Sougya : Le daf poursuit deux sujets. D'abord le Yovel : une baraita oppose R.
Yehouda (l'année reste Yovel même sans chemita ni tekia de chofar, mais la libération des esclaves, dror, est indispensable) à R. Yossi (le chofar est l'acte indispensable, car on peut vivre sans esclave à libérer mais pas sans chofar, et le chofar est confié au beit din).
R. Yo'hanan rapporte qu'au-delà de ces deux Tanaim, les Sages exigent les trois actes ensemble.
La divergence tient à la règle d'exégèse : le mot limitatif 'Hi' se lit-il sur ce qui précède (lefanav), sur l'avant-avant (lifnei fanav) et/ou sur ce qui suit (leaharav). La Guemara clarifie aussi que le Yovel vaut même hors de la Terre, quand il vaut en Terre.
Ensuite, le Nouvel An des plantations : une gezera chava chana/chana fixe le comptage de l'orla à Tichri (et non à Nissan), et une baraita fixe la règle des trente jours avant Roch Hashanah pour qu'une plantation faite à la veille de la cheviit compte comme une année et puisse être conservée.
[C'est] comme s'il avait jeûné le neuvième et le dixième.
Fin de l'enseignement précédent (début sur 9a) : celui qui mange et boit le neuvième de Tichri (la veille de Yom Kippour) est crédité comme s'il avait jeûné le neuvième et le dixième. Se restaurer la veille est ici tenu pour un mérite équivalent au jeûne.
Nos maîtres ont enseigné : 'Yovel elle [sera]' (Lev 25:10) — bien qu'ils n'aient pas pratiqué la chemita [des terres], bien qu'ils n'aient pas sonné [le chofar]. On aurait pu penser [que c'est] Yovel même s'ils n'ont pas renvoyé [les esclaves] : [c'est pourquoi] l'Écriture dit 'elle (Hi)' — paroles de Rabbi Yehouda.
Baraita sur le Yovel (année jubilaire). Le mot en trop 'Yovel Hi' (elle sera un Yovel) est exposé : même sans chemita (retour des terres vendues) ni tekia (sonnerie du chofar), l'année garde son statut de Yovel (interdiction de semer et moissonner). Mais le mot limitatif 'Hi' exclut un cas : si l'on n'a pas libéré les esclaves (chilouah), ce n'est pas Yovel. Telle est la position de R. Yehouda.
Rabbi Yossi dit : 'Yovel elle' — bien qu'ils n'aient pas pratiqué la chemita, bien qu'ils n'aient pas renvoyé [les esclaves]. On aurait pu penser [que c'est] Yovel même s'ils n'ont pas sonné [le chofar] : [c'est pourquoi] l'Écriture dit 'elle (Hi)'.
R. Yossi renverse la conclusion : le statut de Yovel demeure même sans chemita ni libération des esclaves. En revanche, le mot limitatif 'Hi' vise ici la sonnerie du chofar (tekia) : sans elle, ce n'est pas Yovel. Pour R. Yossi, c'est donc la tekia qui est l'acte indispensable.
Or, puisqu'un verset ajoute [au champ d'application] et qu'un verset le restreint, pour quelle raison dis-je : 'Yovel elle' même s'ils n'ont pas renvoyé [les esclaves], mais il n'y a de Yovel que s'ils ont sonné [le chofar] ? Parce qu'il est possible qu'il y ait un monde sans renvoi d'esclaves, mais il est impossible qu'il y ait un monde sans sonnerie du chofar.
Justification de R. Yossi. 'Yovel' (mot d'inclusion) élargit, 'Hi' (mot de limitation) restreint : lequel des actes est indispensable ? La règle : quand l'Écriture fait dépendre le Yovel d'un acte, elle le fait dépendre d'un acte toujours disponible. Or on peut avoir une année sans aucun esclave à libérer, mais on ne peut jamais manquer d'un chofar à sonner — donc c'est de la tekia que le Yovel dépend.
Autre explication : celle-ci [la tekia] est confiée au beit din, et celle-là [la libération] n'est pas confiée au beit din.
Second argument de R. Yossi. La tekia incombe au tribunal (beit din), qui ordonne qu'on la sonne : elle sera donc toujours accomplie. La libération des esclaves dépend de chaque propriétaire individuel ; si l'un refuse, faudrait-il annuler le Yovel pour tous ? L'Écriture ne fait donc pas dépendre le Yovel d'un acte laissé aux particuliers.
Que [vient ajouter] l'expression 'autre explication' ? Et si tu disais : il est impossible qu'il n'y ait pas un [propriétaire] au bout du monde qui ne renvoie pas [son esclave] — [alors réponds :] celle-ci est confiée au beit din, et celle-là n'est pas confiée au beit din.
La Guemara demande pourquoi R. Yossi ajoute un second argument. Réponse : le premier argument (il y a toujours au moins un esclave à libérer quelque part dans le monde) pourrait être contesté. Le second argument le complète : même s'il existe toujours un esclave à libérer, la libération reste un acte confié aux particuliers, non au beit din — d'où son insuffisance comme critère.
Soit, pour Rabbi Yossi, [le raisonnement] est tel qu'il l'a exposé ; mais pour Rabbi Yehouda, quelle est la raison [que ce soit la libération qui soit indispensable] ? Le verset dit : 'et vous proclamerez la liberté (dror) dans le pays', et il tient : un verset s'expose sur ce qui le précède [immédiatement] (lefanav), et non sur l'avant-avant (lifnei fanav).
Pourquoi, pour R. Yehouda, l'acte indispensable est-il la libération (dror) et non la tekia ? Parce que le mot limitatif 'Hi' suit immédiatement le verset 'vous proclamerez la liberté'. R. Yehouda applique la règle d'exégèse : un mot se lit sur le verset qui le précède immédiatement (lefanav), non sur celui d'avant (lifnei fanav) — la tekia, écrite plus haut, n'est donc pas visée.
De l'avis de tous, 'dror' est un terme [signifiant] la liberté. D'où [le] déduit-on ?
De ce qui est enseigné : 'dror' n'est rien d'autre qu'un terme de liberté. Rabbi Yehouda dit : quel [est le sens du] terme 'dror' ?
Comme celui qui réside (medayer) en toute demeure (dayara) et transporte sa marchandise dans tout le pays.
Digression sur le sens du mot dror. Tous s'accordent qu'il signifie liberté. R. Yehouda le rattache à la racine dayar (demeurer) : l'homme libre est celui qui peut résider où il veut et circuler avec ses marchandises dans tout le pays, sans être attaché à un maître ni à un lieu.
Rabbi Hiyya bar Abba dit au nom de Rabbi Yo'hanan : ceci [est] les paroles de Rabbi Yehouda et de Rabbi Yossi ; mais les Sages disent : les trois [actes] sont indispensables (meakvin) pour [le Yovel]. Ils tiennent : un verset s'expose sur ce qui le précède, sur l'avant-avant, et sur ce qui le suit (leaharav).
R. Yo'hanan précise que la baraita ne représente que R. Yehouda et R. Yossi. Les Sages (Hakhamim), eux, exigent les trois actes ensemble : tekia, libération ET retour des terres. Leur règle d'exégèse est plus large : un mot se lit sur ce qui précède (lefanav), sur l'avant-avant (lifnei fanav) et sur ce qui suit (leaharav) — 'Hi' s'applique donc aux trois.
Mais n'est-il pas écrit 'Yovel' [terme d'inclusion] ? Celui-là [enseigne] que [le Yovel s'applique] même hors de la Terre [d'Israël].
Mais n'est-il pas écrit 'dans le pays (ba-aretz)' ? Celui-là [enseigne] : au temps où la liberté (dror) est en vigueur dans la Terre, elle est en vigueur hors de la Terre ; au temps où elle n'est pas en vigueur dans la Terre, elle n'est pas en vigueur hors de la Terre.
Objection : le mot d'inclusion 'Yovel' ne devrait-il pas contredire la limitation 'Hi' des Sages ? Réponse : 'Yovel' enseigne autre chose — que le Yovel s'applique même hors d'Eretz Israël. Contre-objection : mais 'dans le pays (ba-aretz)' limite à la Terre ? Réponse : ce mot enseigne un lien de dépendance — le dror ne vaut hors de la Terre que lorsqu'il vaut dans la Terre.
Et [le Nouvel An] pour la plantation, d'où [le savons-nous] ? De ce qu'il est écrit 'trois années, [les fruits] vous seront interdits (arelim)', et il est écrit 'et la quatrième année', et l'on déduit [le sens de] 'année' [ici] de 'année' [écrit] à propos de Tichri, ainsi qu'il est écrit 'du début de l'année'.
La Michna disait que le 1er Tichri est le Nouvel An pour les plantations (comptage de l'orla, les trois ans où les fruits d'un jeune arbre sont interdits). D'où le sait-on ? Par une gezera chava (analogie verbale) : le mot 'année (chana)' du verset sur l'orla (Lev 19:23-24) est rapproché du mot 'année' dit à propos de Tichri ('du début de l'année', Deut 11:12) — donc l'année de l'orla commence à Tichri.
Mais déduisons [le sens de] 'année' de 'année' [écrit] à propos de Nissan, ainsi qu'il est écrit 'il [ce mois] est pour vous le premier des mois de l'année' ! On déduit une 'année' qui n'est pas accompagnée de mois d'une 'année' qui n'est pas accompagnée de mois, et l'on ne déduit pas une 'année' non accompagnée de mois d'une 'année' accompagnée de mois.
Objection : pourquoi ne pas rattacher plutôt l'orla à Nissan (Ex 12:2, 'premier des mois de l'année') ? Réponse par un principe de gezera chava : on rapproche des versets semblables. Le verset de l'orla mentionne 'année' sans mois ; le verset de Deut aussi. Le verset de Nissan, lui, mentionne 'année' avec des mois. On déduit donc du semblable (Deut, sans mois) et non de Nissan (avec mois).
Nos maîtres ont enseigné : celui qui plante, celui qui provigne (mavrikh) et celui qui greffe (markiv) à la veille de la [septième année] (cheviit), trente jours avant Roch Hashanah — une année lui est comptée, et il est permis de les conserver durant la cheviit. [Si c'est] moins de trente jours avant Roch Hashanah — une année ne lui est pas comptée, et il est interdit de les conserver durant la cheviit.
Baraita sur la plantation à la veille de la cheviit (année sabbatique). Trois techniques : planter, provigner (mavrikh : coucher un sarment en terre pour qu'il prenne racine), greffer (markiv). Si l'opération a lieu au moins trente jours avant Roch Hashanah, ces trente jours comptent pour une année entière (pour l'orla) et l'on peut conserver le plant durant la cheviit. Sinon, l'année n'est pas comptée et il faut arracher (interdit de conserver), à cause de la tossefet cheviit (extension de l'interdit de la septième année sur les jours qui la précèdent).
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).