Sougya : Le folio achève l'enseignement de Rabba bar Rav Houna : celui qui a la Torah sans la crainte du Ciel ressemble à un trésorier qui a reçu les clefs intérieures sans les clefs extérieures. Suivent plusieurs enseignements sur la primauté de la crainte : Rabbi Yanai, Rav Yehouda, la discussion de Rabbi Simon et Rabbi Elazar devant Rabbi Yaakov bar Aha, puis deux lectures de versets sur les méchants, celle de Rav Oula (l'ail) et celle de Rava bar Rav Oula (harsoubot).
La guemara revient ensuite à la michna de 29b : pourquoi Rabbi Yossi rend-il passible celui qui éteint pour ménager la mèche, et exempte-t-il celui qui ménage la lampe ou l'huile ? Oula l'explique selon Rabbi Yehouda avec le principe de la démolition en vue de reconstruire au même endroit, et défend ce principe face à l'objection de Rabba tirée du Michkan ; Rabbi Yo'hanan l'explique selon Rabbi Chimon, pour une mèche qu'il faut flamber.
Le folio s'achève sur la michna des trois fautes pour lesquelles les femmes meurent en couches, et le début de sa guemara.
[Tout homme en qui il y a de la Torah et en qui il n'y a pas] de crainte du Ciel ressemble à un trésorier (gizbar) à qui l'on a remis les clefs intérieures, et à qui l'on n'a pas remis les clefs extérieures : par où entrera-t-il ? Rabbi Yanai proclamait : malheur à celui qui n'a pas de cour et qui fait une porte pour la cour.
Rav Yehouda dit : le Saint, béni soit-Il, n'a créé Son monde que pour qu'on Le craigne, ainsi qu'il est dit : "Et D.ieu a fait [ainsi] pour qu'on craigne devant Lui" (Kohelet 3,14).
La phrase commencée à la fin de 31a (Rabba bar Rav Houna) s'achève ici. Le gizbar (trésorier) possède les clefs des salles intérieures, qui représentent la Torah, mais pas celle de la porte extérieure, qui représente la crainte du Ciel (yirat chamayim). Rachi précise le mécanisme : la crainte rend l'homme soucieux d'accomplir ce qu'il apprend ; sans elle, son savoir reste sans effet sur ses actes.
Rabbi Yanai reprend la même idée avec une autre image : la cour (darta) est la crainte, la porte (tarea) est la Torah qui y donne accès. Construire la porte sans la cour est un travail vain. Rav Yehouda élève le thème au plan de la création : le but du monde est la crainte de Hachem.
Rabbi Simon et Rabbi Elazar étaient assis. Rabbi Yaakov bar Aha passa devant eux.
L'un dit à son compagnon : levons-nous devant lui, car c'est un homme qui craint la faute. L'autre lui dit : levons-nous devant lui, car c'est un homme de Torah.
Il lui dit : je te dis, moi, que c'est un homme qui craint la faute, et toi tu me dis que c'est un homme de Torah ?!
Les deux maîtres s'accordent pour se lever devant Rabbi Yaakov bar Aha ; ils diffèrent sur le motif. Le premier invoque sa crainte de la faute (dehil hataïn), le second sa science de la Torah (bar oryan). La protestation du premier montre qu'à ses yeux la crainte est l'éloge supérieur : parler seulement de Torah revient à amoindrir la louange (Rachi).
Conclus-en que c'est Rabbi Elazar qui a dit : c'est un homme qui craint la faute. Car Rabbi Yo'hanan a dit au nom de Rabbi Elazar : le Saint, béni soit-Il, n'a dans Son monde que la crainte du Ciel seule, ainsi qu'il est dit : "Et maintenant, Israël, que te demande Hachem ton D.ieu, sinon de craindre..." (Devarim 10,12), et il est écrit : "Il dit à l'homme : voici (hen), la crainte de Hachem, c'est la sagesse..." (Iyov 28,28), car en langue grecque on appelle 'un' 'hen'.
Conclus-en.
La guemara identifie les deux interlocuteurs anonymes du segment précédent. Puisque Rabbi Elazar enseigne ailleurs que la crainte du Ciel est la seule chose que Hachem possède dans Son monde, c'est lui qui a mis la crainte au-dessus de la Torah.
Le second verset est lu grâce au grec : hen signifie "un" (grec hen). "Hen yirat Hachem" devient alors : la crainte de Hachem est l'unique [chose qu'Il demande]. La formule tistayem (conclus-en) clôt l'identification.
Rav Oula enseigna : que signifie ce qui est écrit : "Ne sois pas trop méchant..." (Kohelet 7,17) ? C'est beaucoup qu'il ne faut pas être méchant, mais un peu, on peut être méchant ?!
Mais [cela signifie] : celui qui a mangé de l'ail et dont l'odeur se répand, va-t-il manger encore un autre ail pour que son odeur se répande [davantage] ?!
Le verset semble autoriser une méchanceté modérée, puisqu'il ne défend que l'excès. Rav Oula résout la difficulté par un machal (parabole) : le verset s'adresse à celui qui a déjà fauté et lui interdit d'ajouter à sa faute. L'ail représente la première faute, l'odeur ses effets ; en reprendre prolonge ces effets.
Le Ben Yehoyada précise l'argument que la parabole réfute : celui qui a déjà fauté se dit que continuer n'aggrave rien. La parabole montre que l'aggravation porte sur la durée.
Rava bar Rav Oula enseigna : que signifie ce qui est écrit : "Car il n'y a pas de harsoubot à leur mort, et leur force est saine" (Tehilim 73,4) ? Le Saint, béni soit-Il, a dit : il ne suffit pas aux méchants de ne pas être anxieux (haredin) ni affligés (atsevin) du jour de la mort, mais leur cœur est pour eux sain comme un portique (oulam).
C'est ce qu'a dit Rabba : que signifie ce qui est écrit : "Tel est leur chemin, kessel pour eux" (Tehilim 49,14) ? Les méchants savent que leur chemin mène à la mort, mais ils ont de la graisse sur leurs reins (kislam).
Et si tu dis que c'est un oubli de leur part, le verset enseigne : "et après eux, de leur bouche, ils l'approuvent, sela".
Rava bar Rav Oula lit harsoubot comme un notarikon (mot formé de deux mots) : hared (anxieux) + atsev (affligé). Le verset reproche aux méchants deux choses : ils n'éprouvent aucune inquiétude devant la mort, et leur cœur reste large et sans trouble, comme l'entrée d'un oulam (portique).
Rabba ajoute une précision : ils connaissent leur fin. La graisse sur les reins (kessel) figure ce qui empêche cette connaissance d'agir sur eux. La fin du verset exclut l'excuse de l'oubli, car ils parlent eux-mêmes de leur fin (Rachi) : ils ne sont donc pas chogguin (fautifs par inadvertance).
"Comme celui qui ménage la lampe, etc." Rabbi Yossi, selon qui tient-il ? S'il tient comme Rabbi Yehouda, il devrait rendre passible dans ces cas-là aussi !
Et s'il tient comme Rabbi Chimon, il devrait exempter pour la mèche aussi. Oula dit : en réalité il tient comme Rabbi Yehouda, et Rabbi Yossi estime que démolir en vue de reconstruire à sa place est [une melakha de] démolir ; en vue de reconstruire ailleurs, ce n'est pas démolir.
La guemara revient à la michna de 29b : celui qui éteint la lampe pour ménager la lampe, l'huile ou la mèche est passible ; Rabbi Yossi exempte, sauf pour la mèche, car il en fait du charbon. L'arrière-plan est la discussion sur la melakha she-eina tsrikha le-goufa (travail accompli sans besoin de son résultat propre) : Rabbi Yehouda rend passible, Rabbi Chimon exempte. Aucune des deux positions ne rend compte de la distinction de Rabbi Yossi.
Oula répond : Rabbi Yossi suit Rabbi Yehouda, mais il ajoute une condition propre à la catégorie de soter (démolir). Éteindre est une forme de démolition ; elle n'est une melakha que si elle vise une reconstruction au même endroit. L'allumage porte sur la mèche : ménager la mèche vise à la rallumer (même endroit), ménager la lampe ou l'huile ne vise pas à rallumer cette mèche (Rachi).
Rabba lui dit : or toutes les melakhot, nous les apprenons du Michkan, et là c'était démolir en vue de reconstruire ailleurs ! Il lui dit : c'est différent là-bas, puisqu'il est écrit : "Sur l'ordre de Hachem ils campaient" (Bamidbar 9,23) : c'est comme démolir en vue de reconstruire à sa place.
Les 39 avot melakhot sont définies par les travaux du Michkan. Or le Michkan était démonté à chaque étape et remonté à l'étape suivante, donc ailleurs. Rabba en conclut que la condition de "même endroit" posée par Oula contredit le modèle même des melakhot.
Oula répond par le verset : les déplacements se faisaient al pi Hachem, sur l'ordre divin. Le lieu du campement suivant était fixé par cet ordre ; le démontage visait donc une reconstruction à un lieu déjà déterminé, et cela équivaut à reconstruire à la même place.
Et Rabbi Yo'hanan dit : en réalité il tient comme Rabbi Chimon. Et en quoi la mèche est-elle différente ?
Comme l'a dit Rav Hamnouna, et certains disent Rav Ada bar Ahava : ici, il s'agit d'une mèche qu'il faut flamber, car dans ce cas même Rabbi Chimon reconnaît [qu'on est passible], puisqu'il répare un ustensile. Rava dit : c'est aussi précis [dans la michna], car elle enseigne 'parce qu'il fait du charbon', et elle n'enseigne pas 'parce qu'elle devient charbon'.
Conclus-en.
Rabbi Yo'hanan garde Rabbi Yossi dans le camp de Rabbi Chimon : une melakha dont on n'a pas besoin du résultat propre est exempte. La mèche fait exception quand elle est neuve et doit être flambée (léhavhev) pour prendre feu facilement. L'éteindre après un premier allumage produit ce résultat : l'extinction est alors voulue pour elle-même, et il répare un ustensile (metaken mana).
Rava appuie cette lecture sur la formulation de la michna : "il fait" du charbon indique une intention active de carboniser la mèche, ce qui correspond au cas de Rabbi Yo'hanan. Le Roch en tire une conséquence : puisque la guemara parle d'une mèche "qu'il faut flamber", on peut aussi allumer une mèche non flambée.
Michna : pour trois fautes, les femmes meurent au moment de leur accouchement : parce qu'elles ne sont pas vigilantes pour [les lois de] la nida, pour la hala et pour l'allumage de la lampe.
Dernière michna du chapitre Bameh madlikin. Les trois mitsvot citées sont confiées en premier lieu à la femme : les lois de nida (séparation pendant les règles), la hala (part de pâte prélevée et donnée au cohen) et l'allumage de la lampe du Chabbat, qui rattache la michna au sujet du chapitre.
Guemara : la nida, quelle en est la raison ? Rabbi Yitshak dit : elle a fauté dans les chambres de son ventre, c'est pourquoi elle est frappée dans les chambres de son ventre.
Passe pour la nida ; pour la hala et l'allumage de la lampe, que peut-on dire ? Comme l'a enseigné un certain Galiléen devant Rav Hisda : le Saint, béni soit-Il, a dit : un reviit de sang, Je l'ai mis en vous ; au sujet du sang, Je vous ai avertis.
Pour la nida, Rabbi Yitshak applique le principe mida kenegued mida (mesure pour mesure) : la faute concerne l'organe de la naissance, la sanction frappe au moment de la naissance. Rachi traduit kilkela par "s'est rebellée".
Ce principe n'explique pas la hala ni la lampe. Le Galiléen propose une lecture d'ensemble qui commence ici : Hachem a placé en l'homme un reviit de sang, mesure dont la vie dépend (Rachi), et a donné un commandement au sujet du sang, la nida. La suite de son enseignement, pour la hala et la lampe, se trouve au début de 32a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).