Sougya : Le folio déroule la baraita ouverte à la fin de 30b : que l'homme soit patient comme Hillel et non emporté comme Chamai. Deux hommes parient quatre cents zouz que l'un d'eux parviendra à irriter Hillel ; celui-ci vient trois fois, une veille de Chabbat, poser des questions moqueuses sur les Babyloniens, les Tarmodiens et les Africains, puis attaque de front le titre de nassi d'Israël.
Hillel s'enveloppe chaque fois, appelle son interlocuteur mon fils, et lui répond que la somme perdue valait la peine. Viennent ensuite trois récits parallèles de candidats à la conversion que Chamai repousse et que Hillel accueille : celui qui refuse la Torah orale et apprend l'alphabet à l'envers, celui qui veut toute la Torah sur un pied et reçoit la règle de ce qui t'est odieux, celui qui veut devenir cohen gadol et découvre lui-même, par un kal va-homer, que le profane qui approche est passible de mort.
Les trois se retrouvent et concluent que la sévérité de Chamai les aurait chassés du monde. La page se termine sur Rech Lakich, qui lit les six ordres de la Michna dans un verset d'Yechayahou, et sur Rava, qui énumère les six questions du jugement d'après-vie : sans la crainte du Ciel, tout le reste est un kor de blé monté au grenier sans son kav de homton.
... qui parièrent l'un contre l'autre. Ils dirent : celui qui ira irriter Hillel recevra quatre cents zouz.
L'un d'eux dit : moi, je vais l'irriter. Ce jour-là était une veille de Chabbat, et Hillel se lavait la tête.
Il alla, passa devant la porte de sa maison et dit : qui est ici Hillel, qui est ici Hillel ? Hillel s'enveloppa et sortit à sa rencontre.
Il lui dit : mon fils, que cherches-tu ? Il lui dit : j'ai une question à poser.
Il lui dit : demande, mon fils. Il demanda : pourquoi les têtes des Babyloniens sont-elles ovales ?
Il lui dit : mon fils, tu as posé une grande question. Parce qu'ils n'ont pas de sages-femmes habiles.
Le folio commence au milieu de la baraita ouverte à la fin de 30b : que l'homme soit anvetan (patient) comme Hillel et non kapdan (prompt à s'offenser) comme Chamai. Le récit est construit comme une expérience : la patience de Hillel est mise à l'épreuve, avec une somme en jeu et un protocole répété trois fois.
Les détails du cadre portent la provocation. On est une veille de Chabbat, moment où chacun est pressé ; Hillel est en train de se laver la tête, donc découvert ; l'homme l'interpelle à sa propre porte en feignant de ne pas le reconnaître, et Rachi note que la formule mi kan Hillel est une façon de parler méprisante envers un nassi. Hillel prend le temps de s'envelopper, par respect pour celui qui vient le questionner, et répond mon fils.
Tossefot signale au passage le problème juridique du pari : c'est une asmakhta, un engagement pris sans que l'esprit y consente vraiment, dont la validité est débattue en Baba Metsia 74a.
Il s'en alla, attendit une heure, revint et dit : qui est ici Hillel, qui est ici Hillel ? Hillel s'enveloppa et sortit à sa rencontre.
Il lui dit : mon fils, que cherches-tu ? Il lui dit : j'ai une question à poser.
Il lui dit : demande, mon fils. Il demanda : pourquoi les yeux des Tarmodiens sont-ils teroutot ?
Il lui dit : mon fils, tu as posé une grande question. Parce qu'ils habitent parmi les sables.
Deuxième assaut, exactement identique au premier : même attente, même interpellation, même enveloppement de Hillel, même formule mon fils, tu as posé une grande question. La répétition littérale du protocole est l'argument du récit : la patience tient à la troisième comme à la première fois.
Rachi hésite sur le sens de teroutot : molles, ou bien rondes. Dans la seconde lecture, la réponse de Hillel devient une explication d'adaptation au milieu — l'orbite s'est arrondie et la fente s'est raccourcie pour que le sable n'y pénètre pas.
Il s'en alla, attendit une heure, revint et dit : qui est ici Hillel, qui est ici Hillel ? Hillel s'enveloppa et sortit à sa rencontre.
Il lui dit : mon fils, que cherches-tu ? Il lui dit : j'ai une question à poser.
Il lui dit : demande, mon fils. Il demanda : pourquoi les pieds des Africains sont-ils larges ?
Il lui dit : mon fils, tu as posé une grande question — parce qu'ils habitent parmi les marécages.
Troisième et dernière question de la série, sur le même modèle. Le Ben Yehoyada explique plus haut que trois tentatives forment une hazaka (une présomption établie) : l'homme comprend qu'il n'obtiendra rien de cette manière et passe à l'attaque directe au segment suivant.
La réponse de Hillel prolonge l'explication du segment précédent : Rachi y a déjà rattaché les pieds larges au sol marécageux, soit pour ne pas s'y enfoncer, soit parce que l'on y marche pieds nus.
Il lui dit : j'ai beaucoup de questions à poser, et je crains que tu ne te mettes en colère. Hillel s'enveloppa et s'assit devant lui.
Il lui dit : toutes les questions que tu as à poser, pose-les. Il lui dit : es-tu celui qu'on appelle Hillel, nassi d'Israël ?
Il lui dit : oui. Il lui dit : si c'est toi, qu'il n'y en ait pas beaucoup comme toi en Israël.
Il lui dit : mon fils, pourquoi cela ? Il lui dit : parce que j'ai perdu quatre cents zouz à cause de toi.
Il lui dit : sois attentif à ton esprit. Hillel mérite que tu perdes à cause de lui quatre cents zouz et encore quatre cents zouz, et Hillel ne s'irritera pas.
L'homme abandonne le détour des questions et attaque de front, en contestant le titre de nassi. La réponse de Hillel se fait en deux temps : un conseil, sois attentif à ton esprit, puis une évaluation — la somme perdue, et une seconde somme égale, valaient la peine.
Rachi glose brièvement kedai hou Hillel par il en est digne. Le Ben Yehoyada ajoute que ce propos écarte l'orgueil : Hillel rapporte sa patience à sa racine dans le 'hessed et à la valeur des lettres de son nom, non à un mérite acquis.
Nos maîtres ont enseigné : il arriva qu'un non-Juif vint devant Chamai. Il lui dit : combien de Torot avez-vous ?
Il lui dit : deux, la Torah écrite et la Torah orale. Il lui dit : pour la Torah écrite je te crois, pour la Torah orale je ne te crois pas.
Convertis-moi à condition que tu m'enseignes la Torah écrite. Il le rabroua et le renvoya avec réprimande.
Il vint devant Hillel, qui le convertit. Le premier jour il lui dit : alef, bet, guimel, dalet.
Le lendemain il les lui inversa. Il lui dit : mais hier tu ne me l'as pas dit ainsi !
Il lui dit : n'est-ce pas sur moi que tu t'appuies ? Pour l'oral aussi, appuie-toi sur moi.
Premier des trois récits de conversion. La demande est de fond : l'homme accepte la Torah chebikhtav (Torah écrite) et refuse la Torah chebeal pe (Torah orale). Rachi rappelle la règle de Bekhorot 30b, qui interdit d'accepter un candidat qui met un seul point à part — ce qui justifie la réprimande de Chamai.
Rachi explique pourquoi Hillel a pu, lui, accepter : l'homme ne niait pas l'existence de la tradition orale, il doutait de son origine. Hillel fait alors la démonstration par l'alphabet : la lecture même du texte écrit repose sur une transmission reçue d'un maître.
Il arriva de nouveau qu'un non-Juif vint devant Chamai. Il lui dit : convertis-moi à condition que tu m'enseignes toute la Torah entière pendant que je me tiens sur un seul pied !
Il le repoussa avec la coudée de bâtisseur qu'il avait en main. Il vint devant Hillel, qui le convertit.
Il lui dit : ce qui t'est odieux, ne le fais pas à ton prochain — voilà toute la Torah entière, et le reste en est l'explication ; va étudier.
Deuxième récit. La condition posée est une provocation par la forme : tenir debout sur un pied est l'affaire de quelques instants. Chamai répond par le geste, avec l'amat ha-binyan, la règle d'une coudée que Rachi décrit comme l'outil de métier servant à mesurer un ouvrage.
Hillel accepte la contrainte et donne un principe unique, formulé en araméen sous forme négative : ce qui t'est odieux, ne le fais pas à ton prochain. Rachi propose deux lectures de prochain : le Saint béni soit-Il, ou bien autrui au sens ordinaire, ce qui couvre le vol, la rapine, l'adultère et la plupart des mitsvot.
La fin de la phrase est décisive : zil guemor, va étudier. Le principe donne un critère, et l'étude seule apprend son contenu ; Rachi le dit expressément en glosant le mot explication.
Il arriva de nouveau qu'un non-Juif passait derrière la maison d'étude et entendit la voix d'un sofer (maître d'école) qui disait : "et voici les vêtements qu'ils feront : un pectoral et un efod". Il dit : ceux-là, pour qui sont-ils ?
On lui dit : pour le cohen gadol. Ce non-Juif se dit en lui-même : j'irai me convertir pour qu'on me nomme cohen gadol.
Il vint devant Chamai et lui dit : convertis-moi à condition que tu me nommés cohen gadol. Il le repoussa avec la coudée de bâtisseur qu'il avait en main.
Il vint devant Hillel, qui le convertit.
Troisième récit. Le mobile est explicite et intéressé : l'homme veut le poste, et le verset de Chemot 28, 4 qu'il entend réciter à l'école lui en donne l'idée. La condition qu'il pose à Chamai est doublement impossible, puisqu'un converti ne peut devenir cohen.
Hillel le convertit malgré tout, sans discuter la condition. La suite montre la méthode : plutôt que de refuser, il envoie l'homme vers le texte, en pariant que celui-ci réglera la question de lui-même.
Il lui dit : n'établit-on roi que celui qui connaît les usages de la royauté (takhsissei malkhout) ? Va apprendre les usages de la royauté.
Il alla et lut. Lorsqu'il arriva à "le profane qui approchera sera mis à mort", il lui dit : ce verset, de qui est-il dit ?
Il lui dit : même de David, roi d'Israël. Ce converti fit de lui-même un kal va-homer (raisonnement à fortiori) : si Israël, qui est appelé enfants de l'Omniprésent et que, par l'amour dont Il les a aimés, Il a nommé "Israël est mon fils, mon aîné", il est pourtant écrit à leur sujet "le profane qui approchera sera mis à mort" — le converti léger, venu avec son bâton et sa besace, à plus forte raison.
Hillel répond sur le terrain même du candidat : on n'installe pas un roi sans qu'il connaisse le protocole, donc apprends d'abord. L'étude est ainsi présentée comme la condition du poste convoité, et non comme une objection.
Le verset de Bamidbar 1, 51 arrête le lecteur : le zar, le profane étranger au sacerdoce, qui approche du service est passible de mort. La réponse de Hillel, même de David roi d'Israël, fournit la prémisse du raisonnement. Le converti construit alors seul son kal va-homer : si Israël, appelé enfant de l'Omniprésent, est concerné, lui-même l'est à plus forte raison.
Il vint devant Chamai et lui dit : suis-je seulement digne d'être cohen gadol ? N'est-il pas écrit dans la Torah "le profane qui approchera sera mis à mort" ?
Il vint devant Hillel et lui dit : Hillel le patient, que des bénédictions reposent sur ta tête, car tu m'as rapproché sous les ailes de la Chekhina. Plus tard, les trois se trouvèrent réunis en un même lieu.
Ils dirent : la sévérité (kapdanout) de Chamai a cherché à nous chasser du monde ; la patience (anvetanout) de Hillel nous a rapprochés sous les ailes de la Chekhina.
Le converti retourne d'abord chez Chamai, non pour lui reprocher quoi que ce soit, mais pour reconnaître que sa demande était impossible. Il bénit ensuite Hillel de la formule qui donne son titre au récit : anvetan, le patient.
La conclusion est prononcée par les trois ensemble, et le Ben Yehoyada explique que cette mise en commun est nécessaire : un seul cas se justifiait par une appréciation particulière, trois cas identiques établissent une conduite. La formule tahat kanfei ha-Chekhina, sous les ailes de la Chekhina, est le terme classique de l'entrée dans le peuple juif.
Rech Lakich dit : que signifie ce qui est écrit "et la fidélité de tes temps sera force de deliverances, sagesse et connaissance, etc." ? "Emounat" (fidélité) — c'est l'ordre Zeraim.
"Itekha" (tes temps) — c'est l'ordre Moed. "Hossen" (force) — c'est l'ordre Nachim.
"Yechouot" (deliverances) — c'est l'ordre Nezikin. "Hokhmat" (sagesse) — c'est l'ordre Kodachim.
"Vadaat" (et connaissance) — c'est l'ordre Taharot. Et malgré tout cela, "la crainte de Hachem, voilà son trésor".
Changement de registre : de la conduite des maîtres, la guemara passe au contenu de l'étude. Rech Lakich lit dans les six termes de Yechayahou 33, 6 les six sedarim (ordres) de la Michna, dans leur ordre exact.
Chaque correspondance a une raison, que Rachi explicite pour plusieurs : emouna se rattache à Zeraim parce que le prélèvement des dîmes repose sur la bonne foi du producteur, et Tossefot cite le Talmud de Jérusalem, qui lit dans l'acte de semer un acte de confiance ; hossen renvoie à Nachim par la transmission de l'héritage ; yechouot à Nezikin parce que le droit sauve de la perte.
La chute du verset renverse l'ensemble : les six ordres maîtrisés comptent pour peu si la crainte du Ciel ne vient pas les garder. Ce point commande les deux segments suivants.
Rava dit : à l'heure où l'on introduit un homme au jugement, on lui dit : as-tu traité tes affaires avec bonne foi (emouna) ? As-tu fixé des temps pour la Torah ?
T'es-tu occupé de la procréation ? As-tu espéré la deliverance ?
As-tu discuté (pilpel) avec sagesse ? As-tu compris une chose à partir d'une autre ?
Et malgré tout cela : si la crainte de Hachem est son trésor, oui ; sinon, non. Parabole d'un homme qui dit à son envoyé : monte-moi un kor de blé au grenier.
Il alla et le lui monta. Il lui dit : y as-tu mélangé pour moi un kav de homton ?
Il lui dit : non. Il lui dit : mieux aurait valu que tu ne le montes pas.
Rava transpose la lecture de Rech Lakich en six questions posées à l'homme après sa mort, dans l'ordre même des mots du verset. Rachi rattache explicitement deux d'entre elles au verset : la procréation répond à hossen, comprendre une chose à partir d'une autre répond à daat.
La première question, nassata venatata be-emouna, porte sur l'honnêteté dans les affaires. Rachi explique la deuxième en fonction de la première : puisque l'homme doit travailler, il lui faut fixer une part déterminée du jour pour l'étude, afin que le travail ne l'absorbe pas entièrement.
La parabole finale donne la mesure : le kor vaut trente sea, le kav en est la cent quatre-vingtième partie. Une quantité minime de homton, terre saline conservatrice, décide du sort de toute la récolte ; sans elle, le travail du transport était inutile.
Il a été enseigné dans l'école de Rabbi Yichmael : un homme peut mélanger un kav de homton dans un kor de grain, et il n'a pas à s'en inquiéter.
La guemara greffe ici une halakha appelée par le vocabulaire de la parabole. La question est celle de l'onaa, la lésion dans le prix : vendre un kor de grain qui contient un kav de terre saline pourrait passer pour une tromperie sur la quantité.
Rachi écarte l'objection : le homton n'est pas un ajout inerte destiné à gonfler la mesure, il conserve le grain, et l'acheteur y trouve son compte. La proportion autorisée reste celle de la parabole, un kav pour un kor.
Rabba bar Rav Houna dit : tout homme en qui il y a de la Torah et en qui il n'y a pas
Le folio s'interrompt au milieu de la phrase. La suite, sur 31b, achèvera l'énoncé : celui qui possède la Torah sans posséder la crainte du Ciel ressemble à un intendant à qui l'on a remis les clefs intérieures sans lui remettre les clefs extérieures.
L'enseignement prolonge directement la parabole du homton : le savoir accumulé reste inaccessible à son propriétaire tant que la crainte ne lui en ouvre pas l'accès.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).