Sougya : Le folio achève d'abord la règle du voyageur endeuillé, puis ouvre la sougya de la kefiyat ha-mita, le renversement des lits. Rabbi Eliezer la fait commencer à la sortie du mort de la maison, Rabbi Yehochoua à la fermeture du golel ; un épisode à la mort de Rabban Gamliel l'Ancien tranche en fait.
Viennent ensuite le redressement des lits la veille de Chabbat, l'obligation de renverser tous les lits de la maison, et les objets dispensés. De là naît une longue enquête sur le mot dargash : Oulla y voit un lit de la bonne fortune, et trois objections le mettent à l'épreuve jusqu'à la réponse de Rav Tahlifa bar Maarava, un lit de cuir, confirmée par Rabbi Yirmeya sur la manière dont l'entrelacs est monté.
Le folio passe à ce qui se fait dans la maison de l'endeuillé, puis à la michna et à sa guemara : quatre usages anciens qui distinguaient les riches des pauvres ont été abolis, chaque fois par une takana instituant pour tous la forme la plus modeste, mipnei kevodan chel aniyim, à cause de l'honneur des pauvres.
S'il peut réduire son activité, qu'il la réduise ; et sinon, qu'il roule avec eux (qu'il se joigne à leurs affaires).
Ce segment achève la règle du folio précédent : un endeuillé qui se trouve en voyage avec une caravane. Le principe du deuil veut qu'il réduise son activité. Quand le voyage le lui interdit, il lui reste une voie moyenne : yeguelguel imahen, rouler avec eux, autrement dit ne plus traiter pour son propre compte et se contenter de participer aux affaires du groupe.
Tossefot discute de quel deuil il s'agit et de quelle activité : pour le père et la mère la réduction est obligatoire, pour les autres morts elle reste facultative ; le Rav Yossef y voit plutôt les achats du repas, plus fréquents en voyage qu'à la maison.
Nos maîtres ont enseigné : à partir de quand renverse-t-on les lits ? Dès que (le mort) est sorti de la porte de sa maison — paroles de Rabbi Eliezer.
Rabbi Yehochoua dit : dès que le golel a été scellé.
La kefiyat ha-mita, le renversement des lits, est l'un des signes du deuil : le lit du couchage est retourné pendant les sept jours. Le débat porte sur le moment où l'obligation prend effet.
Rabbi Eliezer le fixe à la sortie du mort de la maison, Rabbi Yehochoua à la fermeture du golel, la dalle qui scelle le tombeau. Ce même partage se retrouve ailleurs sur le début de l'aninout et du deuil : un maître suit le départ du corps, l'autre l'ensevelissement achevé.
Il arriva que Rabban Gamliel l'Ancien mourut. Dès qu'il fut sorti de la porte de sa maison, Rabbi Eliezer leur dit : renversez vos lits.
Et dès que le golel fut scellé, Rabbi Yehochoua leur dit : renversez vos lits. Ils lui répondirent : nous avons déjà renversé sur l'ordre de l'Ancien.
Le maasse illustre la mahloket en acte. Chacun des deux maîtres donne l'ordre au moment qu'il tient pour juste, et la maison a suivi le premier.
La réponse « nous avons déjà renversé sur l'ordre de l'Ancien » désigne Rabbi Eliezer, dont l'avis a été exécuté sur place ; l'acte accompli plus tôt vaut pour le second moment également.
Nos maîtres ont enseigné : à partir de quand redresse-t-on les lits la veille de Chabbat ? À partir de minha et au-delà.
Rabba bar Houna a dit : malgré cela, il ne s'assied pas dessus avant la tombée de la nuit. Et à l'issue du Chabbat, même s'il ne lui reste qu'un seul jour à s'asseoir, il renverse de nouveau.
Le Chabbat suspend les marques publiques du deuil : les lits sont donc redressés avant son entrée, dès minha, pour que rien du deuil ne paraisse au moment où le Chabbat commence.
Rabba bar Houna ajoute une retenue : le lit est bien remis d'aplomb, mais l'endeuillé n'en profite pas avant la nuit. Et le Chabbat suspend sans interrompre : à sa sortie, le lit est renversé de nouveau, même pour un seul jour restant.
Nos maîtres ont enseigné : celui qui renverse son lit ne renverse pas seulement son lit, mais tous les lits qu'il a dans sa maison. Et même s'il a dix lits en dix endroits, il les renverse tous.
Et même s'ils sont cinq frères et que l'un d'eux meurt, tous renversent.
La baraita étend l'obligation dans deux directions. D'abord quant aux meubles : tous les lits de l'endeuillé, où qu'ils se trouvent, et non le seul lit sur lequel il dort. Ensuite quant aux personnes : chacun des frères survivants renverse chez lui.
Cette généralité prépare les deux difficultés qui suivront sur le dargash : si tous les lits sont concernés, pourquoi celui-là échapperait-il à la règle ?
Et si c'était un lit réservé aux ustensiles, il n'est pas nécessaire de le renverser. Le dargash — il n'est pas nécessaire de le renverser, mais il le dresse.
Rabban Chimon ben Gamliel dit : le dargash, il en dénoue les karbitin (les lanières) et il tombe de lui-même.
Deux meubles sortent de la règle générale. Le lit réservé aux ustensiles, sur lequel on range les vêtements et sur lequel on ne dort pas, est simplement dispensé. Le dargash reçoit un traitement intermédiaire : on le dresse (zokfo) au lieu de le renverser.
Rabban Chimon ben Gamliel propose un troisième geste, propre à ce meuble : dénouer ses karbitin, les lanières qui tiennent le tout, après quoi il s'affaisse seul. Ce détail deviendra l'argument décisif de la sougya, car il suppose un meuble d'un montage particulier.
Qu'est-ce que le dargash ? Oulla a dit : ersa de-gada (le lit de la bonne fortune).
La guemara ouvre une enquête lexicale qui va occuper toute la suite du folio. Oulla identifie le dargash à un ersa de-gada, un lit d'apparat que l'on dressait pour attirer la bonne fortune et dont on ne se servait pas.
Cette définition explique d'emblée la dispense : un meuble sur lequel on ne dort pas ressemble au lit réservé aux ustensiles. Trois objections vont pourtant l'éprouver.
Rabba lui dit : s'il en est ainsi, à propos du roi, où nous avons appris dans la michna : tout le peuple est étendu à terre, et lui est étendu sur le dargash — y aurait-il une chose sur laquelle nous ne l'aurions pas fait asseoir jusqu'à présent, et sur laquelle nous l'asseyons maintenant ?
Première épreuve, tirée de la michna de Sanhédrin sur le repas de consolation du roi : le peuple mange à terre, le roi sur le dargash, par égard pour son rang.
L'objection de Rabba tient à un principe de bon sens : le deuil ne peut pas donner accès à ce qui était fermé auparavant. Si le dargash était un meuble d'apparat auquel on ne touchait pas, l'endeuillement du roi ne saurait l'y installer.
Rav Achi objecte à cela : quelle est la difficulté ? Il en va comme pour le manger et le boire : jusqu'à présent nous ne le nourrissions pas et ne lui donnions pas à boire, et maintenant nous le nourrissons et lui donnons à boire !
Rav Achi conteste le principe même de l'objection. Le deuil comporte précisément des gestes qui n'avaient pas lieu auparavant : la havraa, le repas que les autres servent à l'endeuillé, en est l'exemple.
Personne ne nourrissait le roi de cette manière avant son deuil ; on le fait maintenant. Le raisonnement « jusqu'à présent non, maintenant oui » ne prouve donc rien.
Plutôt, s'il y a une difficulté, la voici, car nous avons appris : le dargash, il n'est pas nécessaire de le renverser, mais il le dresse. Or si c'est un ersa de-gada, pourquoi n'est-il pas nécessaire de le renverser ?
N'avons-nous pas appris : celui qui renverse son lit ne renverse pas seulement son lit, mais tous les lits qu'il a dans sa maison !
La guemara déplace la difficulté sur un terrain plus solide. La baraita du segment 4 oblige à renverser tous les lits de la maison ; un lit de la bonne fortune reste un lit, et devrait donc être renversé comme les autres.
La dispense accordée au dargash réclame donc une raison propre, que la définition d'Oulla ne fournit pas encore.
Et quelle est la difficulté ? Il en va comme pour le lit réservé aux ustensiles, car il a été enseigné : si c'était un lit réservé aux ustensiles, il n'est pas nécessaire de le renverser.
La réponse invoque le précédent énoncé dans la même baraita. Un lit n'entre dans l'obligation qu'à raison de son usage : celui qui sert de rangement en est exclu.
Le lit de la bonne fortune, sur lequel on ne dort pas davantage, se rangerait dans la même catégorie. La deuxième objection tombe.
Plutôt, s'il y a une difficulté, la voici : Rabban Chimon ben Gamliel dit : le dargash, il en dénoue les karbitin et il tombe de lui-même. Or s'il te venait à l'esprit que c'est un ersa de-gada, quels karbitin aurait-il ?
Troisième épreuve, et la seule qui reste sans réponse. L'avis de Rabban Chimon ben Gamliel suppose un meuble dont la surface tient par des lanières dénouables.
Un lit de la bonne fortune serait un lit comme les autres quant à sa facture, monté comme eux ; il n'aurait donc rien à dénouer. L'objection porte sur la fabrication de l'objet, non sur son usage, et la définition d'Oulla se trouve écartée.
Quand Ravin arriva, l'un des maîtres, du nom de Rav Tahlifa bar Maarava, qui fréquentait le marché des tanneurs, lui dit : qu'est-ce que le dargash ? Un ersa de-tsela (un lit de cuir).
La réponse vient d'un maître que la guemara prend soin de situer : il fréquentait le marché des tanneurs, et connaissait donc de première main le vocabulaire des artisans du cuir.
Le dargash est un lit de cuir : sa surface est faite de lanières de cuir tendues, ce qui explique aussitôt les karbitin de Rabban Chimon ben Gamliel.
Il a été dit également : Rabbi Yirmeya a dit : le dargash, son entrelacs (passe) par l'intérieur ; le lit, son entrelacs (passe) par-dessus.
Rabbi Yirmeya précise la différence technique. Dans le dargash, les lanières entrent par des trous percés dans le bois du cadre : elles peuvent être dénouées, et la surface s'affaisse. Dans le lit, la sangle de cuir est repliée par-dessus le bois : rien ne se dénoue, il faut renverser le meuble.
Le mode d'attache commande ainsi le geste de deuil demandé à chaque objet.
Rabbi Yaakov bar Aha a dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi : la halakha est conforme à Rabban Chimon ben Gamliel. Il a été dit également : Rabbi Yaakov bar Aha a dit au nom de Rabbi Assi : un lit dont les neklitin dépassent, il le dresse et cela lui suffit.
La halakha suit Rabban Chimon ben Gamliel : pour le dargash, on dénoue les karbitin. La sougya lexicale débouche donc sur une décision pratique.
Un dernier cas s'y ajoute : le lit muni de neklitin, ces montants longs fixés à la tête et au pied sur lesquels on tendait un drap. Renversé, un tel lit resterait haut au-dessus du sol et le signe du deuil manquerait ; il suffit donc de le dresser.
Nos maîtres ont enseigné : celui qui dort sur une chaise, sur un grand mortier (odyani), ou sur le sol, ne s'est pas acquitté de son obligation. Rabbi Yo'hanan a dit : parce qu'il n'a pas accompli le renversement du lit.
La baraita ferme la sougya sur un point de principe. On aurait pu croire que l'obligation vise l'inconfort de l'endeuillé ; alors dormir à terre ou sur une chaise suffirait.
Rabbi Yo'hanan énonce la raison : l'obligation porte sur l'acte lui-même, la kefiyat ha-mita. Le lit doit être renversé, et l'endeuillé doit dormir sur ce lit renversé.
Nos maîtres ont enseigné : on balaie et on asperge (d'eau) dans la maison de l'endeuillé, et on rince les écuelles, les coupes, les fioles et les cruchons dans la maison de l'endeuillé. Mais on n'apporte ni le mougmar (l'encens) ni les bessamim (les aromates) dans la maison de l'endeuillé.
Le folio passe aux usages de la maison endeuillée. Les travaux d'entretien ordinaires restent permis : balayer, asperger le sol de terre battue pour abattre la poussière, laver la vaisselle.
Le parfum, lui, est écarté : mougmar (l'encens que l'on fait fumer) et bessamim (les aromates) relèvent de l'agrément, étranger au lieu du deuil.
Est-ce ainsi ? Mais bar Kappara a enseigné : on ne récite de berakha ni sur le mougmar ni sur les bessamim dans la maison de l'endeuillé.
C'est la berakha que l'on ne récite pas, mais les apporter, on les apporte !
La guemara oppose une seconde baraita. Si bar Kappara prend la peine d'interdire la berakha sur le parfum dans la maison de l'endeuillé, c'est que le parfum y entre : autrement, la question de la bénédiction ne se poserait pas.
Les deux baraitot se contredisent donc sur un point simple : le parfum franchit-il ou non le seuil ?
Point de difficulté : ceci (vaut) dans la maison de l'endeuillé, cela dans la maison des consolateurs.
La résolution distingue deux lieux. Dans la maison de l'endeuillé, le parfum n'entre pas du tout : c'est la première baraita. Dans la maison des consolateurs, chez les proches qui préparent et apportent de quoi manger, le parfum est présent, et la baraita de bar Kappara y retient seulement la bénédiction.
Selon Rachi, les menahamim sont les proches de l'endeuillé, qui se chargent de la nourriture pendant les jours de deuil.
MICHNA. On n'apporte pas (le repas) à la maison de l'endeuillé sur un plateau (tavla), ni dans une écuelle (iskoutla), ni dans une corbeille (kanon), mais dans des paniers.
Et on ne dit pas la birkat avelim (la bénédiction des endeuillés) pendant le moed, mais on se tient en rangée, on console, et on congédie le public.
La michna règle d'abord la havraa, le repas que l'on porte à l'endeuillé : les contenants de prix sont écartés au profit de simples paniers. La guemara en donnera la raison : l'honneur des pauvres.
Elle traite ensuite du deuil pendant les jours intermédiaires de la fête : la birkat avelim, formule de consolation dite publiquement, y est suspendue, tandis que la chourat ha-menahamim, la rangée des consolateurs, demeure. Les endeuillés congédient le public, c'est-à-dire renvoient les consolateurs chez eux une fois le devoir accompli.
On ne dépose pas la mita (le lit funèbre) sur la place publique, afin de ne pas donner l'habitude de l'éloge funèbre. Et celui des femmes, jamais, à cause de l'honneur.
Pendant le moed, la mita, le lit sur lequel le mort est porte, n'est pas posée sur la place : un arrêt public appelle un hesped, et l'éloge funèbre est écarté des jours de fête.
La seconde clause dépasse le moed et vaut en tout temps : le lit des femmes n'est jamais déposé, mipnei ha-kavod, par égard pour leur dignité, Rachi expliquant qu'un écoulement pourrait paraître.
GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : au début, on apportait (le repas) à la maison de l'endeuillé — les riches dans des corbeilles d'argent et d'or, les pauvres dans des paniers d'osier de saule écorcé — et les pauvres avaient honte.
Ils ont institué que tous apportent dans des paniers d'osier de saule écorcé, à cause de l'honneur des pauvres.
La guemara donne la raison de la michna. La disparité des contenants exposait publiquement la condition de chacun, et la honte tombait sur les pauvres.
La takana ne relève pas le niveau des uns, elle impose à tous la forme la plus simple : mipnei kevodan chel aniyim, à cause de l'honneur des pauvres. Les trois usages suivants seront corrigés selon le même schéma.
Nos maîtres ont enseigné : au début, on servait à boire dans la maison de l'endeuillé — les riches dans du verre blanc, les pauvres dans du verre coloré — et les pauvres avaient honte. Ils ont institué que tous servent à boire dans du verre coloré, à cause de l'honneur des pauvres.
Même schéma pour la boisson servie à la maison de deuil. Le verre blanc, transparent et sans défaut, était le verre de prix ; le verre coloré, teinté par ses impuretés, celui des pauvres.
La takana impose à tous le verre coloré. Le nivellement se fait chaque fois vers le bas : la forme modeste devient la règle commune.
Au début, on découvrait le visage des riches et on couvrait le visage des pauvres, parce que leurs visages étaient noircis par la disette, et les pauvres avaient honte. Ils ont institué que l'on couvre le visage de tous, à cause de l'honneur des pauvres.
La troisième institution touche le convoi lui-même. Découvrir le visage du mort était la marque d'honneur ; on le couvrait quand les traits, noircis par la disette, auraient trahi la pauvreté du défunt.
La distinction revenait à signaler publiquement l'indigence. Les maîtres ont donc étendu à tous la couverture du visage.
Au début, on sortait les riches sur un dargash, et les pauvres
Le folio s'interrompt au milieu de la quatrième institution, qui porte sur le support du convoi funèbre : le dargash, le lit de cuir identifié plus haut, pour les riches.
La suite, au verso, précisera ce que l'on employait pour les pauvres et la takana qui a supprimé la différence.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).