Sougya : Le folio achève la discussion sur le crépuscule ouverte à la page précédente. Rabba et Rav Yossef évaluent différemment la durée du bein ha-chemachot de Rabbi Yehuda, trois quarts de mil contre deux tiers, et la guemara chiffre l'écart : un demi-danka, soit un douzième de mil.
Elle signale aussitôt que leur rapport s'inverse au sujet de la chalta, la grande corbeille d'osier, où la mesure permise par Rav Yossef dépasse celle de Rabba ; Abaye rapporte que Rabba, interrogé en pratique, s'est montré plus sévère encore, et l'on rattache sa position à une michna de Kelim d'où Abaye déduit que le comble d'un récipient vaut un tiers. Viennent ensuite deux signes concrets : la face du ciel qu'il faut regarder pour guetter la rougeur, avec la fenêtre pour aide-mémoire, et le sommet du Carmel qui sert à mesurer le demi-mil de Rabbi Nehemia, puis à apercevoir le puits de Miriam.
La page se termine sur la question pratique de l'immersion des kohanim pendant le bein ha-chemachot et sur la décision de Rabbi Yo'hanan, partagée entre Rabbi Yehuda pour Chabbat et Rabbi Yossei pour la terouma.
deux tiers de mil. Quelle est la différence entre eux ? — Il y a entre eux un demi-danka.
Le folio reprend en cours de phrase la controverse de la page précédente sur la durée du bein ha-chemachot de Rabbi Yehuda. Rabba la fixe à trois quarts de mil, Rav Yossef à deux tiers, et la guemara demande quel écart pratique sépare ces deux chiffres.
La réponse passe par une unité plus fine. Le danka vaut un sixième de mil ; un demi-danka vaut donc un douzième. Trois quarts font neuf douzièmes, deux tiers en font huit : l'écart tient exactement en un demi-danka. Rachi pose ce calcul en toutes lettres.
Tossefot soulève la difficulté de fond : ailleurs, Rabbi Yehuda compte quatre mil du coucher du soleil à la sortie des étoiles, ce qui contredit une durée de trois quarts de mil. Rabbenou Tam distingue deux points de départ, le début et la fin du coucher ; une autre réponse déplace la controverse sur l'identification des étoiles moyennes.
Et leur rapport s'inverse au sujet de la chalta. Car Rabba a dit : une chalta contenant deux kor, il est permis de la déplacer ; contenant trois kor, il est interdit de la déplacer.
Et Rav Yossef a dit : celle de trois kor est permise elle aussi, celle de quatre kor est interdite.
La guemara quitte un instant le crépuscule pour signaler une régularité entre les deux maîtres. Sur la durée du bein ha-chemachot, Rabba donne le chiffre le plus large ; sur la taille de la chalta, la grande corbeille d'osier qui sert de ruche, c'est Rav Yossef qui accorde la mesure la plus large.
L'enjeu est le torat keli, le statut d'ustensile. Un objet trop volumineux cesse d'être un ustensile et devient, pour Chabbat, un objet qu'on ne déplace pas. Toute la question porte sur le seuil : deux ou trois kor de contenance pour Rabba, trois ou quatre pour Rav Yossef.
Abaye a dit : j'ai interrogé mon maître au moment de l'acte, et il ne m'a pas même permis celle de deux kor. Selon qui ? — Selon ce tana, car nous avons appris : la ruche de paille, la ruche de roseaux et la citerne d'un navire alexandrin, bien qu'ils aient un fond et qu'ils contiennent quarante se'a de liquide, ce qui fait deux kor en sec, sont purs.
Abaye a dit : apprends de là que ce comble (goudcha) vaut un tiers.
Abaye distingue la position théorique de son maître et sa réponse en situation réelle. Interrogé sur un cas concret, Rabba a refusé même la corbeille de deux kor, qu'il autorisait pourtant dans l'énoncé précédent. La guemara cherche à qui rattacher cette sévérité.
Elle la rapproche d'une michna de Kelim : trois grands récipients, deux ruches et la citerne d'eau douce d'un navire alexandrin, restent tehorim, purs, c'est-à-dire hors du champ de l'impureté, parce qu'ils ne comptent plus comme ustensiles. Rachi en donne la raison par le rapprochement avec le sac : un ustensile doit pouvoir se transporter plein comme vide.
Abaye tire de cette michna une donnée de mesure. Le même récipient contient quarante se'a de liquide et soixante se'a de sec, parce que le sec s'entasse au-dessus du bord. Ce surplus, le goudcha, vaut donc un tiers du total.
Abaye vit Rava qui regardait vers l'ouest. Il lui dit : n'a-t-on pas enseigné « tant que la face de l'est rougit » ?
Il lui répondit : penses-tu qu'il s'agisse de la face de l'est elle-même ? Non : de la face qui fait rougir l'est.
Certains disent : c'est Rava qui vit Abaye regarder vers l'est. Il lui dit : penses-tu qu'il s'agisse de la face de l'est elle-même ?
Il s'agit de la face qui fait rougir l'est. Et ton signe : la fenêtre.
La beraita disait que le crépuscule dure « tant que la face de l'est rougit ». Le praticien qui veut savoir où l'on en est doit donc savoir de quel côté lever les yeux. L'expression pnei mizrah désigne la face qui produit la rougeur de l'est, c'est-à-dire l'ouest, là où le soleil disparaît.
Le signe mnémonique, kavata, la fenêtre, fixe le renversement. Le soleil entre par l'ouverture et la lumière se lit sur le mur d'en face. La guemara conserve les deux versions de l'anecdote, celle où Abaye interroge Rava et celle où Rava interroge Abaye, sans trancher laquelle est exacte.
« Rabbi Nehemia dit : le temps qu'un homme marche un demi-mil après que le soleil s'est couché. » Rabbi Hanina a dit : celui qui veut connaître la mesure de Rabbi Nehemia, qu'il laisse le soleil au sommet du Carmel, qu'il descende, s'immerge dans la mer et remonte — telle est la mesure de Rabbi Nehemia.
Rabbi Hanina traduit une mesure de temps en gestes observables. Depuis le rivage, on voit encore le soleil éclairer le sommet du Carmel alors qu'il a disparu pour celui qui se tient en bas ; la descente, l'immersion et la remontée occupent la durée d'un demi-mil de marche, mesure du crépuscule selon Rabbi Nehemia.
Tossefot relève que le choix de l'immersion comme unité de mesure n'est pas neutre. S'il s'agissait seulement de chronométrer, descendre et remonter suffirait ; en mentionnant la tevila, Rabbi Hanina indique qu'elle compte, et donc que le herev chemech qui suit vaut pour manger de la terouma.
Rabbi Hiya a dit : celui qui veut voir le puits de Miriam, qu'il monte au sommet du Carmel, qu'il observe et il verra quelque chose comme un crible dans la mer — c'est là le puits de Miriam. Rav a dit : une source qui se déplace est pure, et c'est là le puits de Miriam.
Le passage s'attache au précédent par le lieu, le sommet du Carmel, et par la forme de l'enseignement : « celui qui veut voir... qu'il fasse ceci ». Rabbi Hiya y place un rocher percé comme un crible, identifié au puits qui accompagnait Israël au désert.
Rav en tire une conséquence de loi. Une source ordinaire rend pur parce qu'elle jaillit du sol ; l'eau contenue dans un ustensile est de l'eau cheouvin, puisée, qui ne convient pas à l'immersion. Le puits de Miriam se déplaçait tout en restant une source : de là la formule « une source qui se déplace est pure ».
Rav Yehuda a dit au nom de Chemouel : le bein ha-chemachot de Rabbi Yehuda, des kohanim s'y immergent. Selon qui ?
Si tu dis selon Rabbi Yehuda — c'est pour lui un doute. Il faut donc dire : le bein ha-chemachot de Rabbi Yehuda, selon Rabbi Yossei, des kohanim s'y immergent.
La question devient pratique. Un kohen rendu impur s'immerge, puis attend le coucher du soleil, le herev chemech, pour manger de la terouma. Immerger pendant le crépuscule n'a de sens que si ce moment appartient encore au jour et qu'un coucher de soleil le suit effectivement.
La formule de Chemouel ne peut donc pas s'entendre selon Rabbi Yehuda lui-même, pour qui toute cette plage est un safek, un doute entre jour et nuit. La guemara la lit comme un croisement : la plage est celle que Rabbi Yehuda délimite, la qualification de jour vient de Rabbi Yossei.
Rachi consacre une longue glose à une variante textuelle qu'il rejette, celle qui inverserait l'ordre des deux crépuscules. Il montre qu'elle rendrait inintelligible l'objection « cela va de soi » du segment suivant.
Cela va de soi ! — On aurait pu croire que le bein ha-chemachot de Rabbi Yossei est compris dans celui de Rabbi Yehuda ; il nous apprend donc que le bein ha-chemachot de Rabbi Yehuda s'achève, et que le bein ha-chemachot de Rabbi Yossei commence ensuite.
L'objection porte sur l'utilité de l'enseignement : si le crépuscule de Rabbi Yossei est bref et que tout ce qui le précède est le jour, l'immersion pendant la longue plage de Rabbi Yehuda semble évidente.
La réponse écarte une hypothèse de recouvrement. On aurait pu placer le clin d'œil de Rabbi Yossei à l'intérieur de la fin du crépuscule de Rabbi Yehuda ; l'immersion tardive se trouverait alors sans coucher de soleil utilisable. Chemouel enseigne que les deux plages se succèdent, celle de Rabbi Yossei venant après.
Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : la halakha suit Rabbi Yehuda pour ce qui concerne Chabbat, et la halakha suit Rabbi Yossei pour ce qui concerne la terouma. Soit, la halakha suit Rabbi Yehuda pour ce qui concerne Chabbat — par rigueur.
Mais pour ce qui concerne la terouma, de quoi s'agit-il ? Si tu dis de l'immersion — c'est un doute !
Rabbi Yo'hanan répartit les deux positions par domaine, Rabbi Yehuda pour Chabbat et Rabbi Yossei pour la terouma. Rachi explique la portée de ce partage : un maître qui trancherait vraiment n'aurait pas besoin de deux décisions ; Rabbi Yo'hanan reste dans le doute et applique la rigueur de chaque côté.
Pour Chabbat, la rigueur consiste à s'abstenir dès la veille, sans traiter pour autant la sortie de Chabbat comme la nuit. Celui qui a travaillé pendant ce temps douteux apporte un acham talouy, le sacrifice qui répond à une faute incertaine.
Pour la terouma, la guemara cherche l'application concrète et examine d'abord l'immersion. L'hypothèse se heurte à une objection : l'immersion engage elle aussi un doute d'ordre biblique, et la rigueur adoptée pour Chabbat devrait valoir ici. La discussion se poursuit au folio suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).