir la halitsa.
Le folio enchaîne sur la prière de bar Avin au bord du Tigre, puis, sous un siman de neuf noms, sur une série d'éloges et sur la liste des signes que le monde à donnés à la mort de douze maîtres. Une règle halakhique s'y glisse : même pour le maître qui lui a enseigné la sagesse, on ne s'assoit qu'un seul jour.
Lorsqu'ils parvinrent au pont, les chameaux s'arrêtèrent. Un certain Arabe (tayya'a) leur dit : qu'est-ce donc ?
Ils lui dirent : les maîtres se rendent honneur l'un à l'autre. L'un dit : que le maître entre le premier, et l'autre dit : que le maître entre le premier.
Il dit : le droit veut que Rabba bar Houna entre le premier. Le chameau de Rabba bar Houna passa, et les molaires et les dents de cet Arabe tombèrent.
La scène prolonge le récit ouvert au folio précédent : les dépouilles de Rabba bar Rav Houna et de Rav Hamnouna sont transportées de Babylonie vers la terre d'Israël. Le pont est étroit — Rachi précise que l'on y passe sur une simple planche, où deux convois ne tiennent plus de front. L'arrêt des chameaux est lu comme un acte des défunts eux-mêmes, qui se rendent le yekara, l'honneur dû : passe avant moi.
Le marchand tranche par le droit : Rabba bar Houna, fils du chef de l'exil, a la préséance. Sa décision est juste, et pourtant ses dents tombent. Rachi donne le motif : de-bazi le-Rav Hamnouna, il avait rabaissé Rav Hamnouna en le faisant passer après. Le signe frappe la bouche, organe de la parole qui a diminué un maître.
Un certain enfant ouvrit sur lui : le rejeton des anciens est monté de Babel, et avec lui le livre des guerres. Le pélican et le hibou ont été doublés, pour voir la dévastation et la brisure venues de Chinear.
Il s'est irrité contre son monde et lui a arraché des âmes, et il s'en réjouit comme d'une jeune mariée. Celui qui chevauche les Aravot se réjouit et exulte lorsque vient à lui une âme pure et juste.
L'éloge est tissé de formules prophétiques. Le gueza yechichim, le rejeton des anciens, désigne Rabba bar Rav Houna, fils de Rav Houna qui était rech galouta, chef de l'exil ; le sefer milhamot, le livre des guerres, désigne Rav Hamnouna, grand dans l'étude. Rachi donne trois lectures de cette expression, dont l'une renvoie au rouleau de la Torah et l'autre au combat livré par les deux maîtres.
Le pélican et le hibou viennent d'Isaïe 34, 11, où ils signalent la ruine ; leur dédoublement dit une malédiction venue en double sur le monde. La dernière phrase retourne la perspective : ce que le monde d'en bas éprouve comme arrachement est reçu en haut comme la venue d'une âme juste.
Lorsque Ravina rendit l'âme, un certain orateur funèbre ouvrit sur lui : palmiers, hochez la tête sur le juste semblable au palmier ; faisons les nuits comme les jours sur celui qui faisait ses nuits comme ses jours.
La sougya passe à une nouvelle série d'éloges. La formule joue sur deux images enchaînées. Le juste comparé au palmier vient du verset « le juste fleurira comme le palmier » (Psaumes 92, 13) ; l'orateur demande aux palmiers eux-mêmes de s'incliner sur celui qui leur ressemblait.
La seconde moitié retourne le même verbe : nous ferons nos nuits comme nos jours en le pleurant, parce que lui faisait ses nuits comme ses jours en étudiant. Rachi rattache explicitement la première partie au hesped et la seconde à l'étude de la Torah.
Rav Achi dit à bar Kipok : ce jour-là, que diras-tu ? Il lui dit : je dirai — si la flamme est tombée sur les cèdres, que feront les hysopes du mur ?
Le léviathan a été tiré par l'hameçon, que feront les poissons du bas-fond ? Dans le torrent impétueux l'hameçon est tombé, que feront les eaux des flaques ?
Rav Achi interroge à l'avance les orateurs professionnels sur la formule qu'ils prononceront au jour de la mort de Ravina. Rachi identifie bar Kipok et bar Avin comme des safdanim, des orateurs funèbres de métier.
Les trois images de bar Kipok sont bâtis sur le même mouvement : un grand est atteint, donc les petits sont sans recours. Le cèdre et l'hysope du mur, le léviathan et les poissons du bas-fond, le torrent et les eaux stagnantes. L'échelle est chaque fois celle du plus grand au plus infime, et les vivants se rangent du côté du petit terme.
Bar Avin lui dit : à D.ieu ne plaise que je dise « hameçon » et « flamme » à propos des justes. — Et toi, que diras-tu ? — Je dirai : pleurez sur les endeuillés et non sur celui qui est perdu, car il va au repos et nous au gémissement.
Bar Avin récuse les images de son collègue : l'hameçon et la flamme attribuent au juste une prise subie et une consumation, ce qui convient mal à un éloge. Sa propre formule déplace l'objet de la plainte vers les vivants, en s'appuyant sur le contraste entre menouha, le repos du défunt, et anaha, le gémissement de ceux qui restent — deux mots choisis pour leur assonance.
Les deux orateurs partagent donc un même présupposé : le défunt est hors d'atteinte du malheur. Ils divergent sur le point de savoir si l'éloge doit mesurer sa grandeur ou consoler l'assemblée.
Il en fut peiné, et leurs pieds se retournèrent. Ce jour-là, ils ne vinrent pas faire son éloge.
C'est ce que dit Rav Achi : ni bar Kipok ne peut faire la halitsa, ni bar Avin ne peut faire la halitsa.
Rachi explique la peine de Rav Achi : l'un comparait Ravina à une flamme et l'autre à une chose perdue, deux images qui rabaissaient du même coup les maîtres restés en vie, Rav Achi compris. Le récit enchaîne aussitôt sur le retournement de leurs pieds, puis sur leur absence au jour où l'éloge devait être prononcé — Rachi note qu'ils s'abstinrent parce que l'accident leur était venu de lui.
La formule finale porte la marque halakhique du récit. La michna de Yevamot (103a) exclut de la halitsa celui qui marche sur le dessus du pied, car le verset dit « elle ôtera son soulier de dessus son pied » (Deut. 25, 9). Rav Achi résume ainsi l'état des deux hommes par la règle qui les concerne désormais.
Rava, lorsqu'il arrivait au Diglat, disait à bar Avin : lève-toi et dis quelque chose. Il se levait et disait : la majeure part du tiers est venue dans les eaux, souviens-Toi et prends pitié.
Nous nous sommes égarés loin de Toi comme une femme loin de son mari ; ne nous abandonne pas comme au signe des eaux amères.
Le Diglat est le Tigre ; la traversée du fleuve est dangereuse, et Rava demande à bar Avin une parole de supplication. Rachi explique la première formule : Israël est appelé « tiers » d'après Isaïe 19, 24, et Rava pèse à lui seul autant que la majeure part d'Israël — celui qui entre dans l'eau vaut donc la protection due au peuple entier.
La seconde moitié reconnaît l'égarement, puis demande que le châtiment ne prenne pas la forme de l'eau. Rachi rappelle que les mei mara, les eaux amères, sont celles par lesquelles la femme sota est éprouvée : la prière demande que l'eau du fleuve ne devienne pas une eau de jugement.
(Hanin, Yo'hanan, Zera, Abba, Yaakov, Yossi, Chmouel, Hiya, Menahem : signe mnémotechnique.)
Le siman est un aide-mémoire : il énumère les mots-clés des récits qui vont suivre, dans leur ordre, pour que celui qui récite de mémoire n'en omette aucun ni n'en intervertisse l'ordre. Sa présence indique qu'une série suivie commence ici.
Rabbi Hanin était gendre de la maison du Nassi. Il n'avait pas d'enfants ; il demanda miséricorde et il en eut.
Le jour même où il en eut un, il rendit l'âme. Un certain orateur funèbre ouvrit sur lui : la joie s'est changée en affliction, l'allégresse et le chagrin se sont joints ; à l'heure de sa joie il a gémi, à l'heure où il fut gratifié il a perdu celui qui le gratifiait.
On appela l'enfant Hanan, du nom de son père.
Le récit fait coïncider la naissance obtenue par la prière et la mort du père. L'éloge est construit sur le nom : hanina, la grâce obtenue, et hanino, celui qui accordait la grâce. Rachi précise les deux termes : le premier vise l'enfant qui vient de naître, le second le père dont la maison était gratifiée.
Le nom donné à l'enfant clôt le mouvement. Hanan porte désormais le nom du père qu'il n'aura pas connu, et le jeu de mots de l'orateur devient le nom propre d'une famille.
Lorsque Rabbi Yo'hanan rendit l'âme, Rabbi Yits'hak ben Elazar ouvrit sur lui : ce jour est dur pour Israël comme le jour où le soleil se couche à midi, ainsi qu'il est écrit : « et il adviendra en ce jour-là, je ferai venir le soleil à midi » (Amos 8, 9). Et Rabbi Yo'hanan a dit : c'est le jour de Yochiyahou.
L'éloge se construit par un aller-retour. Le verset d'Amos annonce un soleil couché en plein midi ; Rabbi Yo'hanan lui-même avait enseigné que ce verset visait le jour où le roi Yochiyahou fut tué. L'orateur applique donc à la mort de Rabbi Yo'hanan la lecture que Rabbi Yo'hanan avait donnée du verset.
L'image suppose que le maître de la génération tient dans le monde la place du soleil : sa disparition en pleine force équivaut à un coucher hors saison. Rachi glose les deux termes, le verbe du verset et l'appellation du jour de Yochiyahou.
Lorsque Rabbi Yo'hanan rendit l'âme, Rabbi Ami observa les sept jours et les trente jours. Rabbi Abba fils de Rabbi Hiya bar Abba dit : ce que Rabbi Ami a fait, il l'a fait pour lui-même, car ainsi a dit Rabbi Hiya bar Abba au nom de Rabbi Yo'hanan : même pour son maître qui lui a enseigné la sagesse, on ne s'assoit qu'un seul jour.
Au milieu d'une série aggadique s'insère une règle. Le deuil de sept jours puis de trente jours est dû aux sept proches parents ; pour un maître, le régime est d'un seul jour, et cela vaut même pour le rav che-limedo 'hokhma, celui qui a enseigné la sagesse, c'est-à-dire le maître principal.
Rabbi Ami ayant observé les sept et les trente jours, Rabbi Abba tranche : le-garmeh hou de-avad, il l'a fait pour lui-même. Rachi glose par le-daateh, selon son propre avis : la conduite reste personnelle et l'on n'en tire pas de norme pour autrui.
Lorsque Rabbi Zera rendit l'âme, un certain orateur funèbre ouvrit sur lui : la terre de Chinear l'a conçu et enfanté, la terre de beauté a élevé ses délices. Malheur à moi, dit Rakat, car elle a perdu son objet précieux.
L'éloge retrace une biographie en deux lieux. Chinear désigne la Babylonie, où Rabbi Zera est né ; la erets tsevi, la terre de beauté, désigne la terre d'Israël, où il monta et grandit. Rachi ajoute que ce double enracinement explique l'hésitation des sources entre Rabbi Zera, forme de la terre d'Israël, et Rav Zera, forme babylonienne.
La plainte finale est mise dans la bouche de Rakat, nom ancien de Tibériade selon Rachi, ville où il vécut. La ville qui l'a reçu sans l'avoir enfanté est celle qui le pleure.
Lorsque Rabbi Abahou rendit l'âme, les colonnes de Césarée laissèrent couler des eaux. Pour Rabbi Yossi, les gouttières de Tsipori ruisselèrent de sang.
Pour Rabbi Yaakov, les étoiles se montrèrent en plein jour. Pour Rabbi Assi, tous les arbres furent déracinés.
Pour Rabbi Hiya, des pierres de feu tombèrent du ciel. Pour Rabbi Menahem fils de Rabbi Yossi, les statues s'effacèrent et devinrent lisses.
La liste énumère, pour chaque maître, un désordre du monde survenu à sa mort. Les signes sont ajustés à l'homme : les colonnes de Césarée, ville de Rabbi Abahou, versent des larmes selon Rachi ; les étoiles visibles de jour marquent, toujours selon Rachi, un monde bouleversé par l'excès de la douleur.
Le dernier cas est le plus explicite. Rabbi Menahem fils de Rabbi Yossi appartenait aux benan chel kedochim, ceux qui n'ont jamais posé le regard sur une effigie, pas même sur celle d'une pièce de monnaie (Pessahim 104a). À sa mort, les visages des statues s'effacèrent et devinrent lisses, comme un mur passé à la truelle. Tossefot ajoute sur Rabbi Yossi la tradition du Talmud de Jérusalem et de la Tossefta : son sang fut versé pour la sanctification du Nom, ou pour la circoncision.
Pour Rabbi Tanhoum bar Hiya, toutes les effigies furent mutilées. Pour Rabbi Eliachiv, soixante-dix percées furent creusées à Nehardea.
Pour Rav Hamnouna, des pierres de grêle tombèrent du ciel. Pour Rabba et Rav Yossef, les arches du pont de l'Euphrate s'entrechoquèrent.
Pour Abaye et Rava, les arches du pont du Tigre s'entrechoquèrent. Lorsque Rabbi Mecharchiya rendit l'âme, les palmiers se chargèrent d'épines.
La seconde moitié de la liste suit la même forme. L'andarta est, selon Rachi, l'effigie dressée au nom d'un roi défunt : sa mutilation transpose au monde des images le deuil du maître. Les soixante-dix percées de Nehardea sont celles des voleurs, que le mérite de Rabbi Eliachiv tenait à distance de son vivant.
Les deux derniers couples associent des maîtres que l'étude réunissait : Rabba et Rav Yossef sur l'Euphrate, Abaye et Rava sur le Tigre. Rachi explique que les arches des ponts se brisèrent et se touchèrent l'une l'autre — l'image du baiser rendant, dans la pierre, l'union des deux noms.
Nos maîtres ont enseigné :
La formule tanou rabanan annonce une baraita, enseignement tannaitique extérieur à la michna. Elle clôt ici la série aggadique sur les éloges et ramène la sougya au sujet halakhique du chapitre, la déchirure du vêtement en signe de deuil, dont le détail est exposé au folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).