Sougya : Le daf achève l'explication de la michna qui permet, le Chabbat, de dégager quatre ou cinq paniers de produits pour faire place aux invités ou à l'étude. Selon Chmouel, le chiffre est approximatif et l'interdit porte sur l'achèvement de la réserve ; la michna suit Rabbi Chimon, qui ne retient pas l'interdit de mouktse.
Le Talmud pose ensuite trois questions : faut-il réduire les trajets ou la charge, le nombre de paniers dépend-il des invités, un seul peut-il dégager pour tous. Il passe enfin à l'aggada sur la grandeur de l'hospitalité (Rabbi Yo'hanan, Rav Dimi, Rav) et aux six choses dont on mange les fruits dans ce monde.
... comme disent les gens ("quatre ou cinq"), et s'il le veut, on peut dégager même davantage. Et que signifie "mais pas la réserve (otsar)" ?
Qu'il ne l'achève pas entièrement, de peur qu'il en vienne à niveler les creux (du sol). Mais commencer, il peut commencer.
Et de qui est cette michna ? De Rabbi Chimon, qui ne retient pas (l'interdit de) mouktse.
Fin de l'explication de Chmouel (débutée en 126b). Le chiffre "quatre ou cinq" est une façon de parler ; l'interdit porte sur le fait d'achever la réserve (otsar), car une fois le sol dégagé on risque d'en niveler les creux (achvouyé goumot), geste interdit le Chabbat.
Pour Chmouel la michna suit Rabbi Chimon, qui n'applique pas l'interdit de mouktse (objet mis de côté, exclu de l'usage du Chabbat) aux produits entreposés. Le Roch rapporte le débat des décisionnaires : il tranche comme Rav Hisda sur le nombre (4 ou 5, pas plus) et comme Chmouel sur le sens de "pas la réserve", en s'appuyant sur Beitsa 35b.
Nos Maîtres ont enseigné : on ne commence pas une réserve en premier, mais on y fait un chemin pour pouvoir entrer et sortir. On y fait un chemin ?!
Tu viens de dire qu'on ne commence pas ! Voici ce qu'il veut dire : on y fait un chemin avec ses pieds en entrant et en sortant.
Cette baraita suit la lecture de Rav Hisda (on ne commence pas une réserve intacte). Le Talmud résout la contradiction interne : le chemin se fait avec les pieds. Rachi explique qu'écarter du pied est un déplacement indirect, qui ne compte pas comme tiltoul (déplacement à la main) d'un objet mouktse.
Nos Maîtres ont enseigné : du grain entassé, s'il a commencé à y puiser la veille du Chabbat, il est permis d'y puiser pendant le Chabbat ; sinon, il est interdit d'y puiser pendant le Chabbat. Ce sont les paroles de Rabbi Chimon.
Rabbi Aha permet. C'est à l'envers !
Dis plutôt : ce sont les paroles de Rabbi Aha, et Rabbi Chimon permet.
Le Talmud corrige une baraita : attribuer la position stricte à Rabbi Chimon contredit sa doctrine connue, lui qui n'applique pas le mouktse. L'expression kelapei laya ("vers où ?") signale une attribution inversée : on échange les noms.
Il a été enseigné : quelle est la mesure du grain entassé ? Un letekh.
Rav Néhoumi bar Zekharia demanda à Abaye : la mesure du grain entassé, combien ? Il lui dit : on a déjà dit que la mesure du grain entassé est un letekh.
Seuil à partir duquel un tas de grain a le statut de réserve (otsar) : un letekh, demi-kor, soit 15 sea. En dessous, le tas n'est pas considéré comme mis de côté.
Il a été demandé : ces quatre ou cinq paniers dont il parle, (veut-il dire) quatre ou cinq paniers, oui, davantage, non ? Donc réduire les trajets vaut mieux.
Ou peut-être réduire la charge vaut-il mieux ?
Première question (ibaya) : quel est le souci de la michna en limitant à 4 ou 5 paniers ? Soit réduire le nombre de trajets (on accepte des paniers lourds), soit réduire la charge (on peut alors porter la même quantité en petits récipients, en plus de trajets). La nafka mina : dégager l'équivalent de 5 paniers avec de petits récipients.
Viens et entends : il a été enseigné dans une baraita : on dégage même quatre ou cinq paniers de cruches d'huile et de cruches de vin. Et il a été enseigné dans une autre : dix ou quinze.
N'est-ce pas sur ce point qu'ils divergent : l'un pense que réduire les trajets vaut mieux, et l'autre pense que réduire la charge vaut mieux ?
Tentative de preuve : deux baraitot semblent diverger, 4-5 contre 10-15. On suppose que "10-15" désigne des paniers plus petits, ce qui refléterait la position "réduire la charge".
Non : tous admettent que réduire les trajets vaut mieux. Et penses-tu que "dix ou quinze" se rapporte aux paniers ?
Il se rapporte aux cruches, et il n'y a pas de difficulté : ici, quand on les porte une par une dans le panier ; là, quand on les porte deux par deux ; et là, quand on les porte trois par trois, comme les petites cruches de Harpanya.
Le Talmud rejette la preuve : le nombre 10-15 désigne des cruches, pas des paniers. On fait toujours cinq trajets ; seule la taille des cruches change combien un panier en contient. Les deux baraitot s'accordent donc, et la question 1 reste ouverte.
Il a été demandé : ces quatre ou cinq dont il parle, (est-ce) même s'il a beaucoup d'invités, ou peut-être tout dépend-il des invités ? Et si tu dis que tout dépend des invités, un seul homme dégage-t-il pour tous, ou peut-être chaque homme dégage-t-il pour lui-même ?
Deuxième et troisième questions, dans le cadre de Rav Hisda (pour qui 4-5 est un nombre précis) : la limite est-elle fixe quel que soit le nombre d'invités, ou augmente-t-elle avec eux ? Et dans ce cas, un seul peut-il dégager pour tous, ou chacun dégage-t-il sa propre part ?
Tossefot en déduit que les 4-5 paniers valent déjà pour une seule personne.
Viens et entends, car Rabba a dit au nom de Rabbi Hiya : une fois Rabbi alla en un certain lieu et vit que la place était étroite pour les élèves ; il sortit dans un champ et trouva un champ plein de gerbes, et Rabbi dégagea les gerbes du champ tout entier. (Déduis-en : tout dépend des invités.)
Récit sur Rabbi (Rabbi Yehouda Hanassi) : pour installer ses élèves il fait dégager tout un champ couvert de gerbes (omarim). Rachi précise la licite : le champ est un karmelit (domaine intermédiaire) et chaque déplacement est inférieur à 4 amot. La quantité suit donc le nombre d'invités.
Et Rav Yossef a dit au nom de Rabbi Hochaya : une fois Rabbi Hiya alla en un certain lieu et vit que la place était étroite pour les élèves ; il sortit dans un champ et trouva un champ plein de gerbes, et Rabbi Hiya dégagea les gerbes du champ tout entier. Déduis-en : tout dépend des invités.
Deuxième version du même récit, attribué à Rabbi Hiya. Conclusion commune : tout dépend des invités. La deuxième question est résolue.
Et il te reste encore à demander : un seul homme dégage-t-il pour tous, ou peut-être chaque homme dégage-t-il pour lui-même ?
La troisième question reste posée : la permission est-elle collective (un seul dégage pour tout le groupe) ou individuelle (chacun dégage la part qui correspond à sa place) ?
Viens et entends : "et Rabbi dégagea". Et selon ton raisonnement, Rabbi aurait dégagé lui-même ?!
Il a plutôt donné l'ordre, et on a dégagé ; et en réalité, chacun dégage pour lui-même.
La preuve tirée de "Rabbi dégagea" est écartée : il est invraisemblable que le Nassi ait porté lui-même les gerbes (Tossefot : tout le champ). Il a donné l'ordre, et chacun a pu dégager pour soi. Le Roch en conclut que la question n'est pas tranchée et qu'on agit avec rigueur : chacun dégage pour lui-même.
"À cause des invités", etc. Rabbi Yo'hanan a dit : l'accueil des invités (hakhnassat orhim) est aussi grand que de se rendre tôt au beit hamidrach, puisqu'il est enseigné : "à cause des invités et à cause de l'interruption du beit hamidrach".
Et Rav Dimi de Néhardé'a a dit : plus grand que de se rendre tôt au beit hamidrach, puisqu'il enseigne "à cause des invités" et ensuite "et à cause de l'interruption du beit hamidrach". Rav Yehouda a dit au nom de Rav : l'accueil des invités est plus grand que l'accueil de la Présence divine (Chekhina), comme il est écrit : "Il dit : Seigneur, si j'ai trouvé grâce à Tes yeux, ne passe pas, etc." (Berechit 18,3).
Rabbi Elazar a dit : viens et vois que la mesure de l'homme de chair et de sang n'est pas comme la mesure du Saint béni soit-Il. Selon la mesure de l'homme de chair et de sang, un petit ne peut pas dire à un grand : "attends que je vienne auprès de toi" ; alors qu'à propos du Saint béni soit-Il, il est écrit : "Il dit : Seigneur, si j'ai trouvé, etc."
Passage à l'aggada. De l'ordre des mots de la michna on tire la valeur de l'hospitalité (hakhnassat orhim) : égale (Rabbi Yo'hanan) ou supérieure (Rav Dimi) au fait de se rendre tôt au beit hamidrach. Rav va plus loin : elle dépasse l'accueil de la Chekhina, puisque Avraham demande à D.ieu d'attendre pendant qu'il reçoit ses hôtes.
Tossefot : cette lecture suppose que le mot "Seigneur" du verset est un Nom saint (Chevouot 35b). Le Ben Yehoyada explique le "viens et vois" de Rabbi Elazar comme un passage du pchat (où le mot est profane) au drach (où il est saint).
Rav Yehouda bar Chila a dit au nom de Rabbi Assi, au nom de Rabbi Yo'hanan : il y a six choses dont l'homme mange les fruits dans ce monde, tandis que le capital demeure pour lui pour le monde futur ; les voici : l'accueil des invités, la visite des malades, la concentration dans la prière, se rendre tôt au beit hamidrach, celui qui élève ses fils à l'étude de la Torah, et celui qui juge son prochain favorablement.
Image financière : les fruits (intérêts) se perçoivent dans ce monde, le capital (keren) reste intact pour le monde futur. Iyoun tefila : selon Rachi, la concentration (kavana) dans la prière. Tossefot concilie avec le principe "la récompense des mitsvot n'est pas dans ce monde" (Kiddouchin 39b).
Est-ce vrai ? Nous avons pourtant appris : voici les choses que l'homme accomplit et dont il mange les fruits dans ce monde, tandis que le capital demeure pour lui pour le monde futur ; les voici : honorer son père et sa mère, les actes de bonté (guemilout hassadim), faire la paix entre un homme et son prochain, et l'étude de la Torah vaut toutes.
[Celles-ci, oui ; d'autres choses, non !]
Objection tirée de la michna de Pea (1,1), qui ne compte que quatre éléments et semble exclure les autres. La réponse du Talmud vient au amud suivant (127b).
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).