Shabbat 124a — Déplacer un ustensile pour un besoin ou sans besoin : Rabba, Rava et le décret de Yom Tov à cause du Chabbat

Shabbat 124a

Sougya : Le daf achève la liste des michnayot que Rabbi Elazar situe avant l'autorisation de déplacer les ustensiles (les bâtons de l'agneau pascal, le verrou à tête épaisse, le mortier) ; Rabba propose de les expliquer toutes après cette autorisation. La Michna oppose ensuite le Tanna kamma, qui permet de déplacer les ustensiles pour un besoin et sans besoin, à Rabbi Nehemia, qui exige un besoin.

Rabba et Rava définissent différemment ces termes selon l'usage de l'objet (permis ou interdit) et le but du déplacement (l'objet lui-même, sa place, ou le protéger du soleil). Les objections d'Abaye conduisent à la question du décret interdisant à Yom Tov ce qui est interdit le Chabbat : Rav Yossef et Rav Pappa rattachent les michnayot contradictoires à des Tannaim différents.

Déplacer un ustensile le Chabbat : qui permet quoi ? Rabba Tanna kamma Rabba Rabbi Nehemia Rava Tanna kamma Rava Rabbi Nehemia Usage permis pour l'objet (goufo) permis permis permis permis Usage permis pour sa place (mekomo) permis interdit permis permis Usage permis du soleil à l'ombre non précisé non précisé permis interdit Usage interdit pour l'objet (goufo) permis interdit permis interdit Usage interdit pour sa place (mekomo) interdit interdit permis interdit Usage interdit du soleil à l'ombre non précisé non précisé interdit interdit Selon Rachi, Rabbi Nehemia n'autorise jamais un objet à usage interdit, même pour l'objet lui-même. Chez Rabba, sans besoin = pour sa place ; chez Rava, sans besoin = du soleil à l'ombre.
Les définitions de Rabba et de Rava pour le Tanna kamma et Rabbi Nehemia.
Décrète-t-on a Yom Tov à cause du Chabbat ? On n'appuie pas la marmite sur une bûche raison : décret de Yom Tov à cause du Chabbat Contre : on fait tomber les fruits par la lucarne à Yom Tov, pas le Chabbat (pas de décret) Pour : entre Yom Tov et le Chabbat, seule la nourriture diffère (on décrète) Rav Yossef : bête et son petit tombés dans une fosse R. Eliezer (pas de subterfuge) : on décrète R. Yehochoua (subterfuge permis) : on ne décrète pas Réfute : R. Eliezer permet peut-être sans nourriture possible ; R. Yehochoua exige peut-être un subterfuge Rav Pappa : ceci est Beit Chammai, cela est Beit Hillel (suite en 124b)
Le fil de la discussion sur le décret de Yom Tov à cause du Chabbat.
1
יָדוֹ עַל כֶּתֶף חֲבֵירוֹ וְיַד חֲבֵירוֹ עַל כְּתֵיפוֹ, וְתוֹלֶה וּמַפְשִׁיט.

[il pose] sa main sur l'épaule de son compagnon et la main de son compagnon sur son épaule, puis il suspend [l'agneau] et l'écorche.

📜 Rachi (1)
יָדוֹ עַל כֶּתֶף חֲבֵרוֹ דְּלָא מִטַּלְטְלֵי מַקְלוֹת:
Sa main sur l'épaule de son compagnon : car on ne déplace pas les bâtons.
💡 Explication

Suite de la parole de Rabbi Elazar : quand le 14 Nissan tombe un Chabbat, on n'utilise pas les bâtons pour écorcher l'agneau pascal, et les bras des deux hommes les remplacent. Ces bâtons ont un usage permis, et pourtant on ne les déplace pas : la michna date donc d'avant l'autorisation des ustensiles.

2
גְּלוּסְטְרָא — דִּתְנַן: נֶגֶר שֶׁיֵּשׁ בְּרֹאשׁוֹ גְּלוֹסְטְרָא, רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ אוֹמֵר: שׁוֹמְטָהּ מִן פֶּתַח זֶה וְתוֹלָהּ בַּחֲבֵירוֹ בְּשַׁבָּת. רַבִּי טִרְפוֹן אוֹמֵר: הֲרֵי הוּא כְּכָל הַכֵּלִים וּמִיטַּלְטֵל בֶּחָצֵר.

La glustera (tête épaisse) : car nous avons appris : un verrou qui a une glustera à sa tête, Rabbi Yehochoua dit : on le fait glisser de cette porte et on le suspend à l'autre le Chabbat. Rabbi Tarfon dit : il est comme tous les ustensiles, et on le déplace dans la cour.

📜 Rachi (2)
גְּלוּסְטְרָא דִּתְנַן רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ אָמַר נֶגֶר שֶׁיֵּשׁ בְּרֹאשׁוֹ גְּלוֹסְטְרָא שֶׁרֹאשָׁהּ עָב וְרָאוּי לָדוּךְ בּוֹ שׁוּם וְנוֹעֲלִין בּוֹ דֶּלֶת:
Glustera : car nous avons appris que Rabbi Yehochoua dit : un verrou qui a une glustera à sa tête, c'est-à-dire dont la tête est épaisse et apte à piler l'ail ; et on ferme la porte avec.
שׁוֹמְטָהּ מִפֶּתַח זֶה וְתוֹלָהּ בַּחֲבֵרוֹ ואע"ג דְּצָרִיךְ לְגוּפוֹ לִתְלוֹתוֹ בַּחֲבֵרוֹ וּלְנוֹעֲלָהּ בּוֹ שׁוֹמְטוֹ ע"י גְּרִירָה אֲבָל טִלְטוּל גָּמוּר לֹא ואע"פ שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר לָא שָׁרִי לֵיהּ לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ:
On le fait glisser de cette porte et on le suspend à l'autre : bien qu'on en ait besoin pour l'objet lui-même, pour le suspendre à l'autre porte et la fermer avec, on le fait glisser en le traînant, mais un déplacement complet, non. Et bien que son usage soit permis, on ne l'autorise pas pour le besoin de l'objet lui-même.
🗂️ Tossefot (1)
הֲרֵי הִיא כְּכָל הַכֵּלִים אע"ג דְּקֹודֶם הַתָּרַת כֵּלִים נִשְׁנֵית אִיכָּא לְמֵימ' כְּכָל הַכֵּלִים כְּעֵין כּוֹסוֹת וּקְעָרוֹת:
Il est comme tous les ustensiles : bien que [cette michna] ait été enseignée avant l'autorisation des ustensiles, on peut dire : comme tous les ustensiles, à savoir comme les coupes et les plats.
💡 Explication

Le verrou (nagar) muni d'un bout épais sert aussi de pilon : il a donc le statut d'ustensile. Rabbi Yehochoua ne permet que de le faire glisser (chemita), sans le soulever. Selon Rabbi Elazar, cette restriction montre que la michna précède l'autorisation. Tossefot explique la formule de Rabbi Tarfon : il compare le verrou aux coupes et aux plats, déjà permis à cette époque.

3
מְדוֹכָה — הָא דַּאֲמָרָן. אָמַר רַבָּה: מִמַּאי, דִּילְמָא לְעוֹלָם אֵימָא לְךָ לְאַחַר הַתָּרַת כֵּלִים נִשְׁנוּ: קָנִים טַעְמָא מַאי — מִשּׁוּם אִיעַפּוֹשֵׁי, בְּהַאי פֻּורְתָּא לָא מִיעַפַּשׁ. מַקְלוֹת, אֶפְשָׁר כְּרַבִּי אֶלְעָזָר.

Le mortier : ce que nous avons dit. Rabba dit : d'où [le tires-tu] ?

Peut-être, en réalité, je te dirais qu'elles ont été enseignées après l'autorisation des ustensiles : les baguettes, quelle en est la raison ? À cause de la moisissure ; en si peu de temps, [le pain] ne moisit pas.

Les bâtons : il est possible [d'agir] comme Rabbi Elazar.

📜 Rachi (4)
מְדוֹכָה הָא דַּאֲמַרַן לְעֵיל אע"ג דְּשַׁנְייָה רָבָא לְעֵיל מֵחַמָּה לְצֵל וְאַבַּיֵּי שְׁנִיָּיה לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ שִׁינּוּיֵי דְּחִיקִי נִינְהוּ אֶלָּא קֹודֶם הַתָּרַת כֵּלִים נִשְׁנוּ:
Le mortier, ce que nous avons dit : plus haut. Bien que Rava l'ait expliqué plus haut [par un déplacement] du soleil à l'ombre, et Abaye par le besoin de sa place, ce sont des réponses forcées ; [Rabbi Elazar tient] plutôt qu'elles ont été enseignées avant l'autorisation des ustensiles.
קָנִים טַעְמָא מַאי מְסַדְּרִין אוֹתָם בַּמַּעֲרָכָה:
Les baguettes, quelle en est la raison : [pourquoi] les dispose-t-on dans la rangée ?
מִשּׁוּם אִיעַפּוֹשֵׁי דְּלָא סָמְכִינַן אַנִּיסָּא וּמִשּׁוּם הַהוּא פֻּורְתָּא שֶׁהַיְּשָׁנָה מִתְעַכֶּבֶת בְּלֹא קָנִים מִלֵּילֵי שַׁבָּת לְשַׁבָּת וְהַחֲדָשָׁה מִשַּׁבָּת לְמוֹצַ"שׁ לָא מִיעַפְּשִׁי:
À cause de la moisissure : car on ne compte pas sur le miracle. Et pour ce peu de temps où l'ancienne [rangée] reste sans baguettes, de la nuit du Chabbat au Chabbat, et la nouvelle, du Chabbat à la sortie du Chabbat, elles ne moisissent pas.
כדר"א מַנִּיחַ יָדוֹ עַל כֶּתֶף חֲבֵירוֹ:
Comme Rabbi Elazar : il pose sa main sur l'épaule de son compagnon.
💡 Explication

Rabba conteste la preuve de Rabbi Elazar. Après l'autorisation, on ne déplace un ustensile que pour un besoin réel. Les baguettes des pains de proposition évitent la moisissure, qui ne survient pas en un jour ; les bâtons sont remplacés par les épaules. Dans les deux cas, il n'y a pas de besoin, d'où l'interdit.

4
גְּלוּסְטְרָא — כִּדְרַבִּי יַנַּאי, דְּאָמַר רַבִּי יַנַּאי: בְּחָצֵר שֶׁאֵינָהּ מְעֹורֶבֶת עָסְקִינַן, רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ סָבַר: תּוֹךְ הַפֶּתַח כְּלִפְנִים דָּמֵי וְקָמְטַלְטֵל מָנָא דְבָתִּים בְּחָצֵר. וְרַבִּי טֵרָפוֹן סָבַר: תּוֹךְ הַפֶּתַח כְּלַחוּץ דָּמֵי, וּמָנָא דְּחָצֵר בְּחָצֵר קָא מְטַלְטֵל.

La glustera : selon Rabbi Yannai, car Rabbi Yannai a dit : nous traitons d'une cour sans erouv. Rabbi Yehochoua estime : l'intérieur de l'embrasure est considéré comme le dedans, et il déplace un ustensile des maisons dans la cour.

Et Rabbi Tarfon estime : l'intérieur de l'embrasure est considéré comme le dehors, et il déplace un ustensile de la cour dans la cour.

📜 Rachi (3)
שֶׁאֵינָהּ מְעֹורֶבֶת שֶׁהַרְבֵּה בָּתִּים פְּתוּחִים לָהּ וְלֹא עֵירְבוּ דְּכֵלִים שֶׁשָּׁבְתוּ בַּבָּתִּים אָסוּר לְהוֹצִיאָן לֶחָצֵר וְשֶׁשָּׁבְתוּ בֶּחָצֵר מֻותָּר לְטַלְטְלָן בֶּחָצֵר שֶׁהֶחָצֵר כֻּולּוֹ רְשׁוּת לְעַצְמוֹ הוּא וְהַבָּתִּים מְיֻוחָדִים לְכָל אִישׁ בֵּיתוֹ:
Sans erouv : sur laquelle ouvrent de nombreuses maisons, dont [les habitants] n'ont pas fait d'erouv. Les ustensiles qui ont passé le Chabbat dans les maisons, il est interdit de les sortir dans la cour ; ceux qui ont passé le Chabbat dans la cour, il est permis de les déplacer dans la cour, car toute la cour est un domaine en soi, alors que les maisons sont propres à chacun.
תּוֹךְ הַפֶּתַח שֶׁנָּטַל הַנַּגָּר מִשָּׁם:
L'intérieur de l'embrasure : d'où il a pris le verrou.
וְקָא מְטַלְטֵל מָנָא דְּבַיִת בְּחָצֵר הִלְכָּךְ שׁוֹמְטָהּ אִין דְּטִלְטוּל מִן הַצַּד הִיא אֲבָל טִלְטוּל גָּמוּר לֹא:
Et il déplace un ustensile de maison dans la cour : c'est pourquoi le faire glisser, oui, car c'est un déplacement indirect (tiltoul min hatsad) ; mais un déplacement complet, non.
💡 Explication

Rabba explique la michna du verrou sans recourir à l'époque des restrictions. La cour n'a pas d'erouv (erouv hatserot). Le verrou pend dans l'embrasure de la porte. Pour Rabbi Yehochoua, cet espace appartient à la maison : le verrou est un ustensile de maison, qu'on ne peut que faire glisser. Pour Rabbi Tarfon, il appartient à la cour.

🖼️ Schéma
Cour sans erouv : où se trouve le verrou ? Maison ustensiles de la maison : ne sortent pas dans la cour Embrasure de la porte (tokh hapetah) où pend le verrou Cour commune ustensiles de la cour : se déplacent dans la cour Rabbi Yehochoua embrasure = dedans ustensile de maison : on le traîne seulement Rabbi Tarfon embrasure = dehors ustensile de cour : déplacement permis
Le statut de l'embrasure selon Rabbi Yehochoua et Rabbi Tarfon.
5
מְדוֹכָה — רַבִּי נְחֶמְיָה הִיא.

Le mortier : c'est Rabbi Nehemia.

📜 Rachi (1)
מְדוֹכָה רַבִּי נְחֶמְיָה הִיא דְּאָמַר וּבְעֵירוּבִין (דַּף לה.) אֲפִילּוּ טַלִּית וְאַפֵּי' תַּרְוָוד אֵין נִיטָּלִין אֶלָּא לְצֹורֶךְ תַּשְׁמִישׁ הַמְיֻוחָד:
Le mortier, c'est Rabbi Nehemia : qui dit (et [voir] Erouvin 35a) : même un manteau et même une louche ne se prennent que pour l'usage qui leur est propre.
💡 Explication

Le mortier vide ne se déplace pas, car Rabbi Nehemia n'autorise un ustensile que pour son usage propre. La Michna suivante présente son opinion.

6
מַתְנִי׳ כָּל הַכֵּלִים נִיטָּלִין לְצֹורֶךְ וְשֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ. רַבִּי נְחֶמְיָה אוֹמֵר: אֵין נִיטָּלִין אֶלָּא לְצֹורֶךְ.

MICHNA. Tous les ustensiles se prennent pour un besoin et sans besoin.

Rabbi Nehemia dit : ils ne se prennent que pour un besoin.

📜 Rachi (1)
מַתְנֵי' ה"ג בְּמַתְנִיתִין כָּל הַכֵּלִים נִיטָּלִין לְצֹורֶךְ כו':
Michna : voici notre version dans la michna : tous les ustensiles se prennent pour un besoin, etc.
💡 Explication

La Michna oppose deux positions sur le déplacement des ustensiles le Chabbat. Le sens de pour un besoin (letsorekh) et sans besoin (chelo letsorekh) est discuté dans la Guemara.

7
גְּמ׳ מַאי ״לְצֹורֶךְ״ וּמַאי ״שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ״?

GUEMARA. Que signifie pour un besoin et que signifie sans besoin ?

📜 Rachi (1)
גְּמָ' מַאי לְצֹורֶךְ וּמַאי שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ אָמַר רַבָּה כו' לְצֹורֶךְ דְּשָׁרֵי תַּנָּא קַמָּא הַיְינוּ דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר וּמְטַלְטְלוֹ לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ:
Guemara, que signifie pour un besoin... Rabba dit, etc. : le pour un besoin que permet le Tanna kamma désigne un objet dont l'usage est permis, qu'on déplace pour le besoin de l'objet lui-même.
8
אָמַר רַבָּה: ״לְצֹורֶךְ״ — דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ. ״שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ״ — דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ, וְדָבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְאִיסּוּר, לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ — אִין, לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ — לֹא. וַאֲתָא רַבִּי נְחֶמְיָה לְמֵימַר וַאֲפִילּוּ דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר, לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ — אִין, לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ — לָא. אֲמַר לֵיהּ רָבָא: לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ, ״שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ״ קָרֵית לֵיהּ?!

Rabba dit : pour un besoin : un objet dont l'usage est permis, pour le besoin de l'objet. Sans besoin : un objet dont l'usage est permis, pour le besoin de sa place ; et un objet dont l'usage est interdit, pour le besoin de l'objet, oui, pour le besoin de sa place, non.

Et Rabbi Nehemia vient dire : même un objet dont l'usage est permis, pour le besoin de l'objet, oui, pour le besoin de sa place, non. Rava lui dit : le besoin de sa place, tu l'appelles sans besoin ?!

📜 Rachi (2)
שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר וּמְטַלְטְלוֹ שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ אֲבָל צָרִיךְ לִמְקוֹמוֹ:
Sans besoin, un objet dont l'usage est permis : qu'il déplace sans avoir besoin de l'objet lui-même, mais il a besoin de sa place.
וְדָבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְאִיסּוּר לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ הוּא דְּאִישְׁתְּרַאי אִם צָרִיךְ לוֹ לִמְלֶאכֶת הֶיתֵּר אֲבָל שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ ואע"ג דְּצָרִיךְ לִמְקוֹמוֹ לָא וְרַבָּה לְטַעְמֵיהּ דְּאָמַר לְעֵיל (שַׁבָּת דַּף קכב:) גַּבֵּי קוּרְנָס שֶׁל נַפָּחִים נָמֵי מֻותָּר לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ:
Et un objet dont l'usage est interdit, pour le besoin de l'objet : c'est cela qui a été permis, s'il en a besoin pour un travail permis ; mais sans besoin de l'objet, même s'il a besoin de sa place, non. Et Rabba suit son opinion, car il a dit plus haut (Chabbat 122b), à propos du marteau des forgerons, qu'il est permis aussi pour le besoin de l'objet.
⚖️ Rosh (1)
גְּמָ' מַאי לְצֹורֶךְ וּמַאי שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ. אָמַר רָבָא דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר בֵּין לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ בֵּין לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ וַאֲפִילּוּ מֵחַמָּה לְצֵל. דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְאִיסּוּר לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ וּלְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ אִין מֵחַמָּה לַצֵּל לָא. וְאַף רַב סָבַר כְּוָותֵיהּ דְּרָבָא דְּאָמַר רַב מָר שֶׁלֹּא יִגָּנֵב זֶהוּ שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ וְאָסוּר טַעְמָא דִּשְׁלָא יִגָּנֵב הָא לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ וּלְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ מֻותָּר. רַב מָרִי בַּר רָחֵל הֲוָה לֵיהּ הָנְהוּ סַדְיְוָתָא בְּשִׁמְשָׁא אֲתָא לְקַמֵּיהּ דְּרָבָא א"ל מַהוּ לְטַלְטְלִינְהוּ אֲמַר לֵיהּ שָׁרוּ דְּהָא חָזוּ לָךְ. א"ל אִית לִי אַחֲרֵינִי חֲזוּ לְאוֹרְחִים אִית לִי נָמֵי לְאוֹרְחִים אֲמַר לֵיהּ גַּלִּית אַדַּעְתָּךְ דִּכְאַבַּיֵּי סְבִירָא לָךְ לכ"ע שָׁרִי לְדִידָךְ אָסוּר. א"ר אַבָּא א"ר חַיָּיא בַּר אָשֵׁי אָמַר רַב מַכְבֵּדוֹת שֶׁל מֵילָת מֻותָּר לְטַלְטְלָן בְּשַׁבָּת אֲבָל שֶׁל תְּמָרָה לָא וְכֵן א"ר אֶלְעָזָר. וְהָנֵי מִילֵּי מֵחַמָּה לְצֵל אֲבָל לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ אוֹ לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ אַף שֶׁל תְּמָרָה מֻותָּר לְטַלְטְלָן דקי"ל דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְאִיסּוּר בֵּין לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ בֵּין לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ מֻותָּר אֲבָל מֵחַמָּה לְצֵל לֹא. פֵּירוּשׁ מַכְבְּדוֹת שֶׁל מִילָת כְּמוֹ זְנַב שׁוּעָל וְכַיּוֹצֵא בּוֹ שֶׁמְּכַבְּדִין בּוֹ אֶת הַמִּילָת. וְהָאִידָּנָא דקי"ל כַּר' שִׁמְעוֹן דְּאָמַר דָּבָר שֶׁאֵין מִתְכַּוֵּין מֻותָּר הָוֵי מַכְבְּדוֹת שֶׁל תְּמָרָה דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר וְאַפֵּי' מֵחַמָּה לְצֵל שָׁרִי. וְאֵין לִסְמֹוךְ עַל זֶה אֶלָּא כַּאֲשֶׁר כָּתַבְתִּי לְעֵיל פ' הַמַּצְנִיעַ סִי' ג דְּאַף ר' שִׁמְעוֹן מוֹדֶה דְּאָסוּר לְכַבֵּד הַבַּיִת בַּמַּכְבְּדוֹת לְפִי שֶׁמֵּזִיז עָפָר וַעֲצָמוֹת וַאֲבָנִים מִמְּקוֹמָן:
Guemara. Que signifie pour un besoin et que signifie sans besoin ? Rava dit : un objet dont l'usage est permis, aussi bien pour le besoin de l'objet que pour le besoin de sa place, et même du soleil à l'ombre. Un objet dont l'usage est interdit, pour le besoin de l'objet et pour le besoin de sa place, oui ; du soleil à l'ombre, non. Rav aussi est de l'avis de Rava, car Rav a dit : [déplacer un objet] pour qu'il ne soit pas volé, c'est cela sans besoin, et c'est interdit. La raison est : pour qu'il ne soit pas volé ; mais pour le besoin de l'objet et pour le besoin de sa place, c'est permis. Rav Mari bar Rahel avait des coussins au soleil. Il vint devant Rava et lui demanda : puis-je les déplacer ? Il lui répondit : c'est permis, car ils te sont utiles. Il lui dit : j'en ai d'autres. [Rava dit :] ils sont utiles pour des invités. [Il répondit :] j'en ai aussi pour des invités. Rava lui dit : tu as révélé ta pensée, tu es de l'avis d'Abaye ; pour tout le monde c'est permis, pour toi c'est interdit. Rabbi Abba a dit au nom de Rabbi Hiya bar Achi au nom de Rav : les balais de milat, il est permis de les déplacer le Chabbat, mais ceux de palmier, non ; et Rabbi Elazar a dit de même. Cela ne vaut que du soleil à l'ombre ; mais pour le besoin de l'objet ou pour le besoin de sa place, même ceux de palmier, il est permis de les déplacer, car nous tenons qu'un objet dont l'usage est interdit, aussi bien pour le besoin de l'objet que pour le besoin de sa place, est permis, mais du soleil à l'ombre, non. Explication : les balais de milat (laine fine) sont comme une queue de renard et objets semblables, avec lesquels on nettoie la laine fine. Et aujourd'hui, où nous tenons comme Rabbi Chimon, qui dit qu'un acte non intentionnel (davar che-eino mitkaven) est permis, les balais de palmier sont un objet dont l'usage est permis, et même du soleil à l'ombre c'est permis. Mais on ne peut s'appuyer sur cela, sinon selon ce que j'ai écrit plus haut au chapitre Hamatsnia, siman 3 : même Rabbi Chimon reconnaît qu'il est interdit de balayer la maison avec des balais, parce qu'on déplace de la terre, des os et des pierres de leur place.
💡 Explication

Deux critères se croisent. L'usage de l'objet : permis (melakhto leheter, une coupe) ou interdit (melakhto leissour, un marteau). Le but du déplacement : se servir de l'objet (letsorekh goufo) ou libérer la place qu'il occupe (letsorekh mekomo). Pour Rabba, le besoin de la place est encore appelé sans besoin. Rava conteste cette appellation : libérer une place est un vrai besoin.

Le Roch tranche selon Rava et en tire les conséquences pratiques (coussins, balais).

9
אֶלָּא אָמַר רָבָא: ״לְצֹורֶךְ״ — דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר, בֵּין לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ בֵּין לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ. ״שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ״ — וַאֲפִילּוּ מֵחַמָּה לְצֵל. וְדָבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְאִיסּוּר, לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ וּלְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ — אִין, מֵחַמָּה לְצֵל — לֹא. וַאֲתָא רַבִּי נְחֶמְיָה לְמֵימַר: וַאֲפִילּוּ דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר, לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ וּלְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ — אִין, מֵחַמָּה לְצֵל — לָא.

Mais Rava dit : pour un besoin : un objet dont l'usage est permis, aussi bien pour le besoin de l'objet que pour le besoin de sa place. Sans besoin : même du soleil à l'ombre.

Et un objet dont l'usage est interdit, pour le besoin de l'objet et pour le besoin de sa place, oui ; du soleil à l'ombre, non. Et Rabbi Nehemia vient dire : même un objet dont l'usage est permis, pour le besoin de l'objet et pour le besoin de sa place, oui ; du soleil à l'ombre, non.

📜 Rachi (1)
א"ל רָבָא כּוּ' אֶלָּא אָמַר כו' וּלְרָבָא דְּמוּקֵי אַלִּיבָּא דְּרַבִּי נְחֶמְיָה דִּלְצֹורֶךְ גּוּפוֹ וּלְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ מֻותָּר ע"כ הַאי לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ כְּגוֹן שֶׁזֶּה הַתַּשְׁמִישׁ מְיֻוחָד לוֹ דְּתַנְיָא לְקַמָּן בְּפֶרֶק חָבִית (שַׁבָּת שַׁבָּת דַּף קמו.) רַבִּי נְחֶמְיָה אוֹמֵר אֲפִילּוּ תַּרְוָוד וַאֲפִילּוּ טַלִּית אֵין נִיטָּלִין אֶלָּא לְצֹורֶךְ תַּשְׁמִישָׁן וְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ נָמֵי לְרָבָא כְּצֹורֶךְ גּוּפוֹ וְתַשְׁמִישׁוֹ דָּמֵי וּלְרַבָּה צֹורֶךְ גּוּפוֹ הוּא דְּשָׁרֵי רַבִּי נְחֶמְיָה וְדַוְקָא לְתַשְׁמִישׁ הַמְיֻוחָד לוֹ וּבֵין לְרַבָּה וּבֵין לְרָבָא דַּוְקָא דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר אֲבָל דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְאִיסּוּר אֲפִילּוּ לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ לָא שָׁרֵי רַבִּי נְחֶמְיָה דְּהַאי צֹורֶךְ גּוּפוֹ לָאו תַּשְׁמִישׁ הַמְיֻוחָד לוֹ הוּא דְּהָא מְיֻוחָד לִמְלֶאכֶת אִיסּוּר:
Rava lui dit, etc. Mais il dit, etc. : selon Rava, qui explique d'après Rabbi Nehemia que pour le besoin de l'objet et pour le besoin de sa place c'est permis, ce besoin de l'objet désigne nécessairement le cas où cet usage lui est propre, comme il est enseigné plus loin au chapitre Havit (Chabbat 146a) : Rabbi Nehemia dit : même une louche et même un manteau ne se prennent que pour leur usage ; et le besoin de sa place aussi, selon Rava, équivaut au besoin de l'objet et à son usage. Et selon Rabba, c'est le besoin de l'objet que Rabbi Nehemia permet, et seulement pour l'usage qui lui est propre. Et aussi bien selon Rabba que selon Rava, [cela vaut] seulement pour un objet dont l'usage est permis ; mais un objet dont l'usage est interdit, même pour le besoin de l'objet, Rabbi Nehemia ne le permet pas, car ce besoin de l'objet n'est pas l'usage qui lui est propre, puisqu'il est destiné à un travail interdit.
💡 Explication

Pour Rava, le besoin de la place équivaut au besoin de l'objet. Le cas limite devient le déplacement du soleil à l'ombre (mehama letsel), fait pour protéger l'objet sans s'en servir. Le Tanna kamma le permet pour un objet à usage permis ; Rabbi Nehemia l'interdit.

🖼️ Schéma
Déplacer un ustensile le Chabbat : qui permet quoi ? Rabba Tanna kamma Rabba Rabbi Nehemia Rava Tanna kamma Rava Rabbi Nehemia Usage permis pour l'objet (goufo) permis permis permis permis Usage permis pour sa place (mekomo) permis interdit permis permis Usage permis du soleil à l'ombre non précisé non précisé permis interdit Usage interdit pour l'objet (goufo) permis interdit permis interdit Usage interdit pour sa place (mekomo) interdit interdit permis interdit Usage interdit du soleil à l'ombre non précisé non précisé interdit interdit Selon Rachi, Rabbi Nehemia n'autorise jamais un objet à usage interdit, même pour l'objet lui-même. Chez Rabba, sans besoin = pour sa place ; chez Rava, sans besoin = du soleil à l'ombre.
Les positions croisées de Rabba et Rava.
10
יָתֵיב רַב סָפְרָא וְרַב אַחָא בַּר הוּנָא וְרַב הוּנָא בַּר חֲנִינָא, וְיָתְבִי וְקָאָמְרִי: לְרַבָּה אַלִּיבָּא דְּרַבִּי נְחֶמְיָה הָנֵי קְעָרוֹת הֵיכִי מְטַלְטְלִינַן? אֲמַר לְהוּ רַב סָפְרָא: מִידֵּי דְּהָוֵה אַגְּרָף שֶׁל רְעִי.

Rav Safra, Rav Aha bar Houna et Rav Houna bar Hanina étaient assis, et ils disaient : selon Rabba, d'après Rabbi Nehemia, ces plats, comment les déplaçons-nous ? Rav Safra leur dit : comme pour un pot de chambre.

📜 Rachi (2)
לְרַבָּה אַלִּיבָּא דְּרַבִּי נְחֶמְיָה דְּאָמַר דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ לֹא:
Selon Rabba d'après Rabbi Nehemia : qui dit qu'un objet dont l'usage est permis, pour le besoin de sa place, non.
הָנֵי קְעָרוֹת לְאַחַר אֲכִילָה הֵיכִי מְטַלְטֵל לְהוּ לְסַלְּקָן מִלְּפָנֵינוּ:
Ces plats : après le repas, comment les déplace-t-on pour les enlever de devant nous ?
💡 Explication

Après le repas, on débarrasse les plats pour libérer la table, donc pour le besoin de leur place, interdit selon Rabba dans l'opinion de Rabbi Nehemia. Rav Safra compare au pot de chambre (graf chel rei), qu'on sort à cause de sa répugnance : les plats sales sont gênants de la même façon.

11
אֲמַר לֵיהּ אַבָּיֵי לְרַבָּה, לְמָר אַלִּיבָּא דְּרַבִּי נְחֶמְיָה, הָנֵי קְעָרוֹת הֵיכִי מְטַלְטְלִינַן לְהוּ? אֲמַר לֵיהּ: רַב סָפְרָא חַבְרִין תַּרְגְּמַהּ: מִידֵּי דְּהָוֵה אַגְּרָף שֶׁל רְעִי.

Abaye dit à Rabba : selon le maître, d'après Rabbi Nehemia, ces plats, comment les déplaçons-nous ? Il lui répondit : Rav Safra, notre collègue, l'a expliqué : comme pour un pot de chambre.

12
אֵיתִיבֵיהּ אַבַּיֵּי: מְדוֹכָה, אִם יֵשׁ בָּהּ שׁוּם — מְטַלְטְלִין אוֹתָהּ, וְאִם לָאו — אֵין מְטַלְטְלִין אוֹתָהּ. הָכָא בְמַאי עָסְקִינַן — מֵחַמָּה לְצֵל. אַיְּתִיבֶיהָ: וְשָׁוִין שֶׁאִם קִצֵּב עָלָיו בָּשָׂר שֶׁאָסוּר לְטַלְטְלוֹ! הָכָא נָמֵי מֵחַמָּה לַצֵּל.

Abaye lui objecta : un mortier, s'il contient de l'ail, on le déplace ; sinon, on ne le déplace pas. De quoi traitons-nous ici ?

Du soleil à l'ombre. Il lui objecta : et ils s'accordent que s'il a coupé de la viande dessus, il est interdit de le déplacer !

Ici aussi, du soleil à l'ombre.

📜 Rachi (1)
וְאִם לָאו אֵין מְטַלְטְלִין אוֹתָהּ בִּשְׁלָמָא לְרַבָּה כְּגוֹן דְּאֵין צָרִיךְ לְגוּפָהּ [אֶלָּא לִמְקוֹמָהּ] אֶלָּא לְדִידָךְ אַמַּאי:
Et sinon, on ne le déplace pas : c'est bien selon Rabba, [s'il s'agit] d'un cas où il n'a pas besoin de l'objet [mais de sa place] ; mais selon toi, pourquoi ?
💡 Explication

Abaye objecte à Rava : si le besoin de la place est permis, pourquoi interdire le mortier vide, ou le billot après usage ? Rava répond que ces textes parlent d'un déplacement du soleil à l'ombre, interdit aussi selon lui.

13
וְהָא דִּתְנַן: אֵין סוֹמְכִין אֶת הַקְּדֵירָה בְבַקַּעַת וְכֵן בְּדֶלֶת. וְהָא בְּקַעַת דִּבְיוֹם טוֹב דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר הוּא, אַלְמָא דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְהֶיתֵּר בֵּין לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ בֵּין לְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ — אָסוּר! הָתָם מַאי טַעְמָא — כֵּיוָן דִּבְשַׁבָּת דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְאִיסּוּר הוּא, גְּזֵירָה יוֹם טוֹב אַטּוּ שַׁבָּת.

Et ce que nous avons appris : on n'appuie pas la marmite sur une bûche, et de même pour la porte. Or une bûche, à Yom Tov, est un objet dont l'usage est permis ; on voit donc qu'un objet dont l'usage est permis, aussi bien pour le besoin de l'objet que pour le besoin de sa place, est interdit !

Là, quelle est la raison ? Puisque le Chabbat c'est un objet dont l'usage est interdit, [c'est] un décret : Yom Tov à cause du Chabbat.

📜 Rachi (2)
וְכֵן בְּדֶלֶת אוֹקֵימְנָא בְּמַסֶּכֶת בֵּיצָה וְכֵן הַדֶּלֶת אֵין סוֹמְכִין בִּבְקַעַת וביו"ט קָיְימִי:
Et de même la porte : nous l'avons établi dans le traité Beitsa : et de même la porte, on ne l'appuie pas avec une bûche ; et il s'agit de Yom Tov.
וְהָא בְּקַעַת ביו"ט מְלַאכְתָּהּ לְהֶיתֵּר הִיא דִּלְהַסָּקָה חֲזִי וְקַייְמָא וְקָאָסַר לְטַלְטְלָהּ לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ לִמְלָאכָה אַחֶרֶת וְכָל שֶׁכֵּן לְצֹורֶךְ מְקוֹמָהּ: וּמְשַׁנֵּי הָתָם טַעְמָא כֵּיוָן דִּבְשַׁבָּת אָסוּר דְּהָא בְּקַעַת בְּשַׁבָּת מְלַאכְתָּהּ לְאִיסּוּר הִיא בְּיוֹם טוֹב נָמֵי אָסוּר גְּזֵירָה יו"ט אַטּוּ שַׁבָּת:
Or la bûche, à Yom Tov, son usage est permis : car elle est apte et destinée à allumer le feu, et [la michna] interdit de la déplacer pour le besoin de l'objet, pour un autre travail, et à plus forte raison pour le besoin de sa place. Et [la Guemara] répond : là, la raison est que, puisque le Chabbat c'est interdit, car la bûche, le Chabbat, a un usage interdit, à Yom Tov aussi c'est interdit, par décret de Yom Tov à cause du Chabbat.
💡 Explication

À Yom Tov on peut allumer du feu pour cuisiner : la bûche y a donc un usage permis. Pourtant, on ne s'en sert pas pour caler une marmite. Rava répond par une guezera (décret rabbinique) : le Chabbat la bûche est interdite, et les Sages ont étendu l'interdit à Yom Tov.

14
וְכִי תֵּימָא: שַׁבָּת גּוּפֵיהּ תִּישְׁתְּרֵי, דְּהָא דָּבָר שֶׁמְּלַאכְתּוֹ לְאִיסּוּר, לְצֹורֶךְ גּוּפוֹ וּלְצֹורֶךְ מְקוֹמוֹ שְׁרֵי — הָנֵי מִילֵּי הֵיכָא דְּאִיכָּא תּוֹרַת כְּלִי עָלָיו, הֵיכָא דְּלֵיכָּא תּוֹרַת כְּלִי עָלָיו — לֹא.

Et si tu dis : que ce soit permis le Chabbat même, puisqu'un objet dont l'usage est interdit, pour le besoin de l'objet et pour le besoin de sa place, est permis ! Cela ne vaut que là où il a le statut d'ustensile ; là où il n'a pas le statut d'ustensile, non.

💡 Explication

La règle de Rava sur l'objet à usage interdit concerne un ustensile (torat kli), comme un marteau. Une bûche n'est pas un ustensile : elle est mouktse par nature et ne se déplace pas du tout le Chabbat.

15
וּמִי גָּזְרִינַן? וְהִתְנָן: מַשִּׁילִין פֵּירוֹת דֶּרֶךְ אֲרֻובָּה בְּיוֹם טוֹב, אֲבָל לֹא בְּשַׁבָּת!

Et décrétons-nous [ainsi] ? Or nous avons appris : on fait tomber des fruits par la lucarne à Yom Tov, mais pas le Chabbat !

📜 Rachi (1)
מַשִּׁילִין פֵּירוֹת דֶּרֶךְ אֲרֻובָּה בְּיוֹם טוֹב בְּהֶדְיָא תְּנַן אֲבָל לֹא בְּשַׁבָּת פֵּירוֹת הַשְּׁטוּחִים עַל הַגַּג לְייַבְּשָׁן וְרָאָה גְּשָׁמִים מְמַשְׁמְשִׁים וּבָאִין מַשִּׁילָן לָאָרֶץ דֶּרֶךְ אֲרֻובַּת הַגַּג דְּלָא טְרִיחָא מִילְּתָא דְּנוֹפְלִין מֵאֲלֵיהֶן אַלְמָא דְּלָא גָּזְרִינַן וּפָרְכִינַן וּמִי לָא גָּזְרִינַן וְהָתְנַן אֵין בֵּין כו':
On fait tomber des fruits par la lucarne à Yom Tov : nous l'avons appris explicitement, mais pas le Chabbat. Des fruits étalés sur le toit pour sécher, et il voit que la pluie approche : il les fait tomber à terre par la lucarne du toit, car la peine est faible, puisqu'ils tombent d'eux-mêmes. On voit donc que nous ne décrétons pas. Et nous objectons : et ne décrétons-nous pas ? Or nous avons appris : il n'y a entre, etc.
💡 Explication

Cette michna distingue Yom Tov du Chabbat pour une même action : on ne décrète donc pas systématiquement Yom Tov à cause du Chabbat.

🖼️ Schéma
Décrète-t-on a Yom Tov à cause du Chabbat ? On n'appuie pas la marmite sur une bûche raison : décret de Yom Tov à cause du Chabbat Contre : on fait tomber les fruits par la lucarne à Yom Tov, pas le Chabbat (pas de décret) Pour : entre Yom Tov et le Chabbat, seule la nourriture diffère (on décrète) Rav Yossef : bête et son petit tombés dans une fosse R. Eliezer (pas de subterfuge) : on décrète R. Yehochoua (subterfuge permis) : on ne décrète pas Réfute : R. Eliezer permet peut-être sans nourriture possible ; R. Yehochoua exige peut-être un subterfuge Rav Pappa : ceci est Beit Chammai, cela est Beit Hillel (suite en 124b)
Les deux michnayot contradictoires et les réponses.
16
וּמִי לֹא גָּזְרִינַן? וְהִתְנָן: אֵין בֵּין יוֹם טוֹב לַשַּׁבָּת אֶלָּא אֹוכֶל נֶפֶשׁ בִּלְבָד!

Et ne décrétons-nous pas ? Or nous avons appris : il n'y a de différence entre Yom Tov et le Chabbat que pour la nourriture (okhel nefech) seulement !

💡 Explication

Selon cette michna, en dehors de la préparation de la nourriture, tout ce qui est interdit le Chabbat l'est aussi à Yom Tov : les deux michnayot se contredisent.

17
אָמַר רַב יוֹסֵף, לָא קַשְׁיָא: הָא — רַבִּי אֱלִיעֶזֶר, הָא — רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ. דְּתַנְיָא: ״אוֹתוֹ וְאֶת בְּנוֹ״ שֶׁנָּפְלוּ לַבּוֹר, רַבִּי אֱלִיעֶזֶר אוֹמֵר: מַעֲלֶה אֶת הָרִאשׁוֹן עַל מְנָת לְשָׁוחְטוֹ, וְשׁוֹחֲטוֹ. וְהַשֵּׁנִי — עוֹשֶׂה לוֹ פַּרְנָסָה בִּמְקוֹמוֹ בִּשְׁבִיל שֶׁלֹּא יָמוּת. רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ אוֹמֵר: מַעֲלֶה אֶת הָרִאשׁוֹן עַל מְנָת לְשָׁוחְטוֹ, וְאֵינוֹ שׁוֹחֲטוֹ, וּמַעֲרִים וּמַעֲלֶה אֶת הַשֵּׁנִי, רָצָה — זֶה שׁוֹחֵט, רָצָה — זֶה שׁוֹחֵט.

Rav Yossef dit : il n'y a pas de difficulté : ceci est Rabbi Eliezer, cela est Rabbi Yehochoua. Car il est enseigné : [une bête] et son petit tombés dans une fosse.

Rabbi Eliezer dit : on remonte le premier en vue de l'abattre, et on l'abat ; et pour le second, on le nourrit sur place afin qu'il ne meure pas. Rabbi Yehochoua dit : on remonte le premier en vue de l'abattre, et on ne l'abat pas ; puis on use d'un subterfuge et on remonte le second ; s'il veut, il abat celui-ci ; s'il veut, il abat celui-là.

📜 Rachi (2)
לָא קַשְׁיָא הָא דִּתְנַן מַשִּׁילִין דְּשָׁרֵי טִירְחָא ביו"ט מִשּׁוּם אִיבּוּד מָמוֹן רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ הִיא שֶׁהִתִּיר לְהַעֲלוֹת בְּהֵמָה בְּהַעֲרָמָה מִן הַבּוֹר:
Pas de difficulté, ceci : ce que nous avons appris, on fait tomber, qui permet la peine à Yom Tov à cause de la perte d'argent, c'est Rabbi Yehochoua, qui a permis de remonter une bête de la fosse par subterfuge.
וְהָא דִּתְנַן אֵין בֵּין כו' ר"א הִיא:
Et cela : ce que nous avons appris, il n'y a entre, etc., c'est Rabbi Eliezer.
🗂️ Tossefot (1)
הָא ר"א הַהִיא דְּאֵין בֵּין אע"ג דִּבְפ"ק דִּמְגִילָּה (דַּף ז:) דָּייְקִינַן עֲלָהּ הָא לְעִנְיַן מַכְשִׁירֵי אֹוכֶל נֶפֶשׁ זֶה וָזֶה שָׁוִין וְקָאָמַר מַתְנֵי' דְּלָא כְּרַבִּי יְהוּדָה ור"א סְבִירָא לֵיהּ כר"י וַעֲדִיפָא מִדְּרַבִּי יְהוּדָה כִּדְאָמַר בְּרֵישׁ תּוֹלִין (לְקַמָּן שַׁבָּת דַּף קלז:) אִיכָּא לְמֵימַר דְּהַהוּא תַּנָּא סָבַר לָהּ כְּוָותֵיהּ בַּחֲדָא דְּגָזְרִינַן י"ט אַטּוּ שַׁבָּת וּפְלִיג עָלֶיהָ בְּמַכְשִׁירִין וְעוֹד יֵשׁ לוֹמַר דְּאֵין בֵּין דפ"ק דִּמְגִילָּה מַייְרֵי בְּמִילֵּי דְּאוֹרָייְתָא וְאֵין בֵּין דְּהָכָא הַייְנוּ דִּתְנַן בְּמַשִּׁילִין (בֵּיצָה ד' לז:) דְּמַיְירֵי בְּמִילֵּי דִּשְׁבוּת וְאֵינוֹ מֵעִנְיָן אֶחָד תֵּדַע דְּהָכִי פָּרִיךְ עֲלָהּ בְּפֶ' מַשִּׁילִין כִּדְפָרִיךְ הָכָא בִּשְׁמַעְתָּא וְלָא פָּרֵיךְ בְּפ"ק דִּמְגִילָּה וְהָא דְּדָייֵק הָתָם הָא לְעִנְיַן מַכְשִׁירִין זֶה וָזֶה שָׁוִין לָא דִּיֵּיק בְּפֶרֶק מַשִּׁילִין:
Ceci est Rabbi Eliezer : la [michna] il n'y a entre. Au premier chapitre de Meguila (7b), nous en déduisons : donc, pour ce qui prépare la nourriture (makhchirei okhel nefech), l'un et l'autre sont égaux, et [la Guemara] dit que cette michna n'est pas selon Rabbi Yehouda ; or Rabbi Eliezer pense comme Rabbi Yehouda et va plus loin que Rabbi Yehouda, comme il est dit au début du chapitre Tolin (plus loin, Chabbat 137b). On peut dire que ce Tanna pense comme lui sur un point, à savoir que l'on décrète pour Yom Tov à cause du Chabbat, et s'oppose à lui sur les makhchirin. On peut dire encore que le il n'y a entre du premier chapitre de Meguila traite des interdits de la Torah, alors que le il n'y a entre d'ici est celui que nous avons appris au chapitre Machilin (Beitsa 37b), qui traite des interdits rabbiniques (chevout) ; ce sont deux sujets différents. La preuve : c'est ainsi que [la Guemara] objecte au chapitre Machilin, comme elle objecte ici dans cette discussion, et elle n'objecte pas [ainsi] au premier chapitre de Meguila ; et ce qu'elle déduit là-bas, donc pour les makhchirin l'un et l'autre sont égaux, elle ne le déduit pas au chapitre Machilin.
💡 Explication

La Torah interdit d'abattre une bête et son petit (oto ve-et beno) le même jour. Si les deux tombent dans une fosse à Yom Tov, on ne peut en abattre qu'un. Rabbi Eliezer interdit de remonter le second, car cette peine ne sert pas au repas de Yom Tov. Rabbi Yehochoua permet un subterfuge (haarama) pour éviter la perte. Rav Yossef en déduit que Rabbi Yehochoua n'étend pas les interdits à Yom Tov, contrairement à Rabbi Eliezer.

Tossefot concilie cette attribution avec la Guemara de Meguila.

🖼️ Schéma
Une bête et son petit tombés dans une fosse à Yom Tov Interdit d'abattre les deux le même jour Rabbi Eliezer 1er : on le remonte et on l'abat 2e : on le nourrit dans la fosse => pas de peine inutile à Yom Tov Rabbi Yehochoua 1er : on le remonte sans l'abattre 2e : on le remonte par subterfuge => il abat celui qu'il veut
Rabbi Eliezer et Rabbi Yehochoua sur la bête et son petit.
18
מִמַּאי? דִּילְמָא עַד כָּאן לָא קָאָמַר רַבִּי אֱלִיעֶזֶר הָתָם אֶלָּא דְּאֶפְשָׁר בְּפַרְנָסָה, אֲבָל הֵיכָא דְּלָא אֶפְשָׁר בְּפַרְנָסָה לָא.

D'où [le tires-tu] ? Peut-être Rabbi Eliezer ne le dit-il là-bas que parce qu'il est possible de le nourrir ; mais là où il n'est pas possible de le nourrir, non.

💡 Explication

Première réfutation : Rabbi Eliezer interdit peut-être seulement parce qu'une solution existe (nourrir la bête). Sans solution, il permettrait peut-être, et ne décréterait donc pas.

19
אִי נָמֵי, עַד כָּאן לָא קָאָמַר רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ הָתָם דְּאֶפְשָׁר בְּהַעֲרָמָה, אֲבָל הֵיכָא דְּלָא אֶפְשָׁר בְּהַעֲרָמָה — לֹא!

Ou encore : Rabbi Yehochoua ne le dit-il là-bas que parce qu'il est possible [d'agir] par subterfuge ; mais là où il n'est pas possible [d'agir] par subterfuge, non !

📜 Rachi (1)
דְּאֶפְשָׁר בְּהַעֲרָמָה דְּמִיחְזֵי כְּמַאן דַּעֲבִיד לְצֹורֶךְ יו"ט אֲבָל גַּבֵּי מַשִּׁילִין דְּלֵיכָּא הַעֲרָמָה לְדַמּוֹיֵי לְהֶתֵּירָא לֹא:
Qu'il est possible par subterfuge : qui a l'air de celui qui agit pour le besoin de Yom Tov ; mais dans le cas de on fait tomber, où il n'y a pas de subterfuge pour le faire paraître permis, non.
⚖️ Rosh (1)
מַתְנִי' כָּל הַכֵּלִים נִיטָּלִין לְצֹורֶךְ וְשֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ. רַבִּי נְחֶמְיָה אוֹמֵר אֵין נִיטָּלִין אֶלָּא לְצֹורֶךְ:
Michna. Tous les ustensiles se prennent pour un besoin et sans besoin. Rabbi Nehemia dit : ils ne se prennent que pour un besoin.
💡 Explication

Seconde réfutation : Rabbi Yehochoua permet peut-être seulement grâce au subterfuge, qui donne à l'acte l'apparence d'un besoin de Yom Tov. Faire tomber les fruits n'offre pas ce moyen. Les deux michnayot restent donc à expliquer.

20
אֶלָּא אָמַר רַב פָּפָּא: לָא קַשְׁיָא, הָא — בֵּית שַׁמַּאי, הָא — בֵּית הִלֵּל. דִּתְנַן, בֵּית שַׁמַּאי אוֹמְרִים:

Mais Rav Pappa dit : il n'y a pas de difficulté : ceci est Beit Chammai, cela est Beit Hillel. Car nous avons appris : Beit Chammai disent :

💡 Explication

Rav Pappa propose une autre attribution, fondée sur une michna de Beit Chammai et Beit Hillel, citée au daf suivant.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).