Sougya : La Guemara achève la discussion ouverte en 111a sur la position de Rav : s'il suit Rabbi Chimon (davar she-eino mitkaven, un acte sans intention est permis), pourquoi interdit-il d'enfoncer avec force le bouchon d'un tonneau un jour de fête ? Réponse : c'est un pessik reicha, où même Rabbi Chimon interdit.
Face aux traditions qui font dire à Rav que la halakha suit Rabbi Yehouda, Rava et Rabbi Hiya bar Avin expliquent : la halakha suit Rabbi Chimon pour l'huile de rose, mais pour une autre raison, l'usage courant du lieu. Le chapitre 14 (Chemona cheratsim) s'achève alors et commence le chapitre 15, Vé-elou kecharim : les nœuds des chameliers et des marins, qui rendent passible ; la règle de Rabbi Meir sur le nœud qu'on défait d'une main, et la question non résolue (teiku) de la boucle (aniva) ; enfin les nœuds pour lesquels on n'est pas passible, et la contradiction interne de la Michna.
(Rav a dit :) il est interdit de l'enfoncer avec force un jour de fête ! (Réponse :) Dans ce cas, même Rabbi Chimon reconnaît (l'interdit), car Abaye et Rava ont dit tous deux : Rabbi Chimon reconnaît dans le cas de "coupe-lui la tête et qu'il ne meure pas" (pessik reicha ve-lo yamout).
Suite de 111a. On a vu que Rav permet l'huile de rose comme Rabbi Chimon, qui tient qu'un acte dont l'interdit n'est pas voulu (davar she-eino mitkaven) est permis. Objection : Rav interdit à Yom Tov d'enfoncer avec force un bouchon de tissu dans l'orifice d'un tonneau, à cause de l'essorage (sehita), qui n'est pourtant pas voulu.
Réponse : l'essorage est ici inévitable. C'est un pessik reicha ("coupe-lui la tête et qu'il ne meure pas" : on ne peut pas faire l'acte sans la conséquence). Dans ce cas, même Rabbi Chimon interdit. Tossefot explique pourquoi un chiffon posé sur une cruche n'est pas un pessik reicha : il absorbe peu et n'est pas serré.
Mais Rav Hiya bar Achi n'a-t-il pas dit au nom de Rav : la halakha est comme Rabbi Yehouda ; et Rav Hanan bar Ami au nom de Chmouel : la halakha est comme Rabbi Chimon. Et Rav Hiya bar Avin l'enseigne sans les rapporteurs : Rav a dit : la halakha est comme Rabbi Yehouda ; et Chmouel a dit : la halakha est comme Rabbi Chimon !
Rava dit plutôt : moi et le lion de la compagnie l'avons expliqué ; et qui est-ce ? Rabbi Hiya bar Avin : la halakha est comme Rabbi Chimon, mais pas pour sa raison.
Deuxième objection : deux traditions (avec ou sans rapporteurs) font dire à Rav que la halakha suit Rabbi Yehouda, qui interdit le davar she-eino mitkaven. Comment Rav peut-il alors permettre l'huile de rose ?
Rava, avec Rabbi Hiya bar Avin ("le lion de la compagnie"), répond : pour l'huile de rose, la halakha suit Rabbi Chimon dans sa conclusion (permis), sans adopter sa raison. Selon Rachi, cette formule sert à ne pas faire contredire Rav par lui-même.
Que signifie "la halakha est comme Rabbi Chimon, mais pas pour sa raison" ? Si l'on dit : la halakha est comme Rabbi Chimon, qui permet ; mais pas pour sa raison, car Rabbi Chimon pense que (l'huile) guérit, et Rav pense qu'elle ne guérit pas.
Mais Rav pense-t-il qu'elle ne guérit pas ? Du fait qu'on enseigne : "les fils de rois s'oignent les plaies d'huile de rose", il s'ensuit qu'elle guérit !
Plutôt : la halakha est comme Rabbi Chimon, qui permet ; mais pas pour sa raison, car Rabbi Chimon pense : bien qu'elle ne soit pas courante, c'est permis ; et Rav pense : si elle est courante, oui ; si elle n'est pas courante, non. Et dans le lieu de Rav, l'huile de rose était courante.
Contexte (Michna 111a) : on n'a pas le droit de prendre un remède le Chabbat (décret rabbinique). Les fils de rois peuvent s'oindre d'huile de rose, car chez eux c'est un usage ordinaire. Rabbi Chimon étend : kol Israël bnei melakhim, tout Juif est un fils de roi.
Première lecture rejetée : Rav penserait que l'huile ne guérit pas. Impossible, puisque la Michna elle-même la présente comme un soin des plaies. Lecture retenue : Rav suit Rabbi Yehouda sur le principe (un usage visiblement médical est interdit), mais là où l'huile de rose est courante (chekhiha), son usage ne se voit pas comme un soin. Dans le lieu de Rav, c'était le cas ; d'où la conclusion pratique conforme à Rabbi Chimon.
Nous reviendrons à toi, (chapitre) Chemona cheratsim.
Formule de clôture du chapitre 14 du traité, Chemona cheratsim ("les huit reptiles"). Le chapitre suivant, Vé-elou kecharim, traite de la melakha du nœud (kocher) et du dénouement (matir).
MICHNA. Et voici les nœuds pour lesquels on est passible : le nœud des chameliers et le nœud des marins ; et de même qu'il est passible pour les nouer, il est passible pour les défaire.
Rabbi Meir dit : tout nœud qu'il peut défaire d'une seule de ses mains, on n'est pas passible pour lui.
Début du chapitre 15. Le nœud (kocher) et le dénouement (matir) figurent parmi les 39 avot melakhot. On n'est passible d'une hatat que pour un nœud permanent (kecher shel kayama), qu'on n'a pas l'intention de défaire. Le modèle au Michkan : les pêcheurs du hilazon qui nouent et dénouent leurs filets.
Rabbi Meir ajoute un critère : un nœud qu'on défait d'une seule main n'engage pas, même s'il est fait pour durer ; Rachi l'explique par le fait qu'il n'est pas serré. Tossefot note que la question de la boucle (seg. 6) ne peut être tranchée par la Michna du seau (113a), car on n'est pas sur que son auteur soit Rabbi Meir.
GUEMARA. Qu'est-ce que le nœud des chameliers et le nœud des marins ?
Si l'on dit : le nœud qu'on noue à l'anneau du nez (zemama) et le nœud qu'on noue à l'anneau (du navire, isterida), celui-là est un nœud qui n'est pas permanent ! Plutôt : le nœud de l'anneau du nez lui-même, et celui de l'anneau (du navire) lui-même.
Il y a deux nœuds dans chaque cas : celui qui fixe l'anneau (au nez du chameau, à la proue du navire) et celui qui attache la longe à cet anneau. La longe est défaite régulièrement : ce nœud n'est pas permanent. Le nœud visé par la Michna est donc celui de l'anneau lui-même, qui reste en place.
"Rabbi Meir dit : tout nœud, etc." Rav Ahadvoi, frère de Mar Aha, demanda : la boucle (aniva), selon Rabbi Meir, qu'en est-il ? La raison de Rabbi Meir est-elle qu'on peut le défaire d'une seule main, et celle-ci aussi on peut la défaire ; ou peut-être la raison de Rabbi Meir est-elle que (ce nœud) n'est pas serré, et celle-ci est serrée ?
Teiku (la question reste en suspens).
L'aniva est une boucle (un nœud coulant ou une rosette) : on la défait en tirant un bout, donc d'une seule main, mais elle peut être bien serrée. Les deux critères possibles de Rabbi Meir divergent ici : "se défait d'une main" (pas passible) ou "n'est pas serré" (passible, puisqu'elle l'est). La question reste teiku.
MICHNA. Il y a des nœuds pour lesquels on n'est pas passible comme pour le nœud des chameliers et le nœud des marins : une femme noue l'ouverture de sa tunique, les cordons de son filet à cheveux et ceux de sa ceinture (peskiya), les courroies de la chaussure et de la sandale, les outres de vin et d'huile, et la marmite de viande.
Rabbi Eliezer ben Yaakov dit : on noue (une corde) devant la bête pour qu'elle ne sorte pas.
La Michna énumère des nœuds qui ne rendent pas passible d'une hatat, parce qu'ils sont défaits régulièrement. Rachi distingue déjà deux niveaux : certains sont patour aval assour (exempt mais interdit), d'autres, comme l'ouverture de la tunique, sont permis d'emblée (moutar lekhathila), puisqu'on les défait chaque jour. Peskiya : ceinture large munie de cordons.
GUEMARA. Cela même est difficile : tu as dit "il y a des nœuds pour lesquels on n'est pas passible comme pour le nœud des chameliers et le nœud des marins" ; il n'y a pas d'obligation (de hatat), mais il y a un interdit ; et ensuite on enseigne "une femme noue l'ouverture de sa tunique" : même d'emblée !
Voici ce qu'il dit : il y a des nœuds pour lesquels on n'est pas passible comme pour le nœud des chameliers et le nœud des marins ; et lesquels sont-ils ?
Contradiction interne : l'ouverture "on n'est pas passible" suggère un interdit rabbinique, mais la liste qui suit décrit des actes permis d'emblée. La Guemara commence à reformuler la Michna : il existe une catégorie intermédiaire (exempt mais interdit), puis la liste des nœuds permis. La suite, en 112a, identifie cette catégorie intermédiaire (le nœud des artisans).
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).