Sougya : Le folio poursuit l'examen de la règle de Rav 'Hisda : on ne place pas de récipient sous la poule pour recueillir l'œuf pondu le Chabbat. Abaye achève ses objections contre l'explication de Rabba (seul un sauvetage courant a été permis).
Rav Yossef propose une autre raison : placer le récipient revient à le priver de sa disponibilité (mevatel kli mehekhano), et il répond à chaque objection en montrant que l'ustensile reste utilisable. Rabbi Yits'hak va plus loin : un ustensile ne se déplace que pour une chose qui elle-même se déplace le Chabbat ; il écarte les objections par le cas où l'on a besoin de l'emplacement du récipient.
La guemara lui oppose ensuite plusieurs baraitot (œuf, pierres, briques, ruche), chacune expliquée par un objet qui, en réalité, se déplace.
Il lui objecta : on retourne une écuelle sur la lampe afin que la flamme ne prenne pas à la poutre ! - Il s'agit de maisons basses (batei ge'hini), où les incendies sont fréquents.
Abaye poursuit ses objections contre Rabba, pour qui les Sages n'ont permis de déplacer un ustensile au profit d'un objet que dans un sauvetage courant (hatsala metsouya). La baraita permet de retourner une écuelle sur la lampe pour protéger la poutre du plafond, alors qu'un incendie semble un accident rare.
Rabba requalifie le cas : dans les batei ge'hini, maisons au plafond bas, la flamme atteint facilement les poutres. Le danger y est fréquent, et le sauvetage entre dans ce que les Sages ont permis.
Et de même, une poutre qui s'est brisée, on la soutient avec un banc ou avec les longerons du lit ! - Il s'agit de poutres neuves (kechourei 'hadtei), qui se fendent fréquemment.
La michna du chapitre Choel (151b) permet d'étayer une poutre brisée avec un banc ou les arukhot hamita, les longerons du cadre du lit. Rachi précise que le banc est un ustensile que l'on a le droit de déplacer ; la question porte sur la rareté du cas.
Rabba répond par la fréquence : les poutres neuves n'ont pas encore été éprouvées, et la couche d'argile étalée sur le toit les charge lourdement. Elles cèdent souvent.
On place un récipient sous la fuite le Chabbat ! - Il s'agit de maisons neuves, qui fuient fréquemment.
Dernière objection contre Rabba, et même méthode de réponse : les toits neufs, dont l'argile ne s'est pas encore tassée, laissent passer l'eau. La fuite y est un événement courant.
Rav Yossef dit : voici la raison de Rav 'Hisda : parce que l'on prive un ustensile de sa disponibilité (mevatel kli mehekhano).
Rav Yossef abandonne le critère de la fréquence et propose une autre raison. Placer un récipient sous la poule le rend mouktse : dès que l'œuf, lui-même interdit au déplacement, y tombe, le récipient ne peut plus être déplacé. On a ainsi retiré à l'ustensile l'usage auquel il était destiné ; c'est le principe de mevatel kli mehekhano.
Tossefot relève deux explications de Rachi sur la nature de l'interdit : ici, celui qui immobilise l'ustensile est comparé à celui qui le fixerait avec de l'argile, donc à un acte de construction ; au dernier chapitre, cela ressemble à une démolition.
Abaye lui objecta : un tonneau de tevel qui s'est brisé, on apporte un autre récipient et on le place dessous ! Il lui répondit : le tevel est disponible (moukhan) à l'égard de Chabbat, car si l'on a transgressé et qu'on l'a rectifié, il est rectifié.
Abaye oppose à Rav Yossef le cas du tevel (produit dont les prélèvements n'ont pas été faits) : on place un récipient sous le tonneau brisé, et le tevel qui y coule est interdit au déplacement. Le récipient semble donc privé de sa disponibilité.
Rav Yossef répond que le tevel est moukhan (disponible) pour Chabbat. Son interdit tient à une cause que l'homme peut lever : prélever la terouma le Chabbat est un interdit rabbinique, et si on le fait malgré tout, le produit devient permis. Le récipient garde donc une voie d'usage. L'œuf de la poule n'a aucune voie semblable.
Tossefot éprouve cette réponse par plusieurs textes et précise la distinction : ce qui compte est l'existence d'une voie de permission pour le contenu lui-même.
On place un récipient sous la lampe pour recueillir les étincelles ! Rav Houna, fils de Rav Yehochoua, dit : les étincelles n'ont pas de substance.
Les nitsotsot sont les gouttes enflammées qui tombent de la mèche. Elles s'éteignent et se consument en tombant, et rien de mouktse ne reste dans le récipient. Celui-ci demeure donc déplaçable, et on ne l'a pas privé de sa disponibilité.
Et de même, une poutre qui s'est brisée, on la soutient avec un banc ou avec les longerons du lit ! - Il s'agit d'un soutien lâche, de sorte que, s'il le veut, il retire le banc.
Si le banc était coincé sous la poutre, on ne pourrait plus le reprendre et il serait immobilisé. La guemara explique que le banc touche la poutre sans la porter entièrement : il reste possible de le retirer quand on le veut, et l'ustensile garde sa disponibilité.
On place un récipient sous la fuite le Chabbat ! - Il s'agit d'une fuite dont l'eau est propre à boire.
L'eau de pluie qui coule d'un toit sale est impropre et devient mouktse dans le récipient. Si l'eau est potable, elle a un usage le Chabbat, on peut la déplacer, et le récipient qui la contient reste disponible.
On retourne le panier devant les poussins pour qu'ils y montent et en descendent ! - Il est d'avis qu'il est permis de le déplacer. Mais n'a-t-il pas été enseigné qu'il est défendu de le déplacer ? - Tant qu'ils sont dessus.
Mais n'a-t-il pas été enseigné : même s'ils ne sont plus dessus, c'est défendu ! Rabbi Abahou dit : il s'agit du cas où ils étaient dessus pendant tout bein hachmachot ; puisqu'il a été rendu mouktse pour bein hachmachot, il est rendu mouktse pour toute la journée.
Le panier retourné devant les poussins leur sert de marchepied. Les poussins sont mouktse, et le panier semble privé de sa disponibilité. Rav Yossef répond que le panier reste déplaçable dès que les poussins en sont descendus : l'immobilisation n'est que provisoire.
Deux baraitot semblent le contredire. La première parle du moment où ils sont dessus. La seconde interdit même après leur descente ; Rabbi Abahou la rapporte au cas où ils sont restés dessus pendant tout bein hachmachot (le crépuscule du vendredi). Le statut d'un objet pour tout le Chabbat se fixe à ce moment : migo deitkatsai lebein hachmachot, itkatsai lekhouleih yoma.
Tossefot demande pourquoi ce principe s'applique alors que l'homme peut chasser les poussins à tout instant. Réponse : il a lui-même voulu que les poussins occupent le panier, et cette destination volontaire le rend mouktse.
Rabbi Yits'hak dit : de même que l'on ne place pas de récipient sous la poule pour recueillir son œuf, de même on ne retourne pas de récipient sur l'œuf afin qu'il ne se brise pas. Il est d'avis qu'un ustensile ne se déplace que pour une chose qui se déplace le Chabbat.
On lui objecta toutes ces objections, et il répondit : il s'agit du cas où il a besoin de son emplacement.
Rabbi Yits'hak est plus strict que Rav 'Hisda : même retourner un récipient sur l'œuf pour le protéger est défendu. Sa raison est différente de celle de Rav Yossef : on ne déplace un ustensile qu'au profit d'une chose elle-même déplaçable le Chabbat (ein kli nital ela ledavar hanital). L'œuf pondu le Chabbat est mouktse ; on ne déplace donc aucun ustensile pour lui.
Toutes les objections précédentes (écuelle, poutre, fuite, étincelles) tombent par une seule réponse : tsarikh limkomo. Celui qui a besoin de l'emplacement où se trouve le récipient a le droit de le déplacer, et une fois l'ustensile en main il peut le poser où il veut, même au profit d'un objet mouktse.
Le Roch (sur le chapitre 24) tranche que la halakha ne suit pas Rabbi Yits'hak, en s'appuyant sur les coussins placés sous des objets de verre sans usage.
Viens et entends : un œuf pondu le Chabbat comme un œuf pondu le jour de fête, on ne le déplace pas pour couvrir avec lui un récipient, ni pour caler avec lui les pieds du lit ; mais on retourne sur lui un récipient afin qu'il ne se brise pas ! - Ici aussi, il s'agit du cas où il a besoin de son emplacement.
Cette baraita contredit directement Rabbi Yits'hak, puisqu'elle permet ce qu'il défend : retourner un récipient sur l'œuf. La réponse reste la même, le besoin de l'emplacement.
Tossefot explique pourquoi la guemara continue à objecter alors que cette réponse est toujours disponible : elle cherche une résolution propre à chaque texte, et les suivantes en apportent effectivement une.
Viens et entends : on étend des nattes sur des pierres le Chabbat ! - Il s'agit de pierres effilées (mekourzalot), qui sont bonnes pour les toilettes.
On couvre de nattes des pierres de construction pour les protéger de la pluie ; ces pierres sont en principe mouktse. La guemara répond que les pierres mekourzalot servaient à l'hygiène aux toilettes et pouvaient donc être déplacées le Chabbat. La natte est alors déplacée pour une chose permise, conformément à la règle de Rabbi Yits'hak.
Viens et entends : on étend des nattes sur des briques le Chabbat ! - Il s'agit de briques restées d'une construction, qui sont bonnes pour s'y adosser.
Des briques destinées à bâtir sont mouktse. Une fois la construction achevée, les briques restantes ne sont plus réservées à cet usage ; on s'en sert comme appui pour la hassiba, la position accoudée du repas. Elles deviennent des objets d'usage que l'on peut déplacer.
Viens et entends : on étend une natte sur une ruche d'abeilles le Chabbat, au soleil à cause du soleil, et sous la pluie à cause de la pluie, à condition qu'il n'ait pas l'intention de capturer ! - De quoi s'agit-il ici ? Du cas où il y a du miel.
Rav Oukva de Mechan dit à Rav Achi : cela se comprend en été ;
La ruche et les abeilles sont mouktse. La guemara explique que la natte protège le miel qui s'y trouve, et le miel est un aliment que l'on peut déplacer. La condition de ne pas vouloir capturer les abeilles vise l'interdit de tsida (la chasse) : couvrir la ruche pourrait les y enfermer.
Rav Oukva de Mechan commence une objection : cette réponse vaut pour l'été, saison où la ruche contient du miel. La suite de la question se trouve au folio 43b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).