Sougya : Le folio achève la michna de l'ilpas : on peut mettre des épices dans l'écuelle ou dans le tam'houy, parce qu'un kli cheni (second récipient) ne cuit pas. La guemara demande si Rabbi Yehouda, qui excepte le vinaigre et le tsir, se rattache au début de la michna pour alléger ou à sa fin pour aggraver ; une baraita tranche pour l'allègement.
Vient ensuite la question du sel : Rav Yossef le range parmi les épices, Abaye lui oppose l'enseignement de Rabbi 'Hiya, et la sougya se dédouble en deux versions qui s'opposent sur le point de savoir si le sel cuit même dans un kli richon. La seconde michna ouvre le dossier du mouktse : on ne place pas de récipient sous la lampe pour recueillir l'huile qui goutte.
Rav 'Hisda permet en revanche de retourner un récipient sur un œuf, et Rabba en dégage le principe du sauvetage courant, que les objections d'Abaye viennent éprouver.
Mais il peut en mettre dans l'écuelle ou dans le tam'houy (le grand plat de service). Rabbi Yehouda dit : il en met dans tout, sauf dans un mets qui contient du vinaigre ou du tsir (saumure de poisson).
La michna distingue deux récipients. Le kli richon est celui qui a été sur le feu : ses parois gardent la chaleur et il continue de cuire même après avoir été retiré. Le kli cheni est celui dans lequel on a versé le contenu du premier : ses parois n'ont pas chauffé, et les Sages tiennent qu'il ne cuit plus. D'où la permission de saupoudrer les épices dans l'écuelle ou dans le tam'houy.
Rabbi Yehouda excepte le vinaigre et le tsir, dont l'acidité et la salinité font cuire les épices même là où l'eau ordinaire ne les cuirait plus. Toute la guemara qui suit va chercher à savoir sur quelle partie de la michna cette exception porte.
Guemara. On leur posa la question : Rabbi Yehouda se rattache-t-il au début de la michna, et alors dans le sens de l'allègement ; ou peut-être se rattache-t-il à sa fin, et alors dans le sens de la rigueur ?
La formulation de Rabbi Yehouda, « il en met dans tout », est ambiguë tant que l'on ne sait pas à quelle proposition elle répond. Rattachée au début, elle lève la défense du kli richon et n'en garde qu'une exception : c'est une koula, un allègement. Rattachée à la fin, elle ajoute une restriction à une permission déjà acquise : c'est une 'houmra.
L'enjeu pratique est considérable : dans le premier cas, on pourrait épicer une marmite retirée du feu ; dans le second, l'écuelle elle-même devient défendue dès qu'elle contient du vinaigre.
Viens et entends : car il a été enseigné - Rabbi Yehouda dit : dans toutes les casseroles il en met, dans toutes les marmites bouillantes il en met, sauf dans un mets qui contient du vinaigre ou du tsir.
La baraita résout la question. Rabbi Yehouda parle de son propre chef de casseroles et de marmites bouillantes, donc de kelim richonim : il se rattache au début de la michna et son propos va vers l'allègement.
Tossefot limite aussitôt la portée de cette indulgence. Elle vaut pour les épices, dont la cuisson est rapide et peu perceptible dans un récipient retiré du feu. Pour les autres aliments, Rabbi Yehouda lui-même accorde qu'un kli richon cuit.
Rav Yossef pensait dire : le sel est comme une épice - dans un kli richon il cuit, et dans un kli cheni il ne cuit pas. Abaye lui dit : Rabbi 'Hiya a enseigné - le sel n'est pas comme une épice, car dans un kli cheni aussi il cuit !
Et cela diverge d'avec Rav Na'hman, car Rav Na'hman a dit : le sel requiert une cuisson comme la chair de bœuf.
La question porte sur la vitesse de cuisson du sel. Rav Yossef le classe avec les épices, qui cuisent vite : défendu dans un kli richon, permis dans un kli cheni. Abaye lui oppose une baraita de Rabbi 'Hiya que cette version comprend dans un sens sévère : le sel cuit même dans un kli cheni.
La guemara relève alors que cette lecture heurte Rav Na'hman, pour qui le sel demande une cuisson aussi longue que la chair de bœuf, donc très difficile à obtenir. Les deux positions restent en divergence.
Et certains rapportent ainsi : Rav Yossef pensait dire - le sel est comme une épice : dans un kli richon il cuit, dans un kli cheni il ne cuit pas. Abaye lui dit : Rabbi 'Hiya a enseigné - le sel n'est pas comme une épice, car dans un kli richon non plus il ne cuit pas.
Et c'est précisément ce qu'a dit Rav Na'hman : le sel requiert une cuisson comme la chair de bœuf.
La seconde version (ika de-amri) conserve la proposition de Rav Yossef et renverse la réponse d'Abaye : la baraita de Rabbi 'Hiya signifie que le sel ne cuit même pas dans un kli richon. Elle s'accorde alors avec Rav Na'hman, ce qui donne à cette version un avantage de cohérence.
Tossefot en tire la halakha pratique, en passant en revue les règles d'arbitrage entre deux lechanot : saler un plat Chabbat est permis, même dans un kli richon retiré du feu. Celui qui s'abstient tant que le plat est à yad soledet bo agit louablement.
Michna. On ne place pas de récipient sous la lampe pour y recueillir l'huile.
Et si on l'y a placé encore de jour, c'est permis ; mais on ne tire pas profit de cette huile, parce qu'elle ne fait pas partie du mou'han (ce qui a été préparé avant Chabbat).
Nouvelle michna, nouveau sujet : le mouktse. L'huile qui goutte de la lampe allumée a été mise à part pour la mitsva de l'éclairage de Chabbat ; elle est défendue au déplacement et à l'usage.
Rachi donne deux raisons à la défense de placer un récipient dessous. D'une part, on ne déplace un ustensile que pour le besoin d'une chose permise au déplacement. D'autre part, bitoul kli mehei'hano : en y faisant tomber du mouktse, on immobilise le récipient pour tout le reste de Chabbat, ce qui revient à le fixer sur place.
Guemara. Rav 'Hisda dit : bien qu'ils aient dit qu'on ne place pas de récipient sous une poule pour recueillir son œuf, on peut en revanche retourner un récipient par-dessus l'œuf pour qu'il ne se brise pas.
Rabba dit : quelle est la raison de Rav 'Hisda ? Il tient qu'une poule a coutume de pondre son œuf dans le tas d'ordures, et n'a pas coutume de pondre son œuf sur un terrain en pente.
Or un sauvetage courant, ils l'ont permis ; un sauvetage qui n'est pas courant, ils ne l'ont pas permis.
Rav 'Hisda oppose deux gestes. Placer un récipient sous la poule reste défendu ; retourner un récipient sur l'œuf déjà pondu est permis, bien que l'œuf soit mouktse.
Rabba dégage le critère : la hatsala metsouya, le sauvetage courant. Une poule pond ordinairement dans le tas d'ordures, où l'œuf risque d'être écrasé ; ce risque est fréquent, et les Sages ont permis de le prévenir. La ponte sur un terrain en pente est rare, et pour un risque rare ils ont maintenu la défense de déplacer un ustensile pour du mouktse.
Abaye lui objecta : un sauvetage qui n'est pas courant, ils ne l'ont pas permis ?! Mais il a été enseigné : si son tonneau de tevel (produit dont les prélèvements n'ont pas été faits) s'est brisé sur son toit, il apporte un récipient et le place dessous ! - Il s'agit de tonneaux neufs (goulfei), qui se fendent fréquemment.
Abaye éprouve le critère de Rabba par un contre-exemple. Le tevel est mouktse, et un tonneau qui se fend est un accident rare ; pourtant la baraita permet d'apporter un récipient pour recueillir le contenu.
La réponse ne conteste pas le critère, elle requalifie le cas : la baraita parle de goulfei 'hadtei, des tonneaux neufs dont l'argile n'a pas encore été éprouvée et qui se fendent souvent. Le sauvetage redevient donc courant.
Il lui objecta : on place un récipient sous la lampe pour recueillir les étincelles ! - Les étincelles aussi sont fréquentes.
Seconde objection d'Abaye, tirée d'une michna de la fin du chapitre : on place bien un récipient sous la lampe pour recueillir les nitsotsot, les gouttes enflammées, afin qu'elles ne mettent pas le feu à ce qui se trouve dessous. Elles sont mouktse et leur chute semble rare.
La réponse suit la même méthode qu'au cas précédent : les étincelles tombent fréquemment, le cas relève donc du sauvetage courant. Tossefot avait déjà préparé cette réponse en distinguant deux degrés de fréquence : assez fréquent pour compter comme courant, trop peu pour que l'on songe à placer le récipient avant l'entrée de Chabbat.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).