Sougya : Le daf explique le verset de Zekharia (8:19) qui nomme les quatre jeûnes à la fois 'jeûne' et 'allégresse et joie' : Rav Papa distingue trois états — paix (joie), persécution (jeûne obligatoire), ni l'un ni l'autre (facultatif) ; le 9 Av reste obligatoire car ses malheurs y furent redoublés. Suit la mahloket entre R.
Akiva et R. Chimon sur l'identification des quatre jeûnes (le 10e = 10 Tevet, début du siège, pour Akiva ; = 5 Tevet, arrivée de l'annonce, pour Chimon qui ordonne aussi par les malheurs).
On enseigne au passage que la mort des justes (Guedalia) équivaut à l'incendie du Temple. La seconde moitié débat de l'abrogation de Meguilat Taanit : Rav dit abrogée, R.
Yo'hanan dit maintenue ; objections tirées de Hanoukka (jeûne refusé à Lod) et du 3 Tichri (abolition du Nom divin dans les actes), résolues en distinguant l'époque du Temple de celle qui a suivi sa destruction.
Car Rav Hana bar Bizna a dit au nom de Rabbi Chimon Hassida : que signifie ce qui est écrit — 'Ainsi parle l'Éternel des armées : le jeûne du quatrième [mois], le jeûne du cinquième, le jeûne du septième et le jeûne du dixième deviendront pour la maison de Yehouda allégresse et joie' (Zekharia 8:19) ? Il les appelle 'jeûne' (tsom) et il les appelle 'allégresse et joie' (sasson ve-simha) !
[Réponse :] lorsqu'il y a la paix — ils seront allégresse et joie ; [lorsqu'il n'y a] pas de paix — jeûne.
Le verset de Zekharia désigne quatre jours de jeûne (les quatre jeûnes liés à la destruction du Temple) par deux termes contradictoires : tsom (jeûne) et sasson ve-simha (allégresse et joie). Résolution : quand il y a la paix (Israël n'est pas sous une domination hostile), ce sont des jours de joie ; sinon, des jours de jeûne.
Rav Papa dit : voici ce que [le verset] dit : lorsqu'il y a la paix — ils seront allégresse et joie ; [quand] il y a persécution (chemad) — jeûne ; [quand] il n'y a ni persécution ni paix — s'ils le veulent ils jeûnent, s'ils le veulent ils ne jeûnent pas.
Rav Papa distingue trois états et non deux : (1) paix -> allégresse et joie ; (2) chemad (persécution, décret hostile) -> jeûne obligatoire ; (3) état intermédiaire (ni persécution ni paix) -> jeûne facultatif. C'est pourquoi on n'envoie pas de messagers annoncer ces mois : l'obligation n'est pas absolue.
Si c'est ainsi, le neuf Av aussi [devrait être facultatif] ? Rav Papa dit : le neuf Av est différent, puisque les malheurs (tsarot) y furent redoublés.
Car le Maître a dit : le neuf Av, le Temple fut détruit la première et la seconde fois, [la ville de] Beitar fut prise, et la ville [de Jérusalem] fut labourée.
Objection : selon Rav Papa, le 9 Av aussi devrait être facultatif hors persécution ; pourquoi la michna envoie-t-elle des messagers pour le mois d'Av ? Réponse : le 9 Av est particulier car ses malheurs y furent redoublés — destruction des deux Temples, prise de Beitar, et Jérusalem labourée en signe qu'elle ne serait plus rebâtie. Le jeûne y est donc obligatoire.
Il est enseigné [dans une baraita] : Rabbi Chimon dit : Rabbi Akiva expliquait quatre choses, et moi je n'explique pas comme lui. 'Le jeûne du quatrième' — c'est le neuf Tamouz, où la ville fut ouverte par une brèche, comme il est dit : 'Au quatrième [mois], le neuf du mois, la famine se renforça dans la ville et il n'y avait pas de pain pour le peuple du pays, et la ville fut ouverte par une brèche' (Yirmeya 52:6-7). Et pourquoi l'appelle-t-il 'quatrième' ?
[Parce que Tamouz est] le quatrième des mois [depuis Nissan].
Début de la mahloket entre R. Akiva et R. Chimon sur l'identification des quatre jeûnes. Selon R. Akiva, le 'jeûne du quatrième' = le 9 Tamouz, jour de la brèche dans le mur de Jérusalem (première destruction, Yirmeya 52). 'Quatrième' renvoie au rang du mois de Tamouz depuis Nissan.
'Le jeûne du cinquième' — c'est le neuf Av, où fut brûlée la maison de notre Dieu. Et pourquoi l'appelle-t-il 'cinquième' ?
[Parce qu'Av est] le cinquième des mois. 'Le jeûne du septième' — c'est le trois Tichri, où fut tué Guedalia ben Ahikam. Et qui le tua ?
Yichmael ben Netania le tua — pour t'enseigner que la mort des justes équivaut à l'incendie de la maison de notre Dieu. Et pourquoi l'appelle-t-il 'septième' ?
[Parce que Tichri est] le septième des mois.
Suite : 'cinquième' = 9 Av (incendie du Temple, Av 5e mois) ; 'septième' = 3 Tichri, jour où Guedalia ben Ahikam fut assassiné par Yichmael ben Netania. La Guemara en tire un enseignement fort : la mort des justes équivaut à l'incendie du Temple (d'où l'institution d'un jeûne).
'Le jeûne du dixième' — c'est le dix Tevet, où le roi de Bavel s'appuya sur (assiégea) Jérusalem, comme il est dit : 'La parole de l'Éternel me fut adressée, la neuvième année, au dixième mois, le dix du mois, en ces termes : fils d'homme, écris pour toi le nom du jour, de ce jour même : le roi de Bavel s'est appuyé sur Jérusalem ce jour même' (Ye'hezkel 24:1-2). Et pourquoi l'appelle-t-il 'dixième' ?
[Parce que Tevet est] le dixième des mois. Or celui-ci aurait dû être écrit en premier !
Pourquoi est-il écrit ici [en dernier] ? Afin de disposer les mois selon leur ordre [régulier].
Fin de l'exposition de R. Akiva : 'dixième' = 10 Tevet, début du siège de Jérusalem par le roi de Bavel (Ye'hezkel 24). Chronologiquement, le siège précède la brèche et l'incendie ; il aurait donc dû figurer en tête. S'il est cité en dernier, c'est que Zekharia a rangé les jeûnes selon l'ordre des mois (du 4e au 10e), non selon la chronologie des malheurs.
[Rabbi Chimon dit :] et moi je ne dis pas ainsi, mais : 'le jeûne du dixième' — c'est le cinq Tevet, où parvint à l'exil la nouvelle que la ville avait été frappée, comme il est dit : 'Ce fut la douzième année de notre exil, au dixième [mois], le cinq du mois, [qu']arriva vers moi le rescapé de Jérusalem, en disant : la ville a été frappée' (Ye'hezkel 33:21) ; et ils firent du jour de la nouvelle [un jeûne] comme le jour de l'incendie.
Position divergente de R. Chimon : le 'jeûne du dixième' n'est pas le 10 Tevet (siège) mais le 5 Tevet, jour où parvint aux exilés de Babylone la nouvelle que Jérusalem était tombée (Ye'hezkel 33:21). On assimila le jour de l'annonce au jour de l'incendie réel.
Et mes paroles paraissent [plus justes] que les siennes, car moi je dis du premier [le] premier et du dernier [le] dernier, tandis que lui dit du premier [le] dernier et du dernier [le] premier. Seulement, lui compte selon l'ordre des mois, et moi je compte [aussi] selon l'ordre des malheurs.
R. Chimon revendique la supériorité de sa lecture : dans le verset, le premier jeûne cité (4e mois) correspond au premier malheur (la brèche), et le dernier (10e mois = 5 Tevet, l'annonce) au dernier malheur — l'ordre du texte suit la chronologie. Pour R. Akiva au contraire, le dernier cité (10 Tevet, siège) est chronologiquement le premier malheur : il ne suit que l'ordre des mois. R. Chimon, lui, respecte les deux ordres à la fois.
Il fut énoncé [une divergence] : Rav et Rabbi Hanina disent : Meguilat Taanit est abrogée (batla). Rabbi Yo'hanan et Rabbi Yehochoua ben Levi disent : Meguilat Taanit n'est pas abrogée.
Nouveau sujet : le sort de Meguilat Taanit — la liste des jours où le jeûne et l'éloge funèbre sont interdits (fêtes fixées par les Sages en souvenir de miracles). Rav et R. Hanina : elle est abrogée depuis la destruction du Temple. R. Yo'hanan et R. Yehochoua ben Levi : elle n'est pas abrogée.
Rav et Rabbi Hanina disent que Meguilat Taanit est abrogée : voici ce que [le verset] dit — lorsqu'il y a la paix, ils seront allégresse et joie ; [quand il n'y a] pas de paix — jeûne. Et ces [jours de Meguilat Taanit] aussi sont comme ceux-là.
Raison de Rav et R. Hanina : le verset de Zekharia enseigne que même les jeûnes bibliques ne sont joyeux qu'en temps de paix ; à fortiori les fêtes de Meguilat Taanit (jours de joie institués par les Sages) — elles aussi tombent quand il n'y a pas de paix, comme les jeûnes bibliques dépendent de la paix.
Rabbi Yo'hanan et Rabbi Yehochoua ben Levi disent : Meguilat Taanit n'est pas abrogée — ce sont ceux-là [les jeûnes] que le Miséricordieux a fait dépendre de la construction du Temple ; mais ces [fêtes], elles demeurent telles qu'elles se tiennent.
Raison de R. Yo'hanan et R. Yehochoua ben Levi : seuls les jeûnes bibliques sont liés par le verset à la reconstruction du Temple (leur statut oscille selon qu'il est détruit ou rebâti). Les fêtes de Meguilat Taanit ne dépendent pas de cela : elles demeurent en vigueur.
Rav Kahana objecta : il arriva qu'on décréta un jeûne à Hanoukka à Lod ; Rabbi Eliezer descendit et se baigna, et Rabbi Yehochoua [descendit] et se coupa les cheveux ; et ils leur dirent : sortez et jeûnez pour ce que vous avez jeûné.
Objection de Rav Kahana contre Rav (abrogée) : un jour on décréta un jeûne pendant Hanoukka à Lod. R. Eliezer se baigna et R. Yehochoua se coupa les cheveux (actes interdits un jour de deuil), pour montrer qu'ils rejetaient ce jeûne ; et ils ordonnèrent aux gens de jeûner en repentir d'avoir jeûné ce jour-là. Preuve que Hanoukka (une fête de Meguilat Taanit) demeure même après la destruction — donc la Meguila n'est pas abrogée.
Rav Yossef dit : Hanoukka est différent, car il y a [là] une mitsva. Abaye lui dit : mais qu'elle soit abrogée elle-même, et que sa mitsva soit abrogée avec elle !
Rav Yossef défend Rav : Hanoukka est un cas à part car s'y attache une mitsva (l'allumage des lumières) ; c'est pourquoi elle ne fut pas abrogée, contrairement aux autres jours de la Meguila. Abaye réfute : si la Meguila est abrogée, alors Hanoukka elle-même devrait tomber, et sa mitsva avec elle — l'argument de la mitsva ne tient pas.
Plutôt, Rav Yossef dit : Hanoukka est différent, car son miracle est notoire (mifarsam nissa).
Rav Yossef se rétracte et donne une meilleure raison : Hanoukka subsiste car son miracle est notoire (mefoursam) — déjà répandu et adopté par tout Israël, au point qu'il ne conviendrait pas de l'abolir. Cette distinction sauve la thèse de l'abrogation pour les autres jours.
Rav Aha bar Houna objecta : 'Le trois Tichri fut abolie la mention [du Nom divin] dans les actes.' Car la royauté de Grèce avait décrété qu'on ne mentionne pas le Nom du Ciel sur leur bouche ; et lorsque la royauté des Hasmonéens prit le dessus et les vainquit, ils instituèrent qu'on mentionne le Nom du Ciel même dans les actes. Et voici ce qu'ils écrivaient : 'En telle et telle année de Yo'hanan, grand prêtre du Dieu Très-Haut.'
Autre objection contre l'abrogation, tirée de Meguilat Taanit même : au 3 Tichri fut abolie l'adkharta (la mention du Nom divin dans les actes juridiques). Les Grecs avaient interdit de prononcer le Nom du Ciel ; les Hasmonéens victorieux instituèrent au contraire qu'on l'inscrive dans les actes ('an tant de Yo'hanan, grand prêtre du Dieu Très-Haut'). Ce jour fut fête.
Et lorsque les Sages en eurent connaissance, ils dirent : demain celui-ci acquittera sa dette, et il se trouvera un acte jeté au fumier [avec le Nom divin dessus] ; et ils [l']abolirent, et de ce jour-là ils firent un jour de fête. Or si tu penses que Meguilat Taanit est abrogée, [comment se peut-il que] les premières [interdictions de jeûne] soient abolies et [qu']on ajoute des dernières ?!
Suite : les Sages craignirent que les actes portant le Nom divin, une fois la dette payée, ne soient jetés au rebut (déshonneur du Nom). Ils abolirent donc cet usage, et firent de ce jour une fête ajoutée à la Meguila. Objection : si la Meguila est vraiment abrogée, comment concevoir qu'on abolisse d'anciennes fêtes tout en en ajoutant de nouvelles ? Cela prouverait qu'elle est bien en vigueur.
De quoi traitons-nous ici ? De l'époque où le Temple existait.
Résolution : l'ajout de nouvelles fêtes (comme le 3 Tichri) se fit du vivant du Temple, quand Meguilat Taanit était pleinement en vigueur et pouvait s'enrichir. L'abrogation dont parlent Rav et R. Hanina ne vaut que pour l'époque postérieure à la destruction du Temple. Les deux affirmations sont ainsi conciliées.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).