Sougya : Ce daf poursuit la baraita de Beit Chammai et Beit Hillel sur le sort des âmes au jugement. Trois catégories principales : les justes scellés pour la vie, les méchants pour le Guehinnom, et les beinonim (moitié fautes, moitié mérites) qui font l'objet du débat : pour Beit Chammai ils descendent au Guehinnom, crient et remontent affinés ; pour Beit Hillel, le rav 'hessed (l'abondance de bonté divine) penche la balance vers la clémence et les en dispense.
La Guemara distingue ensuite les fauteurs 'par leur corps' (crâne sans tefillin ; débauche), les hérétiques (minim, mossrot, apikorsim) jugés pour l'éternité, puis explique par quel mécanisme le Ciel penche la balance (kovech, nosse, maavir rishon rishon). Elle conclut par le grand principe : qui passe outre les offenses qu'on lui fait (maavir al midotav) obtient que le Ciel passe outre toutes ses fautes — illustré par le récit de Rav Houna fils de Rav Yehochoua rappelé du seuil de la mort.
...et ils crient (metsaftsefim) [de douleur] puis remontent, ainsi qu'il est dit : 'Et je ferai passer le tiers par le feu, je les affinerai comme on affine l'argent et je les éprouverai comme on éprouve l'or ; lui invoquera Mon Nom et Moi je lui répondrai' (Zekharia 13:9). Et à leur sujet Hanna a dit : 'Le Seigneur fait mourir et fait vivre, Il fait descendre au Cheol et fait remonter' (I Samuel 2:6).
Fin de la position de Beit Chammai sur les beinonim (les 'moyens', à moitié mérites, à moitié fautes) : ils descendent au Guehinnom, y crient de souffrance un instant (metsaftsefim = gazouillent/piaillent, ici crier), puis remontent affinés comme le métal purifié au creuset. Les deux versets (Zekharia, puis Hanna) attestent ce cycle descente-remontée.
Beit Hillel disent : Celui qui est 'abondant en bonté' (ve-rav 'hessed, Exode 34:6) penche [la balance] vers la bonté (mate kelapei 'hessed). Et à leur sujet David a dit : 'J'aime [le Seigneur] car le Seigneur entend ma voix' (Psaumes 116:1) ; et à leur sujet David a dit tout le passage entier — 'j'étais abaissé (daloti) et Il m'a sauvé' (Psaumes 116:6).
Position de Beit Hillel : pour les beinonim, l'attribut divin rav 'hessed ('abondant en bonté') fait pencher la balance du côté du mérite (mate kelapei 'hessed), de sorte qu'ils n'ont pas à passer par le Guehinnom. Le Psaume 116, où David dit 'j'étais dal (pauvre, abaissé) et Il m'a sauvé', décrit précisément le beinoni : pauvre en mitsvot mais sauvé par la bonté.
Les fauteurs d'Israël par leur corps, et les fauteurs des nations du monde par leur corps, descendent au Guehinnom et y sont jugés douze mois. Au bout de douze mois, leur corps s'anéantit, leur âme est brûlée, et un souffle les disperse sous la plante des pieds des justes, ainsi qu'il est dit : 'Vous foulerez les méchants, car ils seront cendre sous la plante de vos pieds' (Malakhie 3:21).
Catégorie plus grave : les fauteurs par leur corps (poch'ei... be-goufan) — Juifs et non-Juifs — sont jugés au Guehinnom douze mois, après quoi corps et âme sont consumés et dispers-es en cendre. La suite du daf précisera qui sont ces 'fauteurs par le corps' (le crâne sans tefillin ; la débauche).
Mais les hérétiques (minim), les délateurs (mossrot) et les apikorsim, ceux qui ont renié la Tora et renié la résurrection des morts, ceux qui se sont séparés des voies de la communauté, ceux qui ont répandu leur terreur au pays des vivants, et ceux qui ont fauté et fait fauter la multitude — comme Yerovam ben Nevat et ses compagnons — descendent au Guehinnom et y sont jugés de générations en générations, ainsi qu'il est dit : 'Ils sortiront et verront les cadavres des hommes qui se sont révoltés contre Moi, etc.' (Isaïe 66:24).
La catégorie la plus grave : minim (hérétiques, déformateurs de la parole divine, tels Sadducéens et Boethusiens), mossrot (délateurs livrant les biens d'Israël), apikorsim (qui méprisent les sages), et ceux qui nient la Tora ou la résurrection, se séparent de la communauté, ou font fauter la multitude (archétype : Yerovam ben Nevat). Eux sont jugés pour l'éternité — leur peine ne cesse jamais.
Le Guéhinnom s'anéantit mais eux ne s'anéantissent pas, ainsi qu'il est dit : 'Et leur forme (tsouram) usera le Cheol, faute de demeure (mi-zeboul) pour lui' (Psaumes 49:15). Et pourquoi tout cela ?
Parce qu'ils ont étendu la main contre le zeboul, ainsi qu'il est dit 'mi-zeboul lo' ; et 'zeboul' n'est autre que le Temple, ainsi qu'il est dit : 'J'ai bien bâti une maison-demeure (beit zeboul) pour Toi' (I Rois 8:13). Et à leur sujet Hanna a dit : 'Le Seigneur, ceux qui Le contestent seront brisés' (I Samuel 2:10).
Pour ces hérétiques, la peine est telle que le Guéhinnom lui-même s'use avant eux. Le verset est lu : leur 'forme' use le Cheol 'faute de zeboul' — et zeboul désigne le Temple. Leur crime : avoir porte la main contre le sanctuaire (l'avoir détruit par leurs fautes). Deuxième drach sur le cantique de Hanna.
Rabbi Yits'hak bar Avin a dit : et leurs visages ressembleront au fond noirci d'une marmite. Et Rava a dit : or ce sont les plus beaux d'entre les beaux des gens de Mehoza, et on les appellera 'les enfants du Guéhinnom' (benei Guéhinnom).
Deux traits complémentaires : au jugement, leur visage sera noir comme le dessous d'une marmite (R. Yits'hak bar Avin) ; et parmi eux figureront les plus beaux (les plus notables) de Mehoza — piqué de Rava contre les gens choyés de sa ville — que l'on nommera benei Guéhinnom, les enfants du Guéhinnom.
Le Maître a dit [dans la baraita] : Beit Hillel disent : 'abondant en bonté' (rav 'hessed) penche vers la bonté. Mais il est écrit : 'Et je ferai passer le tiers par le feu' (Zekharia 13:9) [preuve qu'il existe un troisième groupe envoyé au Guéhinnom] !
[Réponse :] là-bas, [le verset parle] des fauteurs d'Israël par leur corps.
La Guemara passe à l'analyse de la baraita. Objection : si Beit Hillel dispense les beinonim du Guéhinnom, pourquoi Zekharia parle-t-il d'un 'tiers' passé par le feu ? Réponse : ce verset ne vise pas les beinonim ordinaires, mais ceux dont les fautes comprennent une faute 'par le corps' — cas traité au segment suivant.
Les fauteurs d'Israël par leur corps ? Mais tu as dit qu'ils n'ont pas de réparation (tekana) [devenant cendre] !
[Réponse :] quand n'ont-ils pas de réparation ? Quand la majorité [de leurs actes] sont des fautes.
Ici, [il s'agit de gens dont] la moitié sont des fautes et la moitié des mérites, et parmi elles il y a aussi la faute des fauteurs d'Israël par leur corps : il ne suffit pas [de les épargner] que le verset 'et je ferai passer le tiers par le feu' [ne s'applique à eux]. Mais s'il n'en est pas [ainsi, c'est-à-dire s'ils n'ont pas cette faute-là], 'abondant en bonté' penche vers la bonté.
Et à leur sujet David a dit : 'j'aime [le Seigneur] car le Seigneur entend [ma voix]' (Psaumes 116:1).
Difficulté : les 'fauteurs par le corps' avaient été dits sans réparation (voir seg. 2) — comment le tiers 'passé par le feu' pourrait-il remonter ? Distinction : sans réparation vaut quand les fautes sont majoritaires. Ici on parle d'un beinoni (moitié-moitié) dont l'une des fautes est une faute 'par le corps' : il n'échappe pas au feu affinant mais en remonte. En revanche le beinoni sans une telle faute est directement dispensé par rav 'hessed.
Rava a exposé : quel est le sens de ce qui est écrit 'j'aime [le Seigneur] car le Seigneur entend [la voix de mes supplications]' (Psaumes 116:1) ? L'Assemblée d'Israël (Kneset Israël) a dit devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, quand suis-je aimée devant Toi ?
Au moment où Tu écoutes la voix de mes supplications. 'J'étais abaissée (daloti) et Il m'a sauvée' : bien que je sois pauvre (dala) en mitsvot, il Lui sied de me sauver.
Drach de Rava sur le Psaume 116 : Kneset Israël (l'Assemblée d'Israël personnifiée) déclare que la marque de l'amour divin, c'est qu'Il écoute ses supplications. Et 'daloti' — 'j'étais pauvre' — devient l'aveu du beinoni : même pauvre en mitsvot, il est digne d'être sauvé par la bonté, car 'li nae le-hochia', il sied à Dieu de sauver.
Les fauteurs d'Israël par leur corps, qui sont-ils ? Rav a dit : le crâne (karkafta) qui n'a jamais porte les tefillin.
Les fauteurs des nations du monde par leur corps ? Rav a dit : dans le péché (be-avéra) [= la débauche].
Définition des 'fauteurs par le corps'. Pour Israël : le crâne qui n'a jamais mis les tefillin (karkafta de-lo manah tefillin) — négligence corporelle d'une mitsva liée au corps même. Pour les nations : be-avéra, la débauche (relations interdites), dont les Noahides sont eux aussi avertis.
'Et ceux qui ont répandu leur terreur au pays des vivants' — Rav 'Hisda a dit : c'est le dirigeant (parnas) qui impose une crainte excessive à la communauté sans que ce soit pour l'amour du Ciel. Rav Yehouda a dit au nom de Rav : tout dirigeant qui impose une crainte excessive à la communauté sans que ce soit pour l'amour du Ciel ne verra pas [naître] de fils érudit, ainsi qu'il est dit : 'C'est pourquoi les hommes le craignent ; il ne voit aucun des sages de cœur' (Job 37:24).
Définition du fauteur 'qui a répandu sa terreur' : le parnas (chef de communauté) qui gouverne par la peur excessive, non le-chem chamayim (pour le Ciel). Sanction mesurée : il n'aura pas de fils érudit — le verset de Job est lu comme une conséquence : celui qui se fait craindre 'ne verra pas les sages de cœur' [parmi ses descendants].
Beit Hillel disent : 'abondant en bonté' penche vers la bonté. Comment fait-Il ?
Rabbi Eliezer dit : Il presse (kovech), ainsi qu'il est dit : 'Il aura de nouveau pitié de nous, Il pressera (yikhboch) nos fautes' (Michee 7:19). Rabbi Yossi bar 'Hanina a dit : Il soulève (nosse), ainsi qu'il est dit : 'Il porte la faute et passe outre la transgression' (nosse avon ve-over al pécha, Michee 7:18).
Mécanisme concret de 'pencher vers la bonté'. Deux images de balance : pour R. Eliezer, Dieu presse (kovech) le plateau des mérites vers le bas, écrasant les fautes ('yikhboch avonoteinou'). Pour R. Yossi bar 'Hanina, Dieu soulève (nosse) le plateau des fautes, si bien que les mérites l'emportent ('nosse avon').
L'école de Rabbi Yichmael a enseigné : Il écarte (maavir) la première [faute], puis la première [suivante], et telle est la mesure. Rava a dit : mais la faute elle-même n'est pas effacée ; car s'il y a une majorité de fautes, on la recompte avec elles.
Troisième mécanisme : Dieu écarte les fautes une à une (maavir rishon rishon), retirant la première de la file — ce qui suffit à faire basculer un beinoni exactement partagé. Précision de Rava : la faute écartée n'est pas effacée ; elle est mise de côté, et si l'ensemble bascule vers les fautes, on la recompte avec elles.
Rava a dit : quiconque passe outre ses [propres] mesures (kol ha-maavir al midotav) — on passe outre pour lui toutes ses transgressions, ainsi qu'il est dit : 'Il porte la faute et passe outre la transgression' (nosse avon ve-over al pécha, Michee 7:18). À qui porte-t-Il la faute ?
À celui qui passe outre la transgression [d'autrui].
Grand principe de mida ke-neged mida inversée : celui qui maavir al midotav — qui ne fait pas de compte, renonce à exiger réparation pour les torts qu'on lui a faits — obtient que le Ciel passe outre toutes ses fautes. Le verset 'nosse avon ve-over al pécha' est relu : Dieu porte la faute de celui qui, lui, passe outre l'offense.
Rav Houna fils de Rav Yehochoua tomba malade. Rav Papa entra le visiter.
Il le vit très affaibli et dit [aux gens de sa maison] : préparez-lui ses provisions [de route, ses linceuls]. À la fin il se rétablit.
Rav Papa avait honte de le [re]voir. On lui dit [à Rav Houna] : qu'as-tu vu ?
Il leur dit : oui, il en fut ainsi [la mort avait été décrétée sur moi], et le Saint béni soit-Il dit [à la cour céleste] : puisqu'il ne se dresse pas sur ses droits (lo mokim be-mileih), ne vous dressez pas contre lui [ne soyez pas exigeants], ainsi qu'il est dit : 'Il porte la faute et passe outre la transgression' — à qui porte-t-Il la faute ? À celui qui passe outre la transgression.
Illustration vivante du principe. Rav Houna fils de Rav Yehochoua, mourant, est déjà considéré comme perdu (Rav Papa fait préparer les linceuls), puis guérit. Il rapporte la scène céleste : il fut sauvé parce qu'il ne se dressait pas sur ses droits (lo mokim be-mileih) envers autrui — donc le Ciel ne se dressa pas contre lui. Le même verset scelle le récit.
'Pour le reste de Son héritage (li-cheerit nahalato)' (Michee 7:18) — Rabbi A'ha bar 'Hanina a dit : [c'est comme] la queue grasse [du mouton] — mais il y a une épine dedans (alya ve-kots ba) : 'pour le reste de Son héritage' — et non pour tout Son héritage,
Suite du verset : Dieu porte la faute 'li-cheerit nahalato', pour le reste de Son héritage. R. A'ha bar 'Hanina y voit un alya ve-kots ba — 'une queue grasse avec une épine dedans', image d'un bien qui recèle un point douloureux : Dieu pardonne au reste (à ceux qui se comportent comme un 'reste', humbles / qui passent outre), mais non à tout l'héritage indistinctement. (La phrase se poursuit sur 17b.)
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).