Sougya : La Guemara achรจve la preuve que les Rabbanan admettent la distinction de Rabbi Yehouda pour les fruits ordinaires : une baraita permet de presser pruneaux, coings et azeroles, mais pas les grenades, que la maison de Menachya bar Menahem pressait en semaine. Rav Nahman tranche comme cette maison ; Rava objecte qu'un seul homme ne fait pas la norme.
La justification vient de Rav Hisda (le jus de bettes dans un mikve) : celui qui donne de l'importance ร un jus en fait un liquide. Rav Pappa propose une autre raison pour les bettes, ce qui amรจne la discussion sur le mohal des olives (Rabbi Yaakov et Rabbi Chimon).
Enfin Chmouel permet de presser une grappe dans une marmite de nourriture (un liquide qui va vers un aliment est un aliment), Rav Hisda en dรฉduit la traite d'une chรจvre, et Rami bar Hama puis Ravina soulรจvent des objections tirรฉes des lois de puretรฉ.
(On presse) les pruneaux (paguin), les coings (perichin) et les azeroles (ouzradin), mais pas les grenades. Et ceux de la maison de Menachya bar Menahem pressaient les grenades.
Suite de la baraita commencรฉe au daf prรฉcรฉdent : 'On presse...'. Elle distingue deux groupes. Les pruneaux, coings et azeroles ne sont pas des fruits qu'on presse habituellement pour leur jus ; les presser ne relรจve donc pas de la melakha de dach (battage, dont l'extraction d'un liquide est un dรฉrivรฉ). Les grenades sont au contraire des fruits qu'on presse : la preuve en est que la famille de Menachya bar Menahem les pressait en semaine.
Et d'oรน (sait-on) que c'est (l'avis des) Rabbanan ? Peut-รชtre est-ce Rabbi Yehouda ! - Et que ce soit aussi Rabbi Yehouda : admettons que tu l'aies entendu de Rabbi Yehouda pour (le jus) sorti de lui-mรชme ; presser lekhatehila (d'emblรฉe), l'as-tu entendu de lui ?
Que dois-tu donc dire ? Puisque ce ne sont pas des fruits ร presser (benei sehita), (c'est permis) mรชme lekhatehila.
Mรชme si tu dis (que c'est) les Rabbanan : puisque ce ne sont pas des fruits ร presser, mรชme lekhatehila. Dรฉduis-en que c'est (aussi l'avis des) Rabbanan.
Dรฉduis-en.
La Guemara cherchait une preuve que les Rabbanan admettent Rabbi Yehouda pour les fruits ordinaires. Objection : la baraita pourrait reflรฉter le seul Rabbi Yehouda. Rรฉponse : Rabbi Yehouda n'a parlรฉ que du jus sorti de lui-mรชme ; s'il permet de presser lekhatehila, c'est parce que ces fruits ne sont pas benei sehita (faits pour รชtre pressรฉs). Cette raison vaut pour tout le monde : les Rabbanan aussi doivent l'admettre. La baraita prouve donc bien leur accord.
Ceux de la maison de Menachya bar Menahem pressaient les grenades. Rav Nahman a dit : la halakha est comme ceux de la maison de Menachya bar Menahem.
Rav Nahman fixe la halakha selon la pratique de la maison de Menachya : les grenades comptent comme des fruits ร presser, on ne les presse donc pas le Chabbat. Le Roch en tire une rรจgle en trois catรฉgories (voir le schรฉma en haut de page) et prรฉcise que cette halakha concerne le pressage lekhatehila ; le jus de grenades destinรฉes ร la consommation, sorti de lui-mรชme, reste permis.
Rava dit ร Rav Nahman : Menachya ben Menahem est-il un tana ? Et si tu dis : la halakha est comme ce tana, qui pense comme la maison de Menachya ben Menahem ; parce qu'il pense comme Menachya ben Menahem, la halakha serait comme lui ?
Menachya ben Menahem constitue-t-il la majoritรฉ du monde ?
Rava conteste la formulation de Rav Nahman. Menachya n'est pas un tana dont on pourrait suivre l'avis ; c'est un homme dont la baraita cite l'usage. Et si Rav Nahman veut dire 'la halakha suit le tana qui s'appuie sur cet usage', l'usage d'une seule famille ne suffit pas ร dรฉfinir ce qui est habituel : la norme se fixe selon la majoritรฉ des gens.
Oui ! Car nous avons appris (dans une Michna) : celui qui garde des รฉpines dans une vigne, Rabbi Eliezer dit : il rend (la vigne) interdite (kidech) ; et les Sages disent : seul rend interdit ce qu'on a l'habitude de garder (cultiver).
Et Rabbi Hanina a dit : quelle est la raison de Rabbi Eliezer ? Car en Arabie on garde les รฉpines des champs pour les chameaux.
Rรฉponse de Rav Nahman : on tient compte d'un usage mรชme minoritaire. Il le prouve par les kilayim de la vigne : une plante semรฉe dans une vigne rend interdits (kidech) le raisin et la plante. Pour Rabbi Eliezer, mรชme des รฉpines ont cet effet, car en Arabie on les cultive pour nourrir les chameaux : ce qui est important dans un lieu est traitรฉ comme important partout.
Est-ce comparable ? L'Arabie est un lieu (entier) ; ici, son avis est annulรฉ face ร (celui de) tout le monde !
La preuve est rejetรฉe. Un usage partagรฉ par tout un pays a du poids ; celui d'une seule famille est batel (annulรฉ) face ร la pratique gรฉnรฉrale : batla daato etsel kol adam. Tossefot note que la Guemara aurait pu objecter plus simplement que les Sages rejettent de toute faรงon l'avis de Rabbi Eliezer ; elle montre ici que mรชme Rabbi Eliezer ne soutient pas Rav Nahman.
La raison est plutรดt celle de Rav Hisda. Car Rav Hisda a dit : des bettes que l'on a pressรฉes et que l'on a mises dans un mikve invalident le mikve par changement d'aspect.
Or ce ne sont pas des (lรฉgumes) ร presser ! Que peux-tu donc dire ?
Puisqu'il leur a donnรฉ de l'importance (ahshevinhou), c'est un liquide. Ici aussi : puisqu'il leur a donnรฉ de l'importance, c'est un liquide.
Nouvelle justification de Rav Nahman, fondรฉe sur Rav Hisda. Un mikve est invalide si un liquide autre que l'eau en change la couleur (chinouy mareh). Le jus de bettes l'invalide, bien que les bettes ne soient pas faites pour รชtre pressรฉes : celui qui les presse leur donne de l'importance (ahshevinhou) et ce jus devient pour lui un machkรฉ (liquide).
Rachi en dรฉduit la lecture de la baraita : 'on presse les pruneaux' signifie les presser pour adoucir le fruit. Les grenades sont interdites mรชme dans ce but, par crainte qu'on en vienne ร les presser pour leur jus, ce que certains font. Tossefot confirme cette lecture.
Rav Pappa a dit : parce que c'est une chose dont on ne fait pas un mikve lekhatehila ; et toute chose dont on ne fait pas un mikve lekhatehila invalide le mikve par changement d'aspect.
Rav Pappa explique autrement la loi de Rav Hisda : le jus de bettes invalide le mikve parce qu'on ne peut pas constituer un mikve avec lui (seules l'eau, la neige et la grรชle le peuvent). Tout ce qui n'est pas apte ร former un mikve l'invalide par changement de couleur, mรชme sans statut de liquide. Selon lui, la loi des bettes ne prouve donc rien pour les grenades.
Nous avons appris lร -bas : si du vin, du vinaigre ou du mohal y est tombรฉ (dans le mikve) et en a changรฉ l'aspect, il est invalide. Qui est le tana (selon qui) le mohal est un liquide ?
Abaye dit : c'est Rabbi Yaakov. Car il est enseignรฉ : Rabbi Yaakov dit : le mohal est comme un liquide.
Et pourquoi a-t-on dit que le mohal qui sort au dรฉbut est pur ? Parce qu'il ne souhaite pas son existence.
La Guemara examine la Michna de Mikvaot pour trancher entre Rav Hisda et Rav Pappa. Le mohal est le liquide aqueux qui s'รฉcoule des olives (Rachi en dรฉcrit trois รฉcoulements, voir le schรฉma du segment suivant). Si la Michna le compte parmi ce qui invalide le mikve, c'est, pense-t-on, parce qu'il a le statut de liquide. Abaye l'attribue ร Rabbi Yaakov, pour qui le mohal est un liquide. Le premier รฉcoulement est pur seulement parce que le propriรฉtaire ne souhaite pas qu'il sorte (il le prรฉfรจre mรฉlangรฉ ร l'huile) : le liquide ne rend apte ร l'impuretรฉ que s'il est voulu.
Rabbi Chimon dit : le mohal n'est pas comme un liquide. Et pourquoi a-t-on dit que le mohal qui sort de l'akoul du pressoir est impur ?
Parce qu'il ne peut รชtre sans gouttelettes d'huile.
Pour Rabbi Chimon, le mohal n'est pas un liquide. Le dernier รฉcoulement, celui du akoul (panier de pressage), rend pourtant apte ร l'impuretรฉ, parce qu'il contient toujours des gouttelettes d'huile, et l'huile est un des sept liquides.
Quelle (diffรฉrence) entre eux ? Il y a entre eux (le mohal) qui vient aprรจs l'รฉchauffement (itsetsta).
Rava a dit : parce que c'est une chose dont on ne fait pas un mikve, et elle invalide le mikve par changement d'aspect.
Les deux tanaim s'accordent sur le premier รฉcoulement (pur) et sur le dernier (impur). La nafka mina porte sur l'รฉcoulement intermรฉdiaire, aprรจs l'รฉchauffement des olives (bator itsetsta) : liquide pour Rabbi Yaakov, non-liquide pour Rabbi Chimon.
Rava refuse d'attribuer la Michna de Mikvaot au seul Rabbi Yaakov : le mohal invalide le mikve selon tous, pour la raison de Rav Pappa. On ne peut pas en former un mikve, donc il l'invalide par changement de couleur, mรชme s'il n'est pas un liquide.
Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : un homme peut presser une grappe de raisins dans la marmite, mais pas dans l'assiette. Rav Hisda a dit : des paroles de notre maรฎtre nous apprenons : un homme peut traire une chรจvre dans la marmite, mais pas dans l'assiette.
On voit donc qu'il pense : un liquide qui va vers des aliments est un aliment.
Nouveau sujet. Chmouel permet de presser une grappe de raisins directement dans une marmite contenant un plat : le jus sert d'emblรฉe ร un aliment, il ne prend jamais le statut de liquide. C'est le principe machkรฉ ha-ba le-okhlin okhel hou (un liquide qui va vers des aliments est un aliment). Dans une assiette vide, on pourrait vouloir le boire : il reste un liquide, et l'extraire est interdit.
Rav Hisda applique le principe ร la traite d'une chรจvre dans la marmite. Tossefot (Rabbenou Tam) limite ce cas ร Yom Tov. Le Roch rรฉfute longuement Rabbenou Hananel, qui rejetait Chmouel, et tranche comme Rav et Chmouel, et comme Rav Hisda pour Yom Tov.
Rami bar Hama objecta : un zav qui trait une chรจvre, le lait est impur. Or si tu dis qu'un liquide qui va vers des aliments est un aliment, par quoi (ce lait) a-t-il รฉtรฉ rendu apte (ร l'impuretรฉ) ?
Objection tirรฉe des lois de puretรฉ. Un zav rend impur ce qu'il dรฉplace, mรชme sans contact. Or un aliment ne peut devenir impur qu'aprรจs avoir รฉtรฉ mouillรฉ par un liquide (hekhcher). Si le lait trait dans une marmite est un aliment, par quoi aurait-il รฉtรฉ rendu apte ร l'impuretรฉ ? La Michna ne distingue pourtant pas.
Comme l'a dit Rabbi Yo'hanan : par la goutte qui enduit l'orifice du pis ; ici aussi : par la goutte qui enduit l'orifice du pis.
Rรฉponse : la premiรจre goutte sert ร enduire l'orifice du pis pour faciliter la traite. Elle n'est pas destinรฉe au plat, elle a donc le statut de liquide ; c'est elle qui rend le reste du lait apte ร l'impuretรฉ.
Ravina objecta : un impur (par contact) d'un mort qui a pressรฉ des olives et des raisins,
Dรฉbut d'une seconde objection, de Ravina, tirรฉe d'une autre Michna ; la suite se trouve au daf 145a.
Texte hรฉbreu et aramรฉen vocalisรฉ : รฉdition numรฉrique William Davidson du Talmud Koren Noรฉ, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction franรงaise, notes et schรฉmas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).