Sougya : Le daf poursuit la sougya de l'etrog, fruit hybride entre l'arbre (dont le Roch Hachana est le 15 Chevat, selon la chanata / nouaison) et le légume (dont l'année suit la lekita / cueillette). Rabba bar Rav Houna précise que pour R.
Gamliel la dîme de l'etrog suit la cueillette, tout en gardant le 15 Chevat comme Nouvel An. On y traite de l'année embolismique (suivre la majorité des années, donc Chevat) et surtout du statut de l'etrog à cheval sur l'année sabbatique (chevi'it) : Rabba distingue exemption de maaser (dîme) et de bi'our (élimination) selon la nouaison, tandis que Rav Hamnouna tient l'etrog toujours rattaché à l'année de sa nouaison.
Une baraita de R. Chimon ben Yehouda pose le principe 'grandi en obligation et cueilli en obligation', et la sougya se résout en une mahloket entre tannaim : Avtolmos (dîme selon la cueillette) contre les Sages d'Ousha (cueillette pour la dîme ET la chevi'it).
De qui as-tu entendu qu'il fait suivre [le statut de l'etrog] à la cueillette (lekita) ? — De Rabban Gamliel ! Or [la baraita] enseigne 'Chevat' [comme Nouvel An de l'etrog] !
La Guemara reprend l'enseignement précédent. La baraita fixe le Nouvel An de l'etrog au 15 Chevat (comme pour les arbres). Or cette baraita s'appuie sur R. Gamliel — celui-là même qui, selon Rabba bar Rav Houna, ferait suivre l'etrog à la lekita (cueillette, comme un légume). D'où une contradiction apparente avec l'opinion qui, au nom de R. Gamliel, place ce Nouvel An au 1er Tichri.
Plutôt, si cela a été dit, voici ce qui a été dit : Rabba bar Rav Houna a dit : bien que Rabban Gamliel ait dit que l'etrog [suit] la cueillette comme un légume, son Nouvel An est [néanmoins] Chevat [comme un arbre].
Correction de l'énoncé : Rabba bar Rav Houna ne dit pas que le Nouvel An de l'etrog est au 1er Tichri. Il dit que, même si R. Gamliel fait suivre la dîme de l'etrog à la cueillette (comme un légume), le Nouvel An des arbres qui le concerne reste le 15 Chevat (comme un arbre). Les deux plans (dîme vs Nouvel An) ne coïncident donc pas.
En quoi le cas là-bas diffère-t-il, où l'on enseigne 'si la deuxième [année] entrait dans la troisième', et en quoi le cas ici diffère-t-il, où l'on enseigne 'si la troisième entrait dans la quatrième' ?
Question sur la formulation des baraitot. Pour le légume cueilli la veille de Roch Hachana, l'exemple pris est 'la 2e année entrant dans la 3e' (enjeu : maaser cheni vs maaser ani). Pour l'etrog cueilli la veille du 15 Chevat, l'exemple est 'la 3e entrant dans la 4e'. Pourquoi pas le même exemple dans les deux cas ?
Il nous enseigne une chose incidemment (agav orheih) : que l'etrog souffre de la main (kachia leih yada), et parce que tout le monde le tripote durant la chevi'it, il ne porte pas de fruit [comestible] avant trois années.
Réponse : le choix de 'la 3e entrant dans la 4e' n'est pas anodin — il transmet en passant (agav orheih) un fait de nature : l'arbre à etrog souffre d'être manipulé. Comme durant la chevi'it les vergers sont déclarés sans maître (hefker) et que tout le monde le manie, l'arbre ne redonne des fruits sains qu'après trois ans — d'où l'exemple qui saute directement à la 3e-4e année.
Rabbi Yo'hanan interrogea Rabbi Yannai : l'etrog, quand est son Nouvel An ? Il lui dit : Chevat. — Chevat des mois [lunaires], ou Chevat de la saison [solaire] (tekoufa) ?
Il lui dit : celui des mois [lunaires].
R. Yo'hanan précise de quel Chevat il s'agit : le mois lunaire de Chevat (calendrier juif ordinaire), ou le Chevat de la tekoufa — c'est-à-dire trente jours après le solstice d'hiver (tekoufat Tevet), selon le cycle solaire ? Réponse : le mois lunaire. Le Nouvel An des arbres suit donc le calendrier des mois, non le décompte solaire des saisons.
Rava interrogea Rav Nahman — et certains rapportent [que c'est] Rabbi Yo'hanan [qui interrogea] Rabbi Yannai : si l'année était embolismique (meouberet), quel est [le statut] ? Il lui dit : suis la majorité des années.
Question sur l'année embolismique (meouberet), qui compte deux mois d'Adar. Le Nouvel An des arbres reste-t-il à Chevat (adjacent à Tevet), ou glisse-t-il au premier Adar (qui occupe la place habituelle de l'avant-dernier mois) ? Réponse : suis la majorité des années — c'est-à-dire le mois qui s'appelle Chevat, comme dans les années ordinaires.
Rabba dit : un etrog de la sixième [année] qui est entre dans la septième (chevi'it) — est exempt de la dîme (maaser) et exempt de l'élimination (bi'our). Et [un etrog] de la septième qui est entre dans la huitième — est exempt de la dîme mais soumis à l'élimination.
Rabba applique à l'etrog les deux mitsvot liées à la chevi'it, en distinguant selon la chanata (nouaison). Etrog noué en 6e, cueilli en 7e : exempt de maaser (dîme) et de bi'our (obligation d'éliminer de chez soi les fruits de chevi'it quand l'espèce a disparu des champs). Etrog noué en 7e, cueilli en 8e : exempt de maaser mais soumis au bi'our — car sa nouaison, en 7e, en fait un fruit de chevi'it.
Abaye lui dit : soit pour la fin [de l'énoncé] — [c'est] par rigueur ; mais le début, 'exempt de l'élimination' — pourquoi ? [C'est] que nous disons 'suis la nouaison (chanata)' ; si [c'est] ainsi, qu'il soit [donc] soumis à la dîme !
Objection d'Abaye. Le second cas (soumis au bi'our) se comprend par rigueur : la nouaison en 7e le rattache à la chevi'it. Mais le premier cas — exempt de bi'our — ne s'explique que si l'on suit la chanata (nouaison en 6e, hors chevi'it). Or, si l'on suit la nouaison en 6e, l'etrog a alors noué une année d'obligation : il devrait donc être soumis à la dîme ! Contradiction interne.
Il lui dit : la main de tous le tripote (yad ha-kol memachmechin bah) — et toi tu dirais qu'il soit soumis à la dîme ?!
Réponse de Rabba à l'objection sur le premier cas. Même si la chevi'it n'a pas rendu cet etrog obligatoirement hefker, dans les faits tous les champs et vergers sont sans maître durant la chevi'it : cet etrog ne peut être garde à part, la main de tous le manie. De fait il est hefker (sans maître), et un produit hefker est exempt de dîme — même sans invoquer la sainteté de chevi'it.
Et Rav Hamnouna dit : [un etrog] de la sixième qui entre dans la septième est toujours [considéré de] sixième, et [un etrog] de la septième qui entre dans la huitième est toujours [considéré de] septième.
Position opposée de Rav Hamnouna : pour lui l'etrog reste toujours rattaché à l'année de sa nouaison, en tout point. Etrog noué en 6e : toujours '6e' — donc soumis à la dîme (pas de hefker de chevi'it, et le tâtonnement général n'est à ses yeux qu'un vol, non un vrai hefker). Etrog noué en 7e : toujours '7e' — donc de chevi'it.
On objecte : Rabbi Chimon ben Yehouda dit au nom de Rabbi Chimon : un etrog de la sixième qui entre dans la septième est exempt de la dîme et exempt de l'élimination, car il n'est rien qui soit soumis à la dîme à moins d'avoir grandi en obligation (gadel be-hiyouv) et d'avoir été cueilli en obligation (nilkat be-hiyouv). Et [un etrog] de la septième qui entre dans la huitième est exempt de la dîme et exempt de l'élimination, car il n'est rien qui soit soumis à l'élimination à moins d'avoir grandi durant la chevi'it et d'avoir été cueilli durant la chevi'it.
Objection tirée d'une baraita (Tossefta) de R. Chimon. Pose un double principe : (1) on n'est soumis à la dîme que si le fruit a grandi ET été cueilli en année d'obligation ; (2) on n'est soumis au bi'our que si le fruit a grandi ET été cueilli durant la chevi'it. Conséquence : l'etrog 6e-vers-7e est exempt des deux, et l'etrog 7e-vers-8e aussi est exempt des deux (dont le bi'our) — ce qui contredit Rabba.
Le début fait difficulté à Rav Hamnouna ; la fin fait difficulté tant à Rabba qu'à Rav Hamnouna !
Bilan de l'objection. Le début (6e-vers-7e exempt de dîme) contredit Rav Hamnouna (qui le veut soumis à la dîme). La fin (7e-vers-8e exempt de bi'our) contredit à la fois Rabba et Rav Hamnouna, car tous deux suivent la nouaison pour la chevi'it et tiennent donc cet etrog soumis au bi'our.
C'est [une divergence] de tannaim. Car il est enseigné : Rabbi Yossei a dit : Avtolmos a témoigné au nom de cinq Anciens : l'etrog [suit] sa cueillette pour la dîme.
Mais nos maîtres ont voté à Ousha et ont dit : [il suit] sa cueillette tant pour la dîme que pour la chevi'it.
Résolution : le désaccord est un différend entre tannaim. La baraita de R. Chimon (qui suit la nouaison) est une opinion ; en face, Avtolmos, au nom de cinq Anciens, fait suivre l'etrog à la cueillette pour la dîme seulement — et les Sages réunis à Ousha étendent la cueillette à la dîme ET à la chevi'it. Rabba et Rav Hamnouna s'appuient sur cette dernière ligne.
La chevi'it — qui en a fait mention ? [Nul n'en avait parlé : le sujet était la dîme.]
Question sur la formulation de la baraita. Puisque les Sages d'Ousha ont jugé nécessaire de voter pour étendre la cueillette à la chevi'it, c'est donc qu'il existait une opinion qui l'en excluait — à savoir Avtolmos, qui ne parlait que de la dîme. Le vote d'Ousha n'a de sens que face à une position adverse ; d'où la preuve qu'il y a bien ici une mahloket entre tannaim.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).