Sougya : Le folio achève d'abord la discussion sur la hatmana : pourquoi interdire d'envelopper un plat dans une matière qui ajoute de la chaleur même avant l'entrée de Chabbat ? Le décret vise le remets, cendre mêlée de braises, et Abaye obtient la raison dernière, la crainte qu'on ne remue les braises.
La guemara passe ensuite au sujet qui occupera toute la suite : le bein hachemachot, ce laps entre le coucher du soleil et la nuit. Une baraita pose trois doutes sur sa nature et impose la rigueur des deux jours, puis donne les signes du ciel selon Rabbi Yehouda, la mesure du demi-mil selon Rabbi Nehemia et le clin d'œil selon Rabbi Yossi.
Rav Houna fils de Rav Yehochoua rattache la rigueur des deux jours au cas du zav qui a vu deux fois au crépuscule. La baraita se contredit enfin sur la portée des signes : Rabba et Rav Yossef, tous deux au nom de Rav Yehouda au nom de Chemouel, la lisent autrement, et leur divergence commande la durée qu'ils assignent au bein hachemachot, trois quarts de mil contre deux parties de mil.
Pourquoi ont-ils dit qu'on ne fait pas de hatmana (enveloppement d'un plat pour le garder chaud) dans une matière qui ajoute de la chaleur, et cela même de jour encore (avant l'entrée de Chabbat) ? C'est un décret, de peur qu'on n'enveloppe dans le remets (cendre mêlée de braises), où se trouve une braise ardente.
Abaye lui dit : eh bien, qu'il enveloppe ! C'est un décret, de peur qu'il ne remue les braises.
La guemara achève ici la discussion ouverte plus haut sur la hatmana, l'enveloppement d'un plat dans une matière isolante pour le garder chaud. La question porte sur les matières qui ajoutent de la chaleur au lieu de la conserver seulement : pourquoi les interdire dès la veille, alors que l'acte se fait en plein jour et qu'aucune melakha n'est accomplie le Chabbat ?
La première réponse invoque le remets, la cendre chaude où subsiste une braise : le public ne distinguerait pas entre les matières chauffantes. Abaye presse la question, puisque même le remets serait manipulé avant l'entrée du Chabbat. La raison dernière apparaît alors : le plat restera sur le feu pendant la nuit, et l'homme risque de remuer les braises pour hâter la cuisson, ce qui constitue une faute de Torah.
Nos maîtres ont enseigné : le bein hachemachot (l'entre-deux-soleils, le crépuscule) - on doute s'il tient du jour et de la nuit, on doute s'il est tout entier du jour, on doute s'il est tout entier de la nuit : on lui applique la rigueur des deux jours.
La baraita ouvre le grand sujet du folio. Le bein hachemachot est le laps qui sépare le coucher du soleil de la nuit installée. Son statut demeure incertain, et la baraita énumère trois possibilités : ce laps se partage entre le jour et la nuit, il appartient tout entier au jour qui finit, ou tout entier à la nuit qui commence.
La conséquence est énoncée d'un mot : matilin oto le-homer chenei yamim, on lui impose la rigueur des deux jours. Toute sévérité qui vaut la veille et toute sévérité qui vaut le lendemain s'appliquent à lui. Rachi annonce que la guemara cherchera plus bas un cas où le premier doute, celui du partage, produit un effet propre.
Et qu'est-ce que le bein hachemachot ? Depuis que le soleil s'est couché, tant que la face orientale du ciel rougeoie.
Si la partie basse a pâli et que la partie haute n'a pas pâli, c'est le bein hachemachot. Si la partie haute a pâli et s'est égalisée à la partie basse, c'est la nuit.
Telles sont les paroles de Rabbi Yehouda. Rabbi Nehemia dit : le temps qu'un homme marche un demi-mil depuis que le soleil s'est couché.
Rabbi Yossi dit : le bein hachemachot est comme un clin d'œil, celui-ci entre et celui-là sort, et il est impossible de le saisir.
Rabbi Yehouda définit le crépuscule par l'observation du ciel. Le verbe hiksif, que Rachi glose par noircir, décrit la perte de la couleur. La voûte céleste se lit en deux registres : la partie basse, proche de l'horizon, et la partie haute, au sommet, qui garde sa clarté plus longtemps. Trois états se succèdent donc, et la nuit commence quand le haut rejoint le bas.
Rabbi Nehemia substitue une mesure de temps à l'observation : la durée de marche d'un demi-mil. Rabbi Yossi réduit le crépuscule à un instant insaisissable, keheref ayin. Tossefot précise au nom du Rachba que cet instant demeure douteux : Rabbi Yossi resserre l'intervalle du doute, il ne le supprime pas, comme le prouve la Tossefta de Zavim.
Le Maître a dit : on lui applique la rigueur des deux jours. Pour quelle halakha ?
Rav Houna fils de Rav Yehochoua a dit : quant à la toum'a (l'impureté), comme nous l'apprenons dans la michna : s'il a vu deux jours au bein hachemachot, il y a doute quant à la toum'a et quant au korban ; s'il a vu un seul jour au bein hachemachot, il y a doute quant à la toum'a.
La guemara cherche une halakha où le premier doute, celui du partage entre jour et nuit, produit un effet propre. Rav Houna fils de Rav Yehochoua la trouve dans le zav, l'homme atteint d'un écoulement. Son statut se compte par re'iyot (les vues, c'est-à-dire les émissions) et par jours : deux vues ou deux jours entraînent l'impureté de sept jours, trois entraînent en plus un korban.
Celui qui a vu à deux crépuscules successifs échappe à toute certitude. Selon la répartition retenue, on aboutit à un homme pur, à un impur sans sacrifice, ou à un zav accompli. Le premier doute devient ici opératoire : c'est lui seul qui permet de compter trois jours à partir de deux vues. Rachi conclut sur le hatat ha-of apporté sur un doute, qui ne se consomme pas.
Cette baraita elle-même fait difficulté. Tu as dit : qu'est-ce que le bein hachemachot ?
Depuis que le soleil s'est couché, tant que la face orientale rougeoie. Il en ressort que si la partie basse a pâli et que la partie haute n'a pas pâli, c'est déjà la nuit.
Or elle enseigne ensuite : si la partie basse a pâli et que la partie haute n'a pas pâli, c'est le bein hachemachot. Rabba a dit au nom de Rav Yehouda au nom de Chemouel : réunis les deux propositions et enseigne ainsi - qu'est-ce que le bein hachemachot ?
Depuis que le soleil s'est couché, tant que la face orientale rougeoie ; et si la partie basse a pâli sans que la partie haute ait pâli, c'est aussi le bein hachemachot ; si la partie haute a pâli et s'est égalisée à la partie basse, c'est la nuit. Et Rav Yossef a dit au nom de Rav Yehouda au nom de Chemouel : voici ce qu'elle enseigne - depuis que le soleil s'est couché, tant que la face orientale rougeoie, c'est le jour ; si la partie basse a pâli sans que la partie haute ait pâli, c'est le bein hachemachot ; si la partie haute a pâli et s'est égalisée à la partie basse, c'est la nuit.
La baraita se contredit. Son ouverture limite le crépuscule à la période où l'orient rougeoie, ce qui range l'état suivant, le bas déjà pâli, du côté de la nuit. Sa suite range pourtant ce même état dans le bein hachemachot. La guemara signale l'incohérence par la formule ha goufa kachia.
Deux lectures sont proposées, toutes deux au nom de Rav Yehouda au nom de Chemouel. Rabba dit kerokh ou-teni, réunis les deux clauses : les deux états relèvent ensemble du crépuscule, qui se trouve long. Rav Yossef dit hakhi katani, voici le sens exact : l'orient rouge appartient encore au jour, et le crépuscule commence seulement au second état, ce qui le rend court.
Et ils suivent chacun leur propre raisonnement, car il a été dit : quelle est la mesure du bein hachemachot ? Rabba a dit au nom de Rav Yehouda au nom de Chemouel : trois parties de mil.
Que signifie trois parties de mil ? Si tu dis trois demis de mil, qu'il dise donc un mil et demi.
S'il s'agit plutôt de trois tiers de mil, qu'il dise donc un mil. Il s'agit donc de trois quarts de mil.
Et Rav Yossef a dit au nom de Rav Yehouda au nom de Chemouel : deux parties de mil. Que signifie deux parties de mil ?
Si tu dis deux demis de mil, qu'il dise donc un mil. Et s'il s'agit plutôt de deux quarts de mil, qu'il dise donc un demi-mil.
Il s'agit donc...
La guemara rattache la divergence de lecture à une divergence de chiour, de mesure. Rabba, qui range deux états du ciel dans le crépuscule, lui assigne une durée longue ; Rav Yossef, qui n'en retient qu'un, lui assigne une durée courte. Rachi le dit en une ligne.
L'expression helkei mil, parties de mil, reste ambiguë, et la guemara l'éprouve par élimination : chaque lecture qui reviendrait à une fraction simple aurait été énoncée directement. Pour Rabba on aboutit à trois quarts de mil. Pour Rav Yossef le raisonnement s'interrompt sur le mot alla, et la réponse ouvre le folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).