Sougya : Ce daf raconte le célèbre affrontement autour de la fixation du mois. Rabban Gamliel, le nassi, accepte des témoins de la néoménie que Rabbi Yo'hanan ben Nouri puis Rabbi Dossa ben Horkinas jugent menteurs (impossible de voir la lune si tôt).
Rabbi Yehochoua approuve l'objection ; Rabban Gamliel lui décrète alors de venir avec son bâton et son argent le jour de Kippour selon SON propre calcul, pour affirmer l'autorité du tribunal. Rabbi Akiva le console par le triple 'otam / atem' (Lev 23) : la fête que le tribunal proclame vaut même s'il s'est trompé, même sciemment, même induit en erreur.
Rabbi Dossa lui rappelle que tout tribunal légitime équivaut à celui de Moche (les 70 anciens anonymes). La Guemara ajoute la tradition astronomique de R.
Gamliel (chemin long/court de la lune, lunaison de 29 jours et demi + 793 chalakim), l'épisode de Rabbi Hiya jetant une motte à la lune, et la ville d'Ein Tav où l'on sanctifiait le mois avec le signe 'David roi d'Israël est vivant et subsiste'.
'...et le soir à l'ouest' [nous l'avons vue]. Rabbi Yo'hanan ben Nouri dit : ce sont de faux témoins !
Mais lorsqu'ils vinrent à Yavne, Rabban Gamliel les accepta.
Suite de la michna : des témoins affirment avoir vu la lune ancienne le matin à l'est et la nouvelle le soir à l'ouest, le même jour. Pour R. Yo'hanan ben Nouri c'est impossible (la lune reste cachée ~24h avant sa rénovation) : donc de faux témoins. Mais Rabban Gamliel, le nassi, les accepte quand même.
Et encore : deux [témoins] vinrent et dirent : nous l'avons vue en son temps (la nuit du trentième), mais la nuit de son embolisme (le trente-et-unième) elle ne fut pas vue — et Rabban Gamliel les accepta.
Autre incident : des témoins affirment avoir vu la lune en son temps (nuit du 30) mais pas la nuit suivante. Normalement l'absence la nuit suivante ferait un mois plein (30 jours). R. Gamliel les accepte pourtant et fixe la néoménie au 30.
Rabbi Dossa ben Horkinas dit : ce sont de faux témoins ! Comment témoignent-ils qu'une femme a accouché, alors que le lendemain son ventre est entre ses dents [= elle est encore manifestement enceinte] ?!
Rabbi Yehochoua lui dit : je vois [le bien-fondé de] tes paroles. Rabban Gamliel lui fit dire : je décrète sur toi que tu viennes chez moi avec ton bâton et ton argent le jour où tombera Kippour selon ton calcul.
R. Dossa ben Horkinas objecte par une image : si la lune était déjà visible la nuit du 30, comment n'apparaîtrait-elle pas la nuit suivante ? C'est comme une femme qui accouche et dont le ventre reste plein le lendemain. R. Yehochoua approuve. Pour affirmer l'autorité du tribunal, R. Gamliel décrète à R. Yehochoua de venir profaner ostensiblement le jour de Kippour de son propre calcul (bâton et argent = actes interdits ce jour-là).
Rabbi Akiva alla et le trouva angoissé. Il lui dit : j'ai de quoi apprendre que tout ce qu'a fait Rabban Gamliel est fait [= valide], car il est dit : 'ce sont là les temps fixés de l'Éternel, saintes convocations que vous proclamerez, eux' (Lev 23:4) — qu'ils soient en leur temps où non en leur temps, je n'ai pas d'autres fêtes que celles-là.
R. Akiva console R. Yehochoua : le verset 'que vous proclamerez' (Lev 23:4) suspend les fêtes à la proclamation du tribunal, et non à l'exactitude astronomique. Que le tribunal fixe le mois à son temps où non, ce sont les seules fêtes qui vaillent.
Il vint chez Rabbi Dossa ben Horkinas. [Celui-ci] lui dit : si nous venons à juger [= remettre en cause] le tribunal de Rabban Gamliel, il nous faut juger tout tribunal qui s'est dressé depuis les jours de Moche jusqu'à maintenant.
Car il est dit : 'et Moche monta, avec Aharon, Nadav et Avihou et soixante-dix des anciens d'Israël' (Ex 24:9). Et pourquoi les noms des anciens ne furent-ils pas explicités ?
C'est pour enseigner que tout groupe de trois qui s'est dressé comme tribunal sur Israël est comme le tribunal de Moche.
R. Dossa renforce : contester le tribunal de R. Gamliel reviendrait à contester tous les tribunaux depuis Moche. Les 70 anciens restent anonymes (Ex 24:9) précisément pour enseigner que tout tribunal de trois juges légitimes a l'autorité du tribunal de Moche.
Il prit son bâton et son argent en main et alla à Yavne chez Rabban Gamliel, le jour où tombait Kippour selon son calcul. Rabban Gamliel se leva et l'embrassa sur la tête.
Il lui dit : viens en paix, mon maître et mon disciple ! Mon maître en sagesse, et mon disciple car tu as accepté mes paroles.
R. Yehochoua se soumet : il vient profaner le Kippour de son propre calcul. R. Gamliel l'accueille avec affection : 'mon maître et mon disciple' — maître par sa sagesse supérieure, disciple parce qu'il a accepté la décision du tribunal. La réconciliation scelle le principe d'autorité.
GUEMARA. Il est enseigné (beraita) : Rabban Gamliel dit aux Sages : voici ce que j'ai reçu en tradition de la maison de mon aïeul (avi aba) — parfois [la lune] vient par un [chemin] long, parfois elle vient par un court.
La Guemara donne la source de R. Gamliel : une tradition familiale (avi aba, litt. 'le père de mon père'). La lune ne suit pas un rythme fixe : son parcours varie, tantôt long tantôt court — d'où la possibilité de la voir plus tôt qu'on ne l'attend.
Rabbi Yo'hanan dit : quelle est la raison de [la tradition de] la maison de Rabbi ? Il est écrit : 'il a fait la lune pour les temps fixés, le soleil connaît son coucher' (Ps 104:19) — c'est le soleil qui connaît son coucher, [mais] la lune ne connaît pas son coucher.
R. Yo'hanan ancre la tradition dans un verset (Ps 104:19) : le soleil a un cycle régulier (il 'connaît son coucher'), mais la lune non — son parcours n'est pas identique chaque mois, ce qui justifie la variabilité enseignée par R. Gamliel.
Rabbi Hiya vit la lune [ancienne] qui se tenait [encore] dans le ciel au matin du vingt-neuvième. Il prit une motte de terre et la lança vers elle, disant : ce soir nous avons besoin de te sanctifier, et toi tu te tiens encore ici ?!
Va te cacher. Rabbi dit à Rabbi Hiya : va à Ein Tav et sanctifie la [nouvelle] lune, et envoie-moi comme signe : 'David roi d'Israël est vivant et subsiste'.
R. Hiya, voyant la vieille lune encore visible le matin du 29 (ce qui risquait d'empêcher la sanctification du mois le lendemain soir), lui lance une motte et l'enjoint de se cacher. Puis Rabbi envoie R. Hiya sanctifier le mois à Ein Tav, avec un signe convenu : 'David roi d'Israël est vivant et subsiste' — David étant comparé à la lune (Ps 89).
Nos maîtres ont enseigné : une fois, le ciel se couvrit de nuages, et une forme de lune fut vue le vingt-neuf du mois. Le peuple pensait dire : c'est Roch Hodech, et le tribunal voulut la sanctifier.
Rabban Gamliel leur dit : voici ce que j'ai reçu en tradition de la maison de mon aïeul — la rénovation de la lune n'est pas inférieure à vingt-neuf jours et demi, deux tiers d'heure et soixante-treize chalakim (parties).
Contre-exemple : par temps couvert, une forme de lune apparaît le 29 ; on croit que c'est déjà Roch Hodech. R. Gamliel bloque la sanctification grâce à la même tradition, cette fois chiffrée : la lunaison minimale est de 29 jours 1/2 + 2/3 d'heure + 73 chalakim (soit 29j 12h 793 chalakim, valeur du molad classique). Trop tôt : ce ne peut être le nouveau mois.
Et ce jour-là mourut la mère de ben Zaza, et Rabban Gamliel fit sur elle un grand éloge funèbre — non parce qu'elle en était digne, mais afin que le peuple sache que le tribunal n'avait pas sanctifié le mois.
Astuce pédagogique : puisqu'on ne fait pas d'éloge funèbre (hesped) un jour de fête, R. Gamliel prononce un grand éloge pour la mère de ben Zaza — non par mérite de la défunte, mais comme signal public que ce jour n'est PAS Roch Hodech.
'Rabbi Akiva alla et le trouva angoissé, etc.' On leur demanda : qui était angoissé ? Rabbi Akiva angoissé, ou Rabbi Yehochoua angoissé ?
Viens et entends, car il est enseigné : Rabbi Akiva alla et trouva Rabbi Yehochoua angoissé. Il lui dit : Rabbi, pourquoi es-tu angoissé ?
Il lui dit : Rabbi Akiva, il vaut mieux pour un homme tomber malade au lit douze mois, plutôt que ce décret ne soit prononcé sur lui.
La Guemara résout une ambiguïté de la michna : c'est R. Yehochoua (et non R. Akiva) qui était angoissé. Il exprime son désarroi : mieux vaudrait tomber gravement malade un an entier que d'être contraint de profaner le jour qu'il tient pour Kippour.
Il lui dit : Rabbi, permets-moi de dire devant toi une chose que tu m'as [toi-même] enseignée. Il lui dit : dis.
Il lui dit : voici qu'il est dit 'otam', 'otam', 'otam' — trois fois.
R. Akiva demande la permission de retourner à R. Yehochoua un enseignement reçu de lui. Le mot 'otam' ('eux', les fêtes) apparaît trois fois (Lev 23:2, 23:4, 23:37) et se lit aussi 'atem' ('vous') — allusion au pouvoir du tribunal.
'Atem' — même [si vous vous êtes] trompés de bonne foi (shogguin) ; 'atem' — même [si vous avez agi] sciemment (meziddin) ; 'atem' — même [si vous êtes] induits en erreur (mouttin). En ce langage il lui dit : Akiva, tu m'as consolé, tu m'as consolé.
Exégèse des trois 'atem' : la proclamation du tribunal vaut dans tous les cas de figure — trompé de bonne foi, agissant sciemment, ou trompé par de faux témoins. La fête reste valide et le Ciel y consent. R. Yehochoua, apaisé, redit deux fois : 'tu m'as consolé'.
'Il vint chez Rabbi Dossa ben Horkinas, etc.' Nos maîtres ont enseigné : pourquoi les noms de ces anciens ne furent-ils pas explicités ? Afin qu'un homme ne dise pas : un tel est-il comme Moche et Aharon ? un tel comme Nadav et Avihou ? un tel comme Eldad et Médad ?
Beraita développant l'argument de R. Dossa : l'anonymat des 70 anciens empêche de disqualifier les juges d'une génération par comparaison avec les figures illustres (Moche, Aharon, Nadav, Avihou, Eldad, Médad). Nul ne peut dire 'nos juges ne valent pas ceux-là'.
Et il est dit : 'Chemouel dit au peuple : l'Éternel, qui a fait Moche et Aharon' (I Sam 12:6). Et il est dit : 'l'Éternel envoya Yeroubaal, Bedan, Yiftah et Chemouel' (I Sam 12:11). 'Yeroubaal' — c'est Guidon ; et pourquoi son nom fut-il appelé Yeroubaal ?
Parce qu'il fit querelle (meriva) avec le Baal. 'Bedan' — c'est Chimchon ; et pourquoi son nom fut-il appelé Bedan ? Parce qu'il venait de [la tribu de] Dan. 'Yiftah' — selon son sens [c'est bien Yiftah lui-même].
Preuve scripturaire : l'Écriture met sur un même plan des figures inégales (Moche/Aharon puis Guidon, Chimchon, Yiftah) pour enseigner qu'un juge de sa génération vaut, pour son autorité, comme le plus grand. Jeux de noms : Yeroubaal = Guidon (il querella le Baal), Bedan = Chimchon (issu de Dan), Yiftah = lui-même.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).