Sougya : Ce daf poursuit le débat sur la kavana (intention) dans l'accomplissement des mitsvot. Rava soutient que 'les mitsvot n'exigent pas d'intention' (mitsvot einan tzerikhot kavana) : celui qui entend le chofar ou lit le Chema sans viser la mitsva s'acquitte néanmoins.
La Guemara oppose plusieurs michnayot et baraïtot (celui qui lit pour corriger, celui qui passe derrière la synagogue, le sonneur et l'auditeur) puis les résout. Abaye objecte que, selon Rava, dormir dans la souka a Chemini Atseret devrait valoir des coups pour bal tossif ; Rava distingue alors 'dans son temps' (bi-zmano) et 'hors de son temps' (chelo bi-zmano).
Le long développement sur la bénédiction des cohanim et l'aspersion des sangs mélangés (mahloket R. Eliezer / R.
Yehochoua) sert à établir quand une mitsva reste 'dans son temps' toute la journée. Conclusion de Rava : s'acquitter n'exige pas la kavana ; transgresser bal tossif dans son temps non plus, mais hors de son temps oui.
Mais ici, [pour le chofar,] il est écrit 'un souvenir de teroua' (Lev 23:24), et celui-ci [qui a sonné sans intention] n'est qu'un mitassek (agit par inadvertance, sans aucune intention) — [l'Écriture] nous enseigne [qu'il s'acquitte quand même]. Il en ressort que Rava tient : les mitsvot n'exigent pas d'intention (mitsvot einan tzerikhot kavana).
Rava conclut sa position : bien que le verset dise 'un souvenir de teroua', celui qui a sonné le chofar en simple mitassek (sans viser la mitsva) s'acquitte. Donc, pour Rava, les mitsvot n'exigent pas la kavana (intention).
On lui objecte : celui qui lisait dans la Torah et le moment de la lecture [du Chema] arriva — s'il a dirigé son cœur, il s'est acquitté ; sinon, il ne s'est pas acquitté. N'est-ce pas [qu'il faut] qu'il ait dirigé son cœur pour s'acquitter [— preuve que la mitsva exige la kavana] !
Objection : une michna enseigne que celui qui lisait le passage du Chema dans la Torah au moment de sa récitation ne s'acquitte que s'il a dirigé son cœur. Cela semble prouver que la mitsva exige la kavana, contre Rava.
Non : [qu'il ait dirigé son cœur] pour lire [correctement]. Pour lire ?!
Mais il lit déjà ! [On parle] de celui qui lit pour corriger (le-haggih).
Réponse : 'diriger son cœur' ne signifie pas viser la mitsva, mais viser à lire correctement. Objection : il lit déjà ! Réponse : il s'agit de celui qui lit pour corriger (le-haggih) le rouleau, en marmonnant — s'il vise à articuler correctement, il s'acquitte.
Viens et entends [une autre objection] : celui qui passait derrière la synagogue, ou dont la maison était proche de la synagogue, et qui entendit le son du chofar ou le son de la meguila — s'il a dirigé son cœur, il s'est acquitté ; sinon, il ne s'est pas acquitté. N'est-ce pas [qu'il faut] qu'il ait dirigé son cœur pour s'acquitter ?
Nouvelle objection tirée de notre michna : celui qui passe derrière la synagogue et entend le chofar ou la meguila ne s'acquitte que s'il a dirigé son cœur — apparemment une preuve que la mitsva exige la kavana.
Non : [qu'il ait dirigé son cœur] pour entendre. Pour entendre ?!
Mais il entend déjà ! [On parle de celui qui] pensait que ce n'était qu'un [braiment d']âne (hamor be-alma).
Réponse : 'diriger son cœur' signifie ici viser à entendre [un chofar]. Objection : il entend déjà ! Réponse : il s'agit de celui qui croyait entendre un simple braiment d'âne ; il ne s'acquitte pas car il ne savait pas que c'était un chofar. La michna enseigne qu'il suffit de savoir qu'on entend un chofar.
On lui objecte : si l'auditeur a eu l'intention mais que le sonneur n'a pas eu l'intention, ou [si] le sonneur [a eu l'intention] mais que l'auditeur n'a pas eu l'intention — il ne s'est pas acquitté, jusqu'à ce que l'auditeur et le sonneur aient tous deux l'intention. Passe encore [le cas où] le sonneur a l'intention mais non l'auditeur — [c'est] qu'il croyait à un simple braiment d'âne ; mais [le cas où] l'auditeur a l'intention et non le sonneur — comment le trouves-tu ?
N'est-ce pas [le cas de] celui qui sonne pour faire de la musique (toque le-chir) !
Objection d'une baraïta : il faut que l'auditeur et le sonneur aient tous deux l'intention. Le cas 'sonneur oui, auditeur non' s'explique par le braiment d'âne. Mais le cas 'auditeur oui, sonneur non' ne peut être que celui du sonneur qui joue pour faire de la musique — preuve que la mitsva exige la kavana du sonneur.
Peut-être [s'agit-il d'un cas] où il fait des sons semblables à des aboiements (menabeah nibouhi).
Réponse : la baraïta peut viser le sonneur qui produit des sons informes, comme des aboiements (menabeah nibouhi) — sans sonner selon la mesure requise. La baraïta enseigne que s'il a l'intention de sonner correctement, il s'acquitte : cela ne prouve donc pas que la kavana soit requise en général.
Abaye lui dit : mais alors, celui qui dort dans la souka le huitième jour (Chemini Atseret) devrait recevoir des coups [pour bal tossif] !
Abaye objecte : si la mitsva ne requiert pas la kavana, alors celui qui dort dans la souka le 8e jour (Chemini Atseret) — même sans viser la mitsva — accomplit un acte de souka hors du temps, et devrait recevoir des coups pour bal tossif (ne pas ajouter aux mitsvot).
Il lui dit : [non,] car je dis : on ne transgresse les mitsvot [par ajout] que dans leur temps.
Réponse de Rava : on ne transgresse bal tossif qu'en ajoutant dans le temps de la mitsva. À Chemini Atseret, la mitsva de souka n'est plus en vigueur ; y dormir n'est donc pas une transgression.
Rav Chemen bar Abba objecte : d'où [savons-nous] qu'un cohen qui monte à l'estrade (doukhan) ne doit pas dire 'puisque la Torah m'a donné le droit de bénir Israël, j'ajouterai une bénédiction de mon cru', par exemple 'que l'É-ternel, D-ieu de vos pères, vous multiplie [mille fois]' (Deut 1:11) ? [Car] l'Écriture enseigne : 'vous n'ajouterez pas à la chose' (Deut 4:2).
Or ici, puisqu'il a [déjà] béni, son temps est passé, et [pourtant la baraïta] enseigne qu'il transgresse !
Objection de Rav Chemen bar Abba : une baraïta enseigne que le cohen ne doit pas ajouter une bénédiction de son cru à la birkat cohanim, en vertu de 'vous n'ajouterez pas' (Deut 4:2). Or, une fois la bénédiction achevée, son temps est passé — et pourtant il transgresse bal tossif. Cela contredit Rava (qui limite la transgression au temps de la mitsva).
De quoi s'agit-il ici ? [D'un cas] où il n'a pas terminé [la bénédiction, mais a ajouté au milieu].
Réponse : la baraïta vise le cohen qui n'a pas encore achevé la formule fixée, mais a ajouté au milieu — donc encore dans le temps de la mitsva.
Mais n'a-t-on pas enseigné 'il a terminé' ! [Réponse :] il a terminé une [seule] bénédiction.
Objection : une baraïta parallèle dit explicitement 'il a terminé' ! Réponse : il a terminé une seule bénédiction (le premier verset de la birkat cohanim), mais il lui en reste deux — il est donc encore dans le temps.
Mais n'a-t-on pas enseigné 'il a terminé toutes ses bénédictions' ! Ici, c'est différent : puisque, s'il rencontrait une autre assemblée, il bénirait de nouveau — tout le jour est son temps.
Nouvelle objection : une baraïta dit 'il a terminé toutes ses bénédictions' ! Réponse : la birkat cohanim est particulière — puisque le cohen peut ré-bénir une autre assemblée, tout le jour compte comme son temps. Ajouter, même après avoir fini, reste donc 'dans le temps'.
Et d'où le dis-tu ? De ce que nous avons appris [dans une michna] : [les sangs] qui se donnent en une seule aspersion (matana ahat), qui se sont mélangés à [des sangs] qui se donnent en une seule aspersion — on les donne en une seule aspersion.
[Ceux qui se donnent] en quatre aspersions (matan arba), [mélangés] à [des sangs] en quatre aspersions — on les donne en quatre aspersions.
Preuve que 'tout le jour = le temps' quand la mitsva peut se refaire : une michna sur les sangs mélangés. Sangs à une aspersion mélangés entre eux : une aspersion. Sangs à quatre aspersions mélangés entre eux : quatre. (Cas sans litige.)
[Le sang qui se donne] en quatre aspersions [mélangé] à [un sang qui se donne] en une seule aspersion — Rabbi Eliezer dit : on les donne en quatre aspersions ; Rabbi Yehochoua dit : on les donne en une seule aspersion.
Le cas litigieux : sang à quatre aspersions mélangé à un sang à une seule. R. Eliezer : quatre aspersions. R. Yehochoua : une seule.
Rabbi Eliezer lui dit : mais il transgresse 'ne retranche pas' (bal tigra) [s'il n'asperge qu'une fois] ! Rabbi Yehochoua lui dit : mais il transgresse 'n'ajoute pas' (bal tossif) [s'il asperge quatre fois] !
Le cœur du débat : R. Eliezer reproche à une seule aspersion de retrancher (bal tigra) au sang qui en requiert quatre. R. Yehochoua reproche à quatre aspersions d'ajouter (bal tossif) au sang qui n'en requiert qu'une.
Rabbi Eliezer lui dit : 'n'ajoute pas' n'est dit que lorsque [le sang] est seul (be-atzmo). Rabbi Yehochoua lui dit : 'ne retranche pas' n'est dit que lorsque [le sang] est seul.
Chacun neutralise l'objection de l'autre. R. Eliezer : bal tossif ne s'applique qu'à un sang isolé, pas dans un mélange — donc asperger quatre fois n'ajoute pas. R. Yehochoua : de même, bal tigra ne s'applique qu'à un sang isolé.
Et Rabbi Yehochoua dit encore : quand tu n'as pas donné [quatre], tu as transgressé 'ne retranche pas' mais tu n'as pas fait d'acte de ta main ; quand tu as donné [quatre], tu as transgressé 'n'ajoute pas' et tu as fait un acte de ta main.
Argument décisif de R. Yehochoua : ne pas asperger (bal tigra) est une omission passive, sans acte ; asperger quatre fois (bal tossif) est un acte positif de la main. Contraint de déroger, mieux vaut le faire passivement — donc une seule aspersion.
Or ici, puisqu'il a donné l'aspersion du premier-né, son temps est passé, et [pourtant la michna] enseigne qu'il transgresse 'n'ajoute pas'. N'est-ce pas parce que nous disons : puisque, s'il lui advenait un autre premier-né, il en asperge de nouveau — tout le jour est son temps ?!
La Guemara tire sa preuve : une fois l'aspersion du premier-né faite, son temps est passé — et pourtant R. Yehochoua dit qu'ajouter transgresse bal tossif. C'est donc que tout le jour reste son temps, puisqu'un autre premier-né pourrait survenir.
D'où [le sais-tu] ? Peut-être Rabbi Yehochoua tient-il que les mitsvot, on les transgresse [par ajout] même hors de leur temps.
Réfutation : rien ne prouve que 'tout le jour = son temps'. Peut-être R. Yehochoua tient-il simplement qu'on transgresse bal tossif même hors du temps de la mitsva.
Voici ce que nous disions : Rav Chemen bar Abba, pour quelle raison a-t-il laissé [de côté] la michna et objecté à partir de la baraïta ? Qu'il objecte à partir de la michna !
Pour quelle raison n'objecte-t-il pas à partir de la michna ? Parce que, s'il lui advient un autre premier-né, il doit en asperger — tout le jour est son temps.
La baraïta aussi : puisque, s'il lui advient une autre assemblée, il bénit de nouveau — tout le jour est son temps.
La Guemara reformule : pourquoi Rav Chemen a-t-il objecté à partir de la baraïta (birkat cohanim) et non de la michna (sangs) ? Parce que la michna se réfute d'elle-même : un autre premier-né pouvant survenir, tout le jour est son temps. Mais alors la baraïta se réfute de la même façon (autre assemblée possible).
Et Rav Chemen bar Abba ? Là-bas [pour le sang], il n'est pas possible de ne pas donner [l'aspersion] ; ici [pour la bénédiction], s'il veut, il bénit, s'il veut, il ne bénit pas.
Réponse pour Rav Chemen : les deux cas diffèrent. Pour le sang, le cohen n'a pas le choix : un autre premier-né l'oblige à asperger — donc tout le jour est vraiment son temps. Pour la bénédiction, il peut s'abstenir (reshout) — d'où l'objection est plus forte à partir de la baraïta.
Rava dit : pour s'acquitter (latzét) — pas besoin d'intention ; pour transgresser (laavor) — besoin d'intention.
Première formulation de Rava : s'acquitter n'exige pas la kavana ; en revanche, transgresser bal tossif exige la kavana (viser la mitsva).
Mais [dans le cas de] l'aspersion des sangs, selon Rabbi Yehochoua, [c'est un cas] où l'on transgresse sans intention ! Plutôt, Rava dit : pour s'acquitter — pas besoin d'intention ; pour transgresser, dans son temps (bi-zmano) — pas besoin d'intention, hors de son temps (chelo bi-zmano) — besoin d'intention.
Difficulté : pour R. Yehochoua, l'aspersion transgresse bal tossif sans intention (le cohen ne vise pas le premier-né). Rava reformule donc : s'acquitter n'exige pas la kavana ; transgresser dans le temps de la mitsva non plus ; mais transgresser hors du temps (ex. souka a Chemini Atseret) exige la kavana.
Rabbi Zeira dit à son serviteur [chamach] : [la suite sur 29a].
Transition (concernant l'intention requise pour la mitsva du chofar) : Rabbi Zeira instruit son serviteur ; la suite est énoncée au feuillet 29a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).