Sougya : La Guemara poursuit la comparaison entamée au verso précédent entre notre michna et celle du traité Chevouot, qui rassemble quatre séries bâties sur la même formule : les serments, les prises de conscience de l'impureté, les aspects des plaies, les sorties du Chabbat. La question directrice est celle du compte : pourquoi notre michna énonce-t-elle quatre cas au-dedans et quatre au-dehors, quand celle de Chevouot se contente de « deux qui sont quatre » ?
Une première réponse distingue les avot (travaux-pères) des toladot (dérivations), et se heurte au parallèle avec les aspects des plaies, où les quatre cas rendent tous passible. Rav Papa y substitue la distinction entre cas de responsabilité et cas d'exemption, ce qui oblige la Guemara à établir que le mot « yetsiot » (sorties) recouvre aussi les entrées : Rav Achi l'appuie sur la michna de Kelal Gadol, Ravina sur notre michna elle-même, tandis que Rava propose de lire « rechouyot », les domaines.
Le daf s'achève sur la question de Rav Matana à Abaye : à compter les gestes plutôt que les cas, le total monte à douze, et Abaye répond que le même raisonnement en donnerait seize.
Les prises de conscience de l'impureté (yediot ha-touma) : deux qui sont quatre.
Le daf commence au milieu d'une énumération : la michna du traité Chevouot (1:1) aligne quatre séries bâties sur la même formule, « deux qui sont quatre ». La première série était celle des serments, citée au verso précédent ; voici la deuxième, les yediot ha-touma, les prises de conscience de l'impureté.
Il s'agit de l'homme impur qui a mangé du kodech (une chose consacrée) ou qui est entré dans le Temple par inadvertance. Rachi rappelle la condition qui commande le sacrifice : une prise de conscience au départ, un helem (un oubli) au moment de l'acte, une nouvelle prise de conscience ensuite. Les deux cas de base tiennent au sens simple du verset, où l'impureté est ce qui a échappé. Les deux cas ajoutés viennent du redoublement du mot ve-ne'elam : l'homme se souvenait de son impureté, mais ignorait la nature de ce qu'il mangeait ou du lieu où il entrait.
Tossefot soulève une difficulté de vocabulaire. Le tana aurait pu dire « les oublis » plutôt que « les prises de conscience », ce qui aurait évité l'objection soulevée plus loin dans Chevouot. La réponse tient à une particularité de cette série : pour l'impureté seule, la distinction entre les deux cas de base et les deux cas ajoutés dépend entièrement de ce que l'homme savait.
Les aspects des plaies (marot negaim) : deux qui sont quatre.
Troisième série de la michna de Chevouot : les marot negaim, les aspects par lesquels une plaie de la peau rend impur. La Torah en nomme deux, la seet et la baheret, et le mot sapahat ajoute à chacune une nuance adjointe. On obtient ainsi une échelle de quatre blancs, que la michna du traité Negaim ordonne du plus intense au plus pâle.
Cette série compte beaucoup pour la suite du daf. Elle est la seule des quatre ou tous les cas rendent passible sans qu'aucun tana ne le conteste. C'est donc à elle que la Guemara se rapportera pour éprouver le compte des sorties du Chabbat, comme Rachi et Tossefot l'expliqueront au segment 6.
Les sorties du Chabbat : deux qui sont quatre.
Quatrième et dernière série de la michna de Chevouot, celle qui intéresse directement notre traité. La formulation y est plus courte que dans notre michna : deux qui sont quatre, sans « au-dedans » ni « au-dehors ». Tout le daf part de cet écart entre les deux michnayot.
Quelle différence y a-t-il entre ici, où la michna enseigne « deux qui sont quatre au-dedans et deux qui sont quatre au-dehors », et là-bas, où elle enseigne « deux qui sont quatre » et rien de plus ?
La question est posée. Deux michnayot énoncent la même règle, l'une avec huit cas et l'autre avec quatre. La Guemara va chercher ce qui distingue les deux enseignements, et par là ce que chaque tana range exactement sous le mot « deux » et sous le mot « quatre ».
Le vocabulaire à retenir : hakha (ici) désigne notre michna, dans le traité Chabbat ; hatam (là-bas) désigne celle de Chevouot. Cette paire revient à chaque étape du daf.
Ici, où se trouve le lieu principal du Chabbat, la michna enseigne les avot (travaux-pères) et enseigne les toladot (dérivations). Là-bas, où ne se trouve pas le lieu principal du Chabbat, elle enseigne les avot, mais n'enseigne pas les toladot.
Première réponse. Le traité Chabbat est le lieu propre de cette matière, donc sa michna développe le sujet jusqu'aux toladot, les dérivations ; le traité Chevouot ne cite le Chabbat qu'en passant, donc sa michna s'en tient aux avot, les travaux-pères.
Rachi précise la répartition. La hotsaa, le transport vers l'extérieur, est l'av : elle seule se lit dans le verset du Michkan, où le peuple cesse d'apporter ses offrandes au camp. La hakhnassa, le transport vers l'intérieur, est la tolada : elle s'obtient par un raisonnement, puisque le verset s'attache au franchissement de la frontière entre deux domaines, sans égard au sens du trajet.
Tossefot éprouve aussitôt la réponse sur la série voisine. Les marot negaim sont enseignées dans Chevouot avec leurs toladot, bien que Chevouot ne soit pas le lieu propre des plaies. La différence tient à la source : ces toladot-là sont écrites dans la Torah, celles du Chabbat sont déduites.
Les avot, qu'est-ce donc ? Les sorties.
Mais les sorties sont deux !
L'objection porte sur le compte de la michna de Chevouot. Si elle n'enseigne que les avot, elle ne dispose que de deux cas, la sortie accomplie par le pauvre et celle accomplie par le maître de maison. Le « qui sont quatre » de Chevouot reste alors sans contenu.
Et si tu dis : parmi elles, certaines rendent passible et certaines laissent exempt - or la michna les enseigne sur le modèle des aspects des plaies. De même que là-bas tous les cas rendent passible, ici aussi tous les cas rendent passible !
La Guemara envisage une échappatoire, puis la ferme. On pourrait dire que les quatre de Chevouot se répartissent en deux cas passibles et deux cas exempts, comme dans notre michna. Rachi détaille ces deux cas exempts : les akirot, les soulèvements accomplis par l'un des deux hommes sans que le dépôt suive, interdits d'emblée de peur que l'homme ne mène le travail à son terme.
L'échappatoire tombe sur un argument de structure. Les quatre séries de la michna de Chevouot sont bâties en parallèle, et dans celle des plaies les quatre aspects rendent tous impur sans exception. La série du Chabbat doit donc, elle aussi, aligner quatre cas passibles.
Rachi explique pourquoi la Guemara choisit les plaies comme point d'appui, et Tossefot le confirme : pour les serments comme pour les prises de conscience, des tanaim restreignent la liste, et le parallèle y perdrait sa force. Les marot negaim forment la seule série hors de toute controverse.
Rav Papa dit plutôt : ici, où se trouve le lieu principal du Chabbat, la michna enseigne les cas de responsabilité (hiyouvei) et les cas d'exemption (petourei). Là-bas, où ne se trouve pas le lieu principal du Chabbat, elle enseigne les cas de responsabilité, mais n'enseigne pas les cas d'exemption.
Rav Papa remplace la distinction entre avot et toladot par une autre : notre michna joint aux cas passibles les cas exempts, celle de Chevouot retient les seuls cas passibles. Le compte devient alors cohérent avec le parallèle des plaies, puisque les quatre de Chevouot rendent tous passible.
Rachi annonce le détail qui vient au segment suivant : les quatre de Chevouot sont deux sorties et deux entrées, chacune accomplie par un seul homme, de sorte qu'il y a bien un travail entier dans chaque cas.
Tossefot examine la formulation de Rav Papa. La mention du « lieu principal du Chabbat » est superflue pour la seconde moitié de la réponse, et elle figure là par symétrie avec la première. Tossefot précise du même coup le sens exact de la question initiale : elle portait sur notre michna, à qui l'on demandait d'être aussi brieve que celle de Chevouot.
Les cas de responsabilité, qu'est-ce donc ? Les sorties.
Mais les sorties sont deux ! - Deux relevant de la sortie (hotsaa) et deux relevant de l'entrée (hakhnassa).
La même objection de compte revient, appliquée maintenant à la réponse de Rav Papa : les sorties ne sont que deux. La réponse est que le total de quatre se compose de deux sorties et de deux entrées, chacune accomplie par un homme seul, donc chacune passible selon la Torah.
Cette réponse déplace la difficulté sur le vocabulaire. Le tana a écrit « les sorties » ; pour que les entrées y soient comprises, il faut que le mot les couvre. Les segments suivants s'y consacrent.
Mais elle enseigne bien « les sorties » ! Rav Achi dit : le tana appelle « sortie » l'entrée aussi.
Rav Achi tranche la difficulté de vocabulaire : dans la langue du tana, le mot yetsia couvre les deux directions du transport, du domaine privé vers le domaine public et l'inverse. Les deux segments suivants apportent la preuve et la raison de cet usage.
Tossefot délimite la portée de l'objection. Elle vise la michna de Chevouot, où les quatre cas doivent tous rendre passible. Notre michna, elle, pourrait remplir ses quatre cases avec des sorties seules, en échelonnant les degrés : passible du hatat, exempt mais interdit avec risque d'aboutir au hatat, exempt mais interdit sans ce risque, exempt et permis.
D'où cela ? De ce que nous avons appris : « celui qui fait sortir d'un domaine vers un autre domaine est passible ».
Ne traitons-nous pas aussi du cas où il fait entrer du domaine public vers le domaine privé, et la michna appelle cela « sortie » ?
La preuve de Rav Achi vient de la liste des trente-neuf travaux, au chapitre Kelal Gadol (plus loin, 73a). Cette michna y désigne le transport par une formule large : « celui qui fait sortir d'un domaine vers un autre domaine ». Puisque l'entrée rend passible elle aussi, elle est comprise dans cette formule, et le mot « faire sortir » la recouvre donc.
Tossefot rapporte la version de la discussion dans Chevouot, où la formule large est justifiée mot à mot : « d'un domaine vers un autre domaine » aurait dû se dire « vers le domaine public » si seule la sortie était visée. Le Riva explique ensuite pourquoi le tana de Kelal Gadol se permet d'inclure une tolada dans sa liste d'avot : l'entrée tient dans le même mot, alors que les autres dérivations auraient exigé des formulations propres.
Et quelle en est la raison ? Tout soulèvement (akira) d'un objet de sa place, le tana l'appelle « sortie ».
La raison de l'usage est donnée. Le mot ne décrit pas la direction du trajet, mais son point de départ : l'objet quitte la place où il reposait. Tout déplacement qui commence par une akira et franchit la limite d'un domaine entre donc sous le nom de hotsaa.
Ravina dit : notre michna elle aussi le montre avec précision, puisqu'elle enseigne « les sorties » et explique aussitôt un cas d'entrée. Déduis-en qu'il en est ainsi.
Ravina ajoute une preuve tirée de notre michna. Elle annonce « les sorties du Chabbat », puis son premier exemple met en scène le pauvre qui tend la main au-dedans et dépose chez le maître de maison : un cas d'entrée, donné comme explication des sorties. L'usage large du mot est ainsi attesté dans la michna même qui ouvre le traité.
Tossefot demande pourquoi Ravina passe par cet argument plutôt que par le compte des cas. La raison est que le compte se laisse remplir autrement, et qu'il ne donnerait à notre michna aucun avantage sur celle de Chevouot, dont la Guemara discutait déjà.
Rava dit : la michna enseigne « les domaines » - « les domaines du Chabbat sont deux ».
Rava propose une autre issue : changer la leçon. La michna énoncerait rechouyot, les domaines, et non yetsiot. Le mot « deux » désigne alors le domaine privé et le domaine public, et « qui sont quatre au-dedans » compte les interdits que ces deux domaines engendrent de chaque côté du seuil.
Le Riva objecte sur la grammaire du compte. Si « deux » se rapporte aux domaines, la michna se répète en disant « deux » une seconde fois pour le dehors. Il rapporte donc « deux » aux cas de responsabilité, de part et d'autre du seuil. Il ajoute une remarque lexicale précieuse : l'hébreu emploie déjà totsaot pour désigner des limites territoriales, que le Targoum traduit par rechvateh, ses domaines - de sorte que « yetsiot » pouvait signifier « domaines » sans qu'on change la leçon.
Rav Matana dit à Abaye : en voilà donc huit ? Mais il y en a douze !
Une nouvelle difficulté s'ouvre, portant cette fois sur notre michna. Elle annonce huit cas, quatre au-dedans et quatre au-dehors. Rav Matana compte autrement : dans les quatre cas partagés, deux gestes distincts sont accomplis, une akira par l'un et une hanaha par l'autre, ce qui porte le total à douze.
Rachi déroule le détail des huit gestes exempts. Pour le pauvre : deux akirot sans dépôt et deux dépôts sans soulèvement. Pour le maître de maison : les deux mêmes séries, en miroir. La question reprend donc la difficulté de comptage que Rachi avait déjà signalée sur la michna, page 2a.
Et selon ton raisonnement, il y en aurait seize !
Abaye pousse le raisonnement de Rav Matana jusqu'à son terme. Les quatre cas de responsabilité comportent eux aussi deux verdicts chacun, puisque la michna y mentionne expressément l'exemption du second homme. À compter les gestes et les verdicts, on arrive à seize.
L'argument porte le nom technique de ou-le-taamekh, « et selon ton raisonnement » : on retient la méthode de l'interlocuteur et on montre où elle conduit.
Il lui dit : cela ne fait pas difficulté. Admettons -
Le daf s'interrompt en pleine phrase, sur le mot bichlama (admettons), qui ouvre toujours une distinction entre deux membres d'une alternative. La réponse se lit page 3a, où sera établi ce que le tana compte parmi tous ces gestes.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).