Sougya : Ce daf approfondit le principe de la michna : le 1er Nissan est le Roch Hachana des rois, et un seul jour de règne en fin d'année compte comme une année entière. La Guemara analyse une baraita à trois cas (un roi meurt, un autre lui succède en Adar, en Nissan, ou à cheval sur les deux mois) et explique la nouveauté halakhique de chacun, notamment le cas du 'roi fils de roi' déjà désigné dès Adar.
Puis R. Yo'hanan cherche la source scripturaire : le verset qui juxtapose le règne de Chelomo (Salomon) à la Sortie d'Égypte (I Rois 6:1), ce qui suppose de prouver que la Sortie elle-même se compte depuis Nissan.
La preuve vient de la mort d'Aharon (Av, an 40) et du discours de Moche (Chevat, an 40) : deux dates du même 'an 40' de part et d'autre de Tichri, donc Roch Hachana n'est pas Tichri. La sougya verrouille chaque maillon par guezera chava et par le repère 'après avoir battu Si'hon'.
L'enjeu pratique est la datation des actes (chetarot) selon l'année de règne.
[La michna] nous apprend que Nissan est le Roch Hachana (Nouvel An) des rois, et qu'un seul jour dans l'année est compté comme une année [entière] ; [ainsi, même] s'il n'a régné qu'un [seul] jour, on lui compte une année. [La Guemara passe à la suite de la baraita :] Et s'il ne s'est levé [= n'a accédé au trône] que le 1er Nissan, on ne lui compte pas d'année avant que le Nissan suivant n'arrive.
[Mais] c'est évident !
La michna enseigne deux choses : Nissan ouvre l'année de règne des rois, et un seul jour de règne compte pour une année entière (s'il précède Nissan). La suite de la baraita ajoute : celui qui monte pile le 1er Nissan attend le Nissan suivant pour qu'on lui compte une seconde année. La Guemara s'étonne : cela va de soi (péchita) — pourquoi l'énoncer ?
Ce n'est pas nécessaire [de l'énoncer sauf dans le cas] où l'on avait déjà décidé de le [nommer roi] depuis Adar. [Dans ce cas,] tu aurais pu dire : comptons-lui deux années [dès le 1er Nissan] ; [la baraita] nous apprend [que non].
La réponse : l'énoncé n'est utile que dans un cas précis — les grands avaient décidé de le nommer roi dès le mois d'Adar (avant son accession réelle le 1 Nissan). On aurait alors pu croire qu'à Nissan on lui compte déjà deux années (l'année d'Adar + l'année nouvelle). La baraita écarte cette erreur : on compte seulement depuis son règne effectif.
Nos maîtres ont enseigné [dans une baraita] : [un roi] mort en Adar et un autre s'est levé à sa place en Adar — on compte une année à celui-ci et à celui-là. Mort en Nissan et un autre s'est levé à sa place en Nissan — on compte une année à celui-ci et à celui-là.
Mort en Adar et un autre s'est levé à sa place en Nissan — on compte la première [année] au premier et la seconde au second.
Baraita à trois cas. Quand un roi meurt et un successeur monte dans le même mois (Adar-Adar, ou Nissan-Nissan), la même année compte pour les deux règnes (la fin de l'un, le début de l'autre). Mais si le premier meurt en Adar et le second monte en Nissan, Nissan a changé d'année : la première année revient au premier roi, la seconde au second.
Le Maître a dit : mort en Adar et un autre s'est levé à sa place en Adar — on compte une année à celui-ci et à celui-là. [Mais] c'est évident !
Tu aurais pu dire : on ne compte pas une [seule] année pour deux [rois] ; [la baraita] nous apprend [que si].
La Guemara analyse le premier cas. Objection : péchita (évident) ! Réponse : on aurait pu penser qu'une même année ne peut compter pour deux rois (shata le-bei terei lo maninan) — auquel cas toute l'année irait au seul roi défunt. La baraita enseigne que si : les règnes de deux rois peuvent se chevaucher dans une seule année civile.
Mort en Nissan et un autre s'est levé à sa place en Nissan — on compte une année à celui-ci et à celui-là. [Mais] c'est évident !
Tu aurais pu dire : quand nous disons 'un jour dans l'année est compté comme une année', [c'est] en fin d'année ; mais en début d'année, nous ne le disons pas ; [la baraita] nous apprend [que si].
Deuxième cas. Objection : péchita ! Réponse : on aurait pu restreindre le principe 'un jour compte pour une année' à la fin de l'année (le roi qui règne un jour en Adar) — car son règne se prolongera l'an suivant. Mais en début d'année (le roi mort qui règne un jour en Nissan) on aurait pu croire que non. La baraita enseigne qu'il n'y a pas de distinction.
Mort en Adar et un autre s'est levé à sa place en Nissan — on compte la première [année] au premier et la seconde au second. [Mais] c'est évident !
Ce n'est pas nécessaire [sauf dans le cas] où l'on avait déjà décidé de le [nommer] depuis Adar, et [où] c'est un roi fils de roi. Tu aurais pu dire : comptons-lui deux années ; [la baraita] nous apprend [que non].
Troisième cas. Objection : péchita ! Réponse : le cas n'a d'intérêt que si on l'a désigné dès Adar ET qu'il est un roi fils de roi (la succession lui est automatique). Cumul de deux facteurs : on aurait pu croire qu'à Nissan on lui compte déjà deux années. La baraita enseigne qu'on ne compte qu'à partir de Nissan, quand il succède réellement à son père.
Rabbi Yo'hanan a dit : d'où [sait-on] que, pour les rois, on ne leur compte [les années] que depuis Nissan ? Car il est dit : 'Et ce fut en la quatre-cent-quatre-vingtième année après la sortie des enfants d'Israël du pays d'Égypte, en la quatrième année — au mois de Ziv, qui est le deuxième mois — du règne de Chelomo sur Israël [qu'il bâtit la Maison de l'Éternel]' (I Rois 6:1).
Il rapproche (makich) le règne de Chelomo de la sortie d'Égypte : de même que la sortie d'Égypte [se compte] depuis Nissan, de même le règne de Chelomo [se compte] depuis Nissan.
R. Yo'hanan cherche la source scripturaire. Le verset (I Rois 6:1) date la construction du Temple par une double référence : l'an 480 depuis la Sortie, ET l'an 4 de Chelomo. Cette juxtaposition constitue un hekech (rapprochement) : le règne de Chelomo se compte comme la Sortie — depuis Nissan. Reste à prouver que la Sortie elle-même se compte depuis Nissan.
Et la sortie d'Égypte elle-même, d'où [savons-nous] que nous comptons depuis Nissan ? Peut-être comptons-nous depuis Tichri !
Objection : le hekech ne vaut que si la Sortie d'Égypte se compte bien depuis Nissan. Mais peut-être la compte-t-on depuis Tichri (qui est le Roch Hachana de la Création) ? Il faut donc établir ce maillon.
Cela ne peut te venir à l'esprit, car il est écrit : 'Et Aharon le prêtre monta au mont Hor sur l'ordre de l'Éternel et y mourut, en l'an quarante de la sortie des enfants d'Israël du pays d'Égypte, au cinquième mois, le premier du mois' (Nombres 33:38) ; et il est écrit : 'Et ce fut en l'an quarante, au onzième mois, le premier du mois, [que] Moche parla [aux enfants d'Israël], etc.' (Deut. 1:3).
Du fait qu'[il] se tient en Av et qu'[il] l'appelle 'an quarante', et [qu'il] se tient en Chevat et [l']appelle [aussi] 'an quarante' — [il ressort] par déduction que le Roch Hachana n'est pas Tichri.
Preuve décisive. Deux dates : la mort d'Aharon (Nombres 33:38) est datée an 40, 5e mois = Av ; le discours de Moche (Deut. 1:3) est daté an 40, 11e mois = Chevat. Or Av et le Chevat qui suit sont dans le même 'an 40'. Si Roch Hachana était Tichri (entre Av et Chevat), l'année aurait changé et Chevat serait 'an 41'. Donc Roch Hachana n'est pas Tichri.
Certes, celle-ci [la date de la mort d'Aharon] est explicitement [rapportée] à la sortie d'Égypte ; mais celle-là [le discours de Moche], d'où [sait-on] qu'[elle se compte] depuis la sortie d'Égypte ? Peut-être [se compte-t-elle] depuis l'érection du Michkan (Tabernacle) !
Contre-objection : le verset sur Aharon précise 'depuis la Sortie d'Égypte'. Mais le verset sur le discours de Moche dit seulement 'an 40' sans préciser la référence. Peut-être cet 'an 40' se compte-t-il depuis l'érection du Michkan (qui eut lieu la 2e année) — auquel cas la preuve tombe.
[C'est] comme l'a dit Rav Papa : ['l']an vingt' ['et l']an vingt' — pour une guezera chava ; ici aussi : ['l']an quarante' ['et l']an quarante' — pour une guezera chava : de même qu'ici [c'est] depuis la sortie d'Égypte, de même là [c'est] depuis la sortie d'Égypte.
Réponse par guezera chava (analogie de termes). De même que Rav Papa relie ailleurs deux 'an 20' par analogie verbale, ici les deux 'an 40' (Aharon et Moche) sont reliés : puisque l'un est explicitement 'depuis la Sortie', l'autre l'est aussi. Le terme identique 'an 40' transfère la référence du verset explicite au verset muet.
Et d'où [sait-on] que l'événement d'Av est antérieur ? Peut-être l'événement de Chevat est-il antérieur !
Nouvelle objection. Même si les deux dates sont dans le même 'an 40 depuis la Sortie', dans quel ordre se suivent-elles ? Peut-être le discours de Chevat précède-t-il la mort d'Av — auquel cas Roch Hachana pourrait être Tichri (l'an 40 aurait commencé au Tichri précédent). Il faut fixer l'ordre chronologique.
Cela ne peut te venir à l'esprit, car il est écrit [à propos du discours de Moche] : 'après avoir battu Si'hon' (Deut. 1:4) ; or lorsque Aharon rendit l'âme, Si'hon était encore vivant, comme il est écrit [la suite sur 3a] :
Réponse finale. Le discours de Moche (Chevat) est daté 'après avoir battu Si'hon' (Deut. 1:4). Or la guerre contre Si'hon eut lieu après la mort d'Aharon (Av) — Si'hon était encore vivant à ce moment-là. Donc l'événement d'Av (Aharon) précède bien celui de Chevat (Moche), et la démonstration tient. La preuve scripturaire se poursuit sur 3a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).