Sougya : La sougya demande pourquoi les témoins de la néoménie profanent le Chabbat pour Nissan et Tichri : si l'Adar qui précède Nissan est toujours défectif (29 jours), le tribunal connaît déjà la date et n'a pas besoin des témoins ; c'est donc que la mitsva est de sanctifier le mois 'sur le vu' (al ha-reiya) des témoins (Ex 12:2). Rav Kahana réfute cette lecture depuis la michna : du temps du Temple on profanait pour tous les mois, à cause du korban — donc Nissan et Tichri aussi profanent pour une autre raison.
La Guemara passe ensuite au récit d'Oulla : on a allongé Eloul pour éviter deux jours chômés consécutifs (à cause des légumes selon Oulla, des morts selon R. Aha bar Hanina), un bénéfice surtout pour Babylone dont le climat est chaud.
Enfin, on discute quand le beit din peut 'intimider' (aiyoum) les témoins : pour allonger un mois déjà vu, ou pour sanctifier tôt un mois non encore vu (R. Yehochoua ben Levi, R.
Yo'hanan, Abaye, Rava et Rav Dimi qui enseigne l'inverse).
Mais si tu dis que [l'Adar qui précède Nissan] est toujours défectif (29 jours), pourquoi profane-t-on [le Chabbat] ? [Le tribunal connaît déjà la date sans témoins.] [Réponse :] parce que c'est une mitsva de sanctifier [le mois] sur le vu (al ha-reiya) [des témoins].
Point de départ : si l'Adar précédant Nissan est toujours défectif (29 jours), le beit din calcule d'avance la néoménie de Nissan et n'a pas besoin des témoins. Pourquoi alors les autoriser à profaner le Chabbat pour venir témoigner ? Réponse : c'est une mitsva de sanctifier le mois al ha-reiya (sur le vu direct de la lune par des témoins), et non par le calcul.
Certains disent : Rav Nahman a dit : nous aussi, nous l'avons appris [dans une michna] : 'pour deux mois on profane le Chabbat — pour Nissan et pour Tichri'. Admettons, si tu dis qu'il est toujours défectif — c'est pour cela qu'on profane [le Chabbat], car c'est une mitsva de sanctifier sur le vu.
Version alternative de l'argument de Rav Nahman appuyée sur la michna : on ne profane le Chabbat que pour Nissan et Tichri. Si l'Adar précédant Nissan est toujours défectif, la seule raison de profaner ne peut être que la mitsva de sanctifier al ha-reiya — sinon le tribunal se passerait des témoins.
Mais si tu dis qu'il est tantôt plein (30 jours) tantôt défectif (29 jours) — pourquoi profane-t-on [le Chabbat] ? Qu'on l'allonge (nuivreih) dès maintenant, et qu'on [le] sanctifie demain !
Objection : si l'Adar précédant Nissan est parfois plein, parfois défectif, la fixation dépend du tribunal. Alors qu'il allonge Adar (le rende plein) et sanctifie Nissan le lendemain — au lieu de laisser les témoins profaner le Chabbat le 30e jour.
[Réponse :] si le 30e jour tombe un Chabbat — en effet [on n'aurait pas à profaner, on allonge]. Ici, de quoi traite-t-on ?
Du cas où le 31e jour tombe un Chabbat : [alors] c'est une mitsva de sanctifier sur le vu.
Distinction : si la lune est vue le soir du 30e jour et que ce 30e tombe un Chabbat, en effet on allonge Adar sans profaner. Mais la michna vise le cas où le 31e jour tombe un Chabbat : la lune n'a pas été vue la veille mais ce jour même. On ne peut plus repousser (un mois ne dépasse pas 30 jours), donc les témoins profanent pour sanctifier al ha-reiya.
Rav Kahana objecte : 'quand le Temple était en place, on profanait [le Chabbat] même pour tous [les mois], à cause de la rectification du sacrifice (tikkun ha-korban)'.
Objection de Rav Kahana depuis la suite de la michna : du temps du Temple, on profanait le Chabbat pour tous les mois, afin d'assurer le korban moussaf de Roch Hodech en son temps (tikkun ha-korban) — et pas seulement pour Nissan et Tichri.
Puisque pour tous [les mois] ce n'est pas à cause de la mitsva de sanctifier sur le vu — pour Nissan et Tichri non plus, ce n'est pas à cause de la mitsva de sanctifier sur le vu.
Déduction : si la profanation pour tous les autres mois tenait au korban et non à la mitsva al ha-reiya, alors la profanation pour Nissan et Tichri aussi tient à une autre raison (fixer les fêtes en leur temps selon la lune) — et non à la mitsva de sanctifier al ha-reiya.
Admettons, si tu dis qu'il est tantôt plein tantôt défectif — c'est pour cela qu'on profane. Mais si tu dis qu'il est toujours défectif — pourquoi profane-t-on ?
Réfutation (teiouvta) !
Conclusion : la lecture de Rav Nahman n'est tenable que si l'Adar précédant Nissan est parfois plein parfois défectif. S'il était toujours défectif, le tribunal fixerait Nissan sans les témoins et il n'y aurait aucune raison de profaner. C'est une réfutation décisive (teiouvta) de la preuve de Rav Nahman.
Lorsque Oulla vint [de Terre d'Israël à Babylone], il dit : on a allongé Eloul. Oulla dit : nos collègues babyloniens savent-ils quelle faveur nous leur faisons !
Nouveau sujet. Oulla rapporte qu'en Terre d'Israël on a allongé Eloul (30 jours), repoussant Roch Hachana d'un jour pour éviter qu'il ne soit accolé au Chabbat. Il souligne le bénéfice ainsi rendu aux Babyloniens.
Quel [est ce] bénéfice ? Oulla dit : à cause des légumes (yerakia).
Rabbi Aha bar Hanina dit : à cause des morts (metia).
En quoi consiste le bénéfice d'intercaler un jour ouvrable entre le Chabbat et la fête ? Oulla : à cause des légumes (yerakot) qui, deux jours chômés de suite, ne seraient ni cueillis ni frais. R. Aha bar Hanina : à cause des morts (metim) qui resteraient deux jours sans sépulture et se décomposeraient.
Quelle [différence pratique] y a-t-il entre eux ? Il y a entre eux [le cas où] le jour des Expiations tombe après le Chabbat.
Selon celui qui dit 'à cause des morts' — on allonge [Eloul]. Et selon celui qui dit 'à cause des légumes', quand en a-t-il besoin ?
Le soir : le soir il se donne la peine et [en] apporte [de frais].
Nafka mina : si Kippour tombe le dimanche (après le Chabbat). Pour l'avis 'à cause des morts', on allonge Eloul (deux jours chômés accolés pour un mort seraient un problème). Pour l'avis 'à cause des légumes', pas besoin : on n'a besoin de légumes frais que le soir de la sortie du jeûne, et l'on peut alors sortir en cueillir.
Mais selon celui qui dit 'à cause des légumes', qu'on l'allonge à cause des morts ! Plutôt : il y a entre eux le jour de fête voisin du Chabbat, que ce soit avant lui ou après lui.
Selon celui qui dit 'à cause des légumes' — on allonge ; et selon celui qui dit 'à cause des morts' — c'est possible par des non-Juifs (be-amamei).
Rectification de la nafka mina : le cas est celui d'une fête (Roch Hachana) voisine du Chabbat, avant ou après. Pour 'à cause des légumes', on allonge Eloul. Pour 'à cause des morts', pas besoin d'allonger, car un mort le premier jour de fête peut être enseveli par des non-Juifs (be-amamei).
Mais selon celui qui dit 'à cause des morts', qu'on l'allonge à cause des légumes ! C'est possible avec de l'eau chaude (be-hamimei).
Symétriquement : pour l'avis 'à cause des morts', les légumes ne sont pas un motif suffisant, car des légumes flétris peuvent être ravivés dans de l'eau chaude (be-hamimei) — donc on n'allonge pas Eloul pour eux.
Si c'est ainsi, en quoi est-ce différent pour nous [Babyloniens] ? [Ce serait valable] pour eux [les gens de Terre d'Israël] aussi !
Pour nous, le climat (litt. le monde) nous est chaud (havil lan alma) ; pour eux, le climat ne leur est pas chaud.
Question : pourquoi Oulla dit-il que l'allongement d'Eloul bénéficie surtout aux Babyloniens ? Réponse : en Babylone le climat est chaud (havil lan alma) — légumes et corps s'y dégradent vite ; en Terre d'Israël, région montagneuse et aérée, le climat est plus tempéré. On allonge donc surtout pour les Babyloniens.
Est-ce ainsi ?! Or Rabba bar Chmouel a enseigné : on pourrait penser que, de même qu'on allonge l'année par nécessité, de même on allongerait le mois par nécessité ; l'enseignement dit : 'ce mois-ci est pour vous le commencement des mois' — [c'est] comme celle-ci [que tu] verras et sanctifieras.
Objection : on vient d'admettre qu'on allonge un mois par nécessité (même si la lune a été vue le 30). Mais Rabba bar Chmouel enseigne : de l'analogie avec l'année intercalaire, on aurait pu penser qu'on allonge aussi le mois par nécessité ; or 'ce mois-ci est pour vous...' (Ex 12:2) enseigne : dès que tu vois [la lune], sanctifie le jour même — donc pas de repport arbitraire.
Rava dit : ce n'est pas une contradiction : ici [il s'agit] de l'allonger (le-abro), là [il s'agit] de le sanctifier (le-kadecho). Et voici ce que [la baraita] dit : on pourrait penser que, de même qu'on allonge l'année et le mois par nécessité, de même on sanctifierait le mois par nécessité ; l'enseignement dit 'ce mois-ci est pour vous' — [c'est] comme celle-ci [que tu] verras et sanctifieras.
Réponse de Rava : la baraita ne parle pas d'allonger (le-abro, permis même si la lune fut vue le 30) mais de sanctifier (le-kadécho) tôt, le 30, alors que la lune n'a pas encore été vue — ce qui est interdit. Le verset enseigne : vois d'abord, sanctifie ensuite ; on ne peut anticiper la sanctification par nécessité.
Et [c'est] comme ce que dit Rabbi Yehochoua ben Levi : on intimide (méaïmin) les témoins à propos du mois qui a été vu en son temps — pour l'allonger (le-abro) ; mais on n'intimide pas les témoins à propos du mois qui n'a pas été vu en son temps — pour le sanctifier (le-kadécho).
Appui : R. Yehochoua ben Levi distingue. On peut intimider (méaïmin, par un interrogatoire déroutant) des témoins d'un mois déjà vu à temps (le 30) pour les faire taire et allonger le mois. Mais on n'intimide pas des témoins pour leur faire dire qu'ils ont vu un mois non encore vu, afin de le sanctifier tôt — car ce serait les faire mentir.
Est-ce ainsi ?! Or Rabbi Yehouda Nessia a envoyé [dire] à Rabbi Ami : sachez que, tous ses jours durant, Rabbi Yo'hanan nous enseignait : on intimide les témoins à propos du mois qui n'a pas été vu en son temps — pour le sanctifier ; bien qu'ils ne l'aient pas vu, qu'ils disent 'nous avons vu' !
Objection : R. Yehouda Nessia transmet à R. Ami l'enseignement constant de R. Yo'hanan — position inverse de R. Yehochoua ben Levi : on intimide justement des témoins d'un mois non encore vu pour qu'ils disent 'nous l'avons vu', afin de sanctifier tôt.
Abaye dit : ce n'est pas une contradiction : ceci [concerne] Nissan et Tichri, cela [concerne] les autres mois.
Conciliation d'Abaye : R. Yo'hanan (on intimide pour sanctifier tôt) vise Nissan et Tichri, dont dépendent les fêtes — on peut les sanctifier tôt par nécessité. R. Yehochoua ben Levi (on n'intimide pas) vise les autres mois, qu'on ne sanctifie pas tôt même par nécessité.
Rava dit : ce qu'a enseigné Rabba bar Chmouel — c'est [l'opinion des] Aherim. Car il est enseigné : Aherim disent : il n'y a entre une Atseret (Chavouot) et [la suivante] Atseret, et entre un Roch Hachana et [le suivant] Roch Hachana, que quatre jours seulement ; et si l'année était embolismique (meouberet) — cinq.
Rava (autre réponse) : la baraita de Rabba bar Chmouel — selon laquelle on n'allonge ni ne sanctifie par nécessité — suit l'avis des Aherim, pour qui les mois alternent régulièrement plein/défectif. D'où l'année lunaire (354 jours = 50 semaines + 4 jours) décale les fêtes de 4 jours d'une année à l'autre, et de 5 jours si l'année est embolismique (383 jours).
Rav Dimi de Nehardea enseignait l'inverse : on intimide les témoins à propos du mois qui n'a pas été vu en son temps — pour le sanctifier ; et on n'intimide pas les témoins à propos du mois qui a été vu en son temps — pour l'allonger.
Rav Dimi de Nehardea enseigne la baraita en sens inverse : on intimide pour faire dire 'vu' à propos d'un mois non vu (afin de sanctifier tôt), et on n'intimide pas pour faire taire des témoins d'un mois déjà vu (afin de l'allonger).
Quelle en est la raison ? —
La Guemara amorce la justification de l'avis de Rav Dimi : intimider des témoins pour qu'ils affirment avoir vu ce qu'ils n'ont pas vu serait pire que les intimider pour taire ce qu'ils ont vu ; la réponse se poursuit sur 20b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).