Sougya : Le folio achève la michna sur l'inspection des kilayim en confrontant deux enseignements : la michna ordonne de réduire la semence étrangère, une beraita ordonne de déclarer sans maître le champ entier ; la réponse distingue avant et après la takana, dont la beraita raconte les trois étapes successives. Vient ensuite la michna de Rabbi Eliezer ben Yaakov sur l'arrosage pendant hol ha-moed : on conduit l'eau d'un arbre à l'autre, sans arroser le champ entier, et l'on n'arrose pas des semences qui n'avaient pas bu avant la fête ; les Sages permettent dans les deux cas.
La guemara étage alors les situations selon l'intensité de la perte — champ metounenet, semences ayant déjà bu, champ guerid, tarbitsa — et Ravina en tire que rendre précoce une récolte tardive suffit à permettre l'aspersion. Le folio s'ouvre enfin sur une seconde michna : piégeage du ichout et des souris, bouchage d'une brèche, destruction des fourmilières, avec la règle d'Abaye sur les deux rives d'un fleuve.
Un rova (quart de kav) de semence d'une autre espèce : qu'il diminue.
Fin de la michna commencée au folio précédent : le quinze Adar, les envoyés du bet din sortent inspecter les champs. Lorsqu'un champ contient un rova — un quart de kav, soit un vingt-quatrième de la se'ah semée — d'une espèce étrangère, le propriétaire doit diminuer cette semence en arrachant les pousses en trop, afin de rester sous le seuil des kilayim (mélange interdit d'espèces).
Mais n'a-t-on pas enseigné : ils ont institué que l'on déclare sans maître (hefker) le champ tout entier ! Ce n'est pas une difficulté : ici, avant la takana ; là, après la takana.
La guemara oppose deux enseignements. La michna se contente de faire diminuer la semence étrangère ; une beraita rapporte au contraire une takana (ordonnance rabbinique) qui déclare hefker — sans maître — la récolte du champ entier. La réponse partage le temps : la michna décrit l'état du droit avant cette takana, la beraita l'état du droit après elle.
Car on a enseigné : au début, ils arrachaient [les kilayim] et les jetaient devant le bétail [des propriétaires] ; et les propriétaires se réjouissaient de deux joies : l'une, que l'on désherbe leurs champs pour eux, l'autre, que l'on jette [ce fourrage] devant leur bétail,
La beraita raconte l'histoire de la takana. Dans son premier état, la sanction se retournait en avantage : les envoyés du bet din faisaient gratuitement le désherbage (nikoush) du champ, et le fourrage arraché nourrissait le bétail du propriétaire. Ce qui devait dissuader encourageait.
Ils ont institué qu'on les arrache et qu'on les jette sur les chemins. Ils se réjouissaient encore d'une grande joie, celle qu'on désherbe leurs champs ; ils ont alors institué que l'on déclare sans maître le champ tout entier.
Deux corrections successives. Jeter les kilayim sur les chemins supprime le bénéfice du fourrage, mais laisse celui du désherbage. Seul le hefker du champ entier retire au propriétaire tout intérêt à laisser pousser des kilayim : il perd sa récolte. C'est cette dernière mesure que rapportait la beraita du segment précédent, et qui explique l'écart avec la michna.
MICHNA. Rabbi Eliezer ben Yaakov dit : on conduit l'eau d'un arbre à l'autre, pourvu qu'on n'arrose pas le champ tout entier.
Des semences qui n'ont pas bu avant le moed, on ne les arrose pas pendant le moed. Et les Sages permettent dans l'un et l'autre cas.
Nouvelle michna. Tout le chapitre repose sur la notion de pessida (perte) : pendant hol ha-moed (les jours intermédiaires de la fête), le travail agricole est permis lorsque s'en abstenir provoquerait un dommage, et interdit lorsqu'il ne procure qu'un gain.
Rabbi Eliezer ben Yaakov trace la ligne en deux endroits. Conduire l'eau d'un arbre à l'autre est permis, car les arbres souffriraient de la soif ; arroser tout le champ, qui est un bet ha-baal (champ nourri par la pluie), est interdit. De même, des semences qui n'avaient pas l'habitude d'être arrosées ne perdront rien si on les laisse : on ne les arrose pas. Les Sages, eux, permettent dans les deux cas.
GUEMARA. Rav Yehouda a dit : si le champ était métounenet (humide), c'est permis.
On a enseigné de même : lorsqu'ils ont dit qu'il est interdit de les arroser pendant le moed, ils ne l'ont dit que pour des semences qui n'avaient pas bu avant le moed ; mais des semences qui ont bu avant le moed, il est permis de les arroser pendant le moed.
Rav Yehouda ajoute un cas intermédiaire. Un champ métounenet est un champ qui était humide et qui s'est desséché ; ses plants comptaient sur cette humidité. Ne pas l'arroser causerait une pessida yetera (perte excessive), et l'arrosage redevient donc permis, même pour Rabbi Eliezer ben Yaakov et même s'il s'agit d'un bet ha-baal. La beraita citée confirme la logique : ce qui a déjà bu continue de boire.
Et si le champ était métounenet, c'est permis. Et l'on n'arrose pas un champ guerid (sec) pendant le moed ; et les Sages permettent dans l'un et l'autre cas.
La beraita poursuit avec un dernier cas : le champ guerid, sec depuis toujours, qui n'a jamais eu besoin d'arrosage. Ne pas l'arroser ne fait perdre rien du tout ; l'arroser ne fait qu'améliorer. Le tana kama l'interdit donc, tandis que les Sages permettent ici aussi. Tossefot observe que la controverse de la beraita reproduit celle de la michna, et que le tana kama de la beraita est Rabbi Eliezer ben Yaakov.
Ravina a dit : apprends de là qu'un tarbitsa (jardin) peut être aspergé pendant hol ha-moed. Le champ guerid, quelle en est la raison ?
Parce que [l'arrosage] rend précoce ce qui serait tardif ; ici de même, il rend précoce ce qui serait tardif.
Ravina tire une conséquence de la position des Sages sur le champ guerid. S'ils permettent d'arroser un champ qui ne perdrait rien, c'est que le seul avantage de rendre précoce (harfa) une récolte qui serait venue tardivement (apla) suffit à autoriser le geste pendant le moed. La même raison vaut pour le tarbitsa, le jardin potager que l'on asperge légèrement.
Rachi distingue deux gestes qu'il ne faut pas confondre : la harbatsa, aspersion légère destinée à faire sortir les légumes, et le hachkaa complet, l'irrigation d'un bet ha-chélahin. Tossefot rapporte les difficultés que soulève cette lecture et les réponses proposées, dont celle de Rabbenou Hananel.
Nos maîtres ont enseigné : on asperge un champ blanc (sade lavan) pendant la chemita, mais pas pendant le moed.
Le sade lavan, littéralement champ blanc, est un champ de céréales ou de légumes, par opposition au champ planté d'arbres ; Rachi précise qu'il s'agit ici d'un bet ha-baal. La beraita oppose deux régimes : l'aspersion est permise pendant la chemita (septième année), interdite pendant le moed. Tossefot discute longuement l'intensité d'arrosage visée dans chacun des deux cas.
Mais n'a-t-on pas enseigné : on asperge aussi bien pendant le moed que pendant la chemita ! Rav Houna a dit : ce n'est pas une difficulté — ceci [suit] Rabbi Eliezer ben Yaakov, cela [suit] les Sages.
Deux beraitot se contredisent sur l'aspersion pendant le moed. Rav Houna les partage entre les deux positions de la michna : celle qui interdit est de Rabbi Eliezer ben Yaakov, qui refuse d'arroser le champ entier, celle qui permet est des Sages.
On a enseigné par ailleurs : on asperge un champ blanc la veille de la chemita afin que les légumes sortent pendant la chemita ; et bien plus, on asperge un champ blanc pendant la chemita afin que les légumes sortent à l'issue de la chemita.
Cette beraita mesure ce que la chemita interdit réellement. L'aspersion est un travail assez léger pour être permise l'année précédente, même si la pousse aura lieu pendant la septième année ; et permise pendant la septième année elle-même, pourvu que la pousse vienne après. Rachi précise la limite : arroser pendant la chemita pour que les légumes sortent pendant la chemita reste interdit.
MICHNA. On piège le ichout et les souris, dans un champ d'arbres comme dans un champ blanc, à la manière habituelle (kedarko), pendant le moed et pendant la chemita.
Et les Sages disent : dans un champ d'arbres, à la manière habituelle ; dans un champ blanc, autrement qu'à la manière habituelle.
Nouvelle michna, gouvernée par le même critère de perte. Le ichout et les souris rongent les racines ; dans un champ d'arbres, les dégâts sont irrémédiables, et l'on piège donc kedarko, sans rien changer à sa manière de faire. Dans un champ blanc, la perte est moindre, et les Sages exigent de piegier chelo kedarko, en modifiant le procédé, marque du caractère particulier du moed.
Tossefot s'étonne de la mention de la chemita, le piégeage n'étant pas un travail de la terre, et répond que dégager le ichout suppose d'épierrer le champ, ce que la chemita restreint.
Et l'on bouche sommairement la brèche pendant le moed ; et pendant la chemita, on la bâtit à la manière habituelle.
Le verbe mekarin désigne un bouchage grossier, simple empilement destiné à fermer le passage. Pendant le moed, seul ce geste rapide est permis, car une construction en règle serait une melakha pleine. Pendant la chemita, rien n'interdit de bâtir normalement : bâtir un mur n'est pas un travail de la terre, bien que le mur protège les fruits.
GUEMARA. Qu'est-ce que le ichout ?
Rav Yehouda a dit : une créature qui n'a pas d'yeux. Rava bar Yichmael a dit, et certains disent Rav Yemar bar Chelamya : quel est le verset ?
Comme la limace qui se dissout en avançant, tel le nefel echet, qui n'a pas vu le soleil (Tehilim 58, 9).
La guemara identifie l'animal. Le ichout est un rongeur fouisseur privé d'yeux. Le verset sert d'appui : le mot echet y est lu comme le nom de cette créature, et la fin du verset — qui n'a pas vu le soleil — comme la description de sa cécité. Rachi explique au passage l'image de la limace qui se défait de ses propres sécrétions.
Nos maîtres ont enseigné : on piège le ichout et les souris, d'un champ blanc comme d'un champ d'arbres, à la manière habituelle ; et l'on détruit les fourmilières. Comment les détruit-on ?
Rabban Chimon ben Gamliel dit : il apporte de la terre de ce trou-ci et la met dans ce trou-là, et elles s'étranglent les unes les autres.
La beraita ajoute un procédé indirect. Plutôt que de détruire soi-même les fourmilières, on mélange la terre de deux nids : les fourmis, qui se reconnaissent à l'odeur de leur terre, prennent les intruses pour des étrangères et se combattent. Rachi souligne que tout repose sur cette reconnaissance olfactive.
Rav Yémar bar Chelamya a dit au nom d'Abaye : et cela à condition que [les deux fourmilières] se trouvent sur les deux rives d'un fleuve, qu'il n'y ait pas de pont, qu'il n'y ait pas de gamla (planche), et qu'il n'y ait pas de mitsra (corde tendue).
Abaye pose la condition qui rend le procédé efficace : les deux nids doivent être réellement étrangers l'un à l'autre. Il faut donc une séparation d'eau, et aucun passage ne doit la franchir — ni guichra (pont), ni gamla (planche unique), ni même mitsra, une corde tendue entre deux piquets à laquelle on se tient pour traverser. Le moindre lien suffirait à ce que les fourmis se reconnaissent, et le procédé échouerait.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).