Sougya : Ce folio poursuit et épuise la mahloket ouverte en 14a entre Rav et Chemouel sur la largeur des planches qui invalident le sekhakh. La baraita citée à la fin du folio précédent — deux draps se combinent, deux planches non — se lit sans peine chez Chemouel, où combiner signifie atteindre quatre tefahim ; chez Rav elle devient inintelligible, puisque à quatre tefahim chaque planche invalide déjà seule, et qu'en deçà ce sont de simples roseaux.
La Guemara sauve Rav en changeant d'unité : les planches se combinent non pas en tefahim mais jusqu'à quatre amot le long d'une paroi, là où s'arrête la dofen akouma. Une seconde recension redistribue la difficulté : chez Rav, c'est désormais Rabbi Yehouda qui parle étrangement, et la réponse est stylistique — il reprend simplement le mot de son contradicteur.
La discussion ne se tranche pas, car chacun a sa baraita. Celle de Rav place le désaccord au-dessus de quatre tefahim et rapporte le souvenir du temps du danger, où l'on couvrit une terrasse de planches larges — souvenir écarté, car on ne prouve rien à partir d'une conduite de persécution.
Celle de Chemouel place le désaccord en dessous de quatre, et ajoute deux concessions croisées : l'alternance planche / pessel sauve la soukka, et la planche unique posée sur le côté la laisse valide sans qu'on puisse dormir dessous. La dernière partie du folio pose une question de principe : que devient une planche invalidante retournée sur sa tranche, où la largeur exposée retombe sous trois tefahim ?
Rav H'isda et Rabba bar Rav Houna la valident — la cause était le décret du plafond, et l'apparence de plafond a disparu. Rav Houna l'invalide, et Rav Nahman le confirme à Soura par une formule décisive : elles sont devenues comme des broches de métal.
Suit un bref échange sur la transmission, puis une tentative d'appuyer Rav Houna par une baraita, écartée au moyen d'un autre cas de figure — la planche posée à l'entrée, là où aucune paroi ne peut la couvrir et où le tefah qui déborde compte quand même, par la règle du pessel qui sort de la soukka. Tossefot et le Roch tirent de tout cela que la halakha suit Chemouel, contre la règle ordinaire qui fait suivre Rav en matière d'interdits.
Deux planches ne se combinent pas. Rabbi Meir dit : les planches aussi sont comme les draps.
Le folio s'ouvre au milieu de la citation commencée à la fin de 14a. La Guemara y cherchait une preuve dans une baraita : deux draps se combinent — deux draps étroits posés sur le sekhakh s'additionnent pour former les quatre tefahim de sekhakh invalide qui rendent la soukka passoule. Voici la suite : deux planches ne se combinent pas.
Rachi identifie aussitôt le locuteur de cette première partie : c'est Rabbi Yehouda, qui n'admet pas le décret du plafond. Pour lui, la planche n'est pas du tout un sekhakh invalide — on pourrait même couvrir toute la soukka de planches. Rien à combiner, donc. Rabbi Meir, lui, aligne les planches sur les draps.
Soit, selon Chemouel, qui dit que la mahloket (le désaccord) porte sur des planches qui n'ont pas quatre [tefahim], tandis que si elles ont quatre, de l'avis de tous elle est passoule (invalide) : que signifie « elles se combinent » ? Elles se combinent pour [atteindre] quatre [tefahim].
Rappel de la mahloket posée en 14a. Chemouel loge le désaccord entre Rabbi Meir et Rabbi Yehouda en dessous de la barre des quatre tefahim : à partir de quatre, tout le monde invalide.
Dans ce cadre, la baraita se lit sans effort. Deux planches étroites — mettons trois tefahim chacune, déjà sorties de la règle du lavoud (qui ne comble que les écarts inférieurs à trois tefahim) — s'additionnent, selon Rabbi Meir, jusqu'à former les quatre tefahim de sekhakh invalide. Rabbi Yehouda le nie.
Mais selon Rav, qui dit que la mahloket porte sur des planches qui ont quatre [tefahim], tandis que si elles n'ont pas quatre, de l'avis de tous elle est kachère — de quel cas s'agit-il ? Si elles ont quatre, pourquoi auraient-elles besoin de se combiner ?
Et si elles n'ont pas quatre, pourquoi [invalideraient-elles] ? Ce ne sont pourtant que de simples roseaux !
La difficulté est symétrique et se referme comme une tenaille. Rav place la mahloket tout en haut de l'échelle : moins de quatre tefahim, tout le monde valide ; à quatre, Rabbi Meir invalide au nom du décret du plafond.
Or dans ce cadre, la phrase de Rabbi Meir n'a plus de sens. Si les planches ont quatre tefahim, chacune invalide déjà seule : que viendrait ajouter leur combinaison ? Et si elles ont moins de quatre, elles sont pour Rav du sekhakh parfaitement kacher — de simples roseaux ; or additionner du kacher à du kacher ne produit jamais de l'invalide.
Tossefot restreint la portée de l'objection : elle ne vaut que pour la version de Rav où le sekhakh invalide placé au milieu invalide dès quatre tefahim. Dans l'autre version, même au milieu il faut quatre amot — et là, la combinaison a un sens.
En vérité, elles ont bien quatre [tefahim] ; et que signifie alors « elles se combinent » ? Elles se combinent pour [atteindre] quatre amot (coudées) sur le côté.
La réponse ne touche pas à la largeur des planches — elles ont bien quatre tefahim — mais change l'unité de la combinaison. Il ne s'agit plus de tefahim, mais d'amot, et la scène se déplace du milieu de la soukka vers son bord.
Le ressort est la dofen akouma, la « paroi coudée » : une bande de sekhakh invalide qui longe une paroi est traitée comme si cette paroi s'était coudée et couchée par-dessus. La soukka reste valide — mais cette fiction a une limite reçue par tradition, quatre amot. Au-delà, elle ne joue plus.
Ainsi, même des planches invalidantes ne font rien tant qu'elles restent dans cette bande ; c'est leur addition jusqu'à quatre amot qui devient fatale. Rabbi Yehouda le nie, puisque pour lui les planches ne sont pas du tout du sekhakh invalide.
Autre version : Soit, selon Chemouel, qui dit que la mahloket porte sur des planches qui n'ont pas quatre [tefahim], tandis que si elles ont quatre, de l'avis de tous elle est passoule — que signifie « elles se combinent » ? Elles se combinent pour [atteindre] quatre amot sur le côté.
La Guemara redonne tout l'échange dans une seconde recension (lichna aharina). La différence est nette : la solution des « quatre amot sur le côté » n'est plus une réponse d'urgence apportée pour sauver Rav — elle est d'emblée la lecture de la baraita, y compris chez Chemouel.
Le désaccord entre les deux Amoraim se déplace donc : il ne portera plus sur le sens de mitstarfin, mais sur la position de Rabbi Yehouda.
Mais selon Rav : soit, pour Rabbi Meir, que signifie « elles se combinent » ? Elles se combinent pour [atteindre] quatre amot sur le côté.
Mais selon Rabbi Yehouda, qui dit que même si elles ont quatre [tefahim] elle est kachère, que signifie « elles ne se combinent pas » ? Ce ne sont que de simples roseaux !
[Réponse :] c'est parce que Rabbi Meir a dit « elles se combinent » que Rabbi Yehouda a dit « elles ne se combinent pas ».
Dans cette seconde version, la difficulté chez Rav se retourne. Rabbi Meir se comprend sans peine. C'est Rabbi Yehouda qui parle étrangement : s'il tient que les planches, même larges de quatre tefahim, sont du sekhakh parfaitement kacher, nier qu'elles « se combinent » n'a aucun contenu — autant nier que des roseaux se combinent.
La réponse n'est pas conceptuelle mais stylistique, et la Guemara y recourt souvent : Rabbi Yehouda reprend le vocabulaire de son contradicteur. Ayant entendu Rabbi Meir dire « elles se combinent », il répond dans les mêmes mots, « elles ne se combinent pas » — sans que cette formule soit portée par sa propre logique.
Une baraita a été enseignée conformément à Rav, et une baraita a été enseignée conformément à Chemouel.
Annonce laconique et remarquable : la discussion ne se tranchera pas, car chacun des deux Amoraim dispose d'un appui tannaitique explicite. La Guemara va citer les deux baraitot l'une après l'autre.
Baraita conforme à Rav : s'il l'a couverte de planches de cèdre qui n'ont pas quatre [tefahim] — de l'avis de tous elle est kachère. Si elles ont quatre — Rabbi Meir invalide et Rabbi Yehouda déclare kacher.
C'est mot pour mot la position de Rav : le seuil de quatre tefahim est celui où commence le désaccord, et non celui où il s'arrête. En dessous, unanimité pour valider.
Rabbi Yehouda dit : il est arrivé, au temps du danger, que nous avons apporté des planches qui avaient quatre [tefahim], que nous en avons couvert une terrasse (mirpesset) et que nous nous sommes assis dessous ! Ils lui répondirent : est-ce là une preuve ?
Le temps du danger ne constitue pas une preuve.
Rabbi Yehouda appuie son avis sur un souvenir vécu : sous la persécution, où construire une soukka reconnaissable était interdit, on avait couvert une terrasse de planches larges — précisément parce qu'ainsi rien ne se voyait ; et l'on s'était assis dessous. Si l'on s'y est assis, c'est bien que des planches de quatre tefahim font un sekhakh valide.
La réfutation est un principe méthodologique de première importance : on n'infère pas la halakha d'une conduite adoptée sous la contrainte. Peut-être cette soukka était-elle invalide, et l'a-t-on faite seulement pour garder trace de la mitsva qu'on ne pouvait plus accomplir.
Baraita conforme à Chemouel : s'il l'a couverte de planches de cèdre qui ont quatre [tefahim] — de l'avis de tous elle est passoule. Si elles n'ont pas quatre — Rabbi Meir invalide et Rabbi Yehouda déclare kacher.
Et Rabbi Meir concède que s'il y a, entre une planche et l'autre, l'équivalent de la largeur d'une planche, on place du pessel (les déchets de l'aire de battage et du pressoir) entre elles, et elle est kachère. Et Rabbi Yehouda concède que s'il a posé dessus une planche large de quatre tefahim — elle est kachère, mais on ne dort pas dessous, et celui qui dort dessous n'est pas quitte de son obligation.
La baraita symétrique de la précédente : le seuil de quatre tefahim est ici celui où s'arrête le désaccord. C'est mot pour mot Chemouel.
Elle ajoute deux concessions croisées, chacune arrachée au camp adverse. Rabbi Meir concède que l'alternance sauve la soukka : si l'on ménage entre deux planches un intervalle égal à la largeur d'une planche et qu'on l'emplit de pessel — les déchets de l'aire et du pressoir, sekhakh kacher par excellence — l'ensemble tient. Rachi renvoie à la mise en place de Soukka 18a, reproduite dans le schéma.
Rabbi Yehouda concède, lui, que la planche unique large de quatre tefahim posée sur le côté laisse bien la soukka kachère — par la dofen akouma — mais qu'on ne peut pas dormir dessous : la validité de la structure et la validité du lieu où l'on s'installe sont deux questions distinctes.
Il a été dit : s'il les a retournées sur leur tranche — Rav Houna dit : elle est passoule ; Rav H'isda et Rabba bar Rav Houna disent : elle est kachère.
Nouvelle question, et elle est de principe. Une planche invalidante posée à plat expose quatre tefahim ; couchée sur sa tranche, elle n'en expose plus que deux ou trois. La mesure invalidante a disparu — la soukka est-elle sauvée ?
Tout dépend de ce qu'on tient pour la cause de l'invalidation. Si c'est la ressemblance avec un plafond, elle s'évanouit avec l'orientation : personne ne construit un plafond de planches posées sur le chant. C'est le raisonnement de Rav H'isda et de Rabba bar Rav Houna. Si en revanche le statut d'invalide s'est attaché à l'objet lui-même, aucun retournement ne l'en détache : la planche est devenue comme une broche de métal, invalide dans toutes les positions. C'est Rav Houna.
Tossefot et le Roch tirent d'ici une conséquence halakhique majeure : cette discussion d'Amoraim ne tient, chez Rav, que selon Rabbi Meir — dont on ne suit précisément pas l'avis face à Rabbi Yehouda. Chez Chemouel, elle vaut pour tous. C'est un des arguments qui font trancher comme Chemouel, contre la règle ordinaire qui fait suivre Rav en matière d'interdits.
Rav Nahman se trouva à Soura. Rav H'isda et Rabba bar Rav Houna entrèrent chez lui.
Ils lui dirent : s'il les a retournées sur leur tranche, qu'en est-il ? Il leur répondit : elle est passoule — elles sont devenues comme des broches de métal.
Rachi souligne l'intention : ils espéraient une caution. Ils reçoivent le contraire. Rav Nahman tranche comme Rav Houna, et donne la formule qui fixera la question — elles sont devenues comme des broches de métal.
L'image est précise. Une broche de métal n'est pas invalide parce qu'elle ressemble à un plafond, mais parce qu'elle est ce qu'elle est : la retourner ne change rien. En l'appliquant à la planche, Rav Nahman affirme que le décret l'a rangée une fois pour toutes dans la catégorie du sekhakh invalide.
Rav Houna leur dit : ne vous avais-je pas dit de dire comme moi ? Ils lui répondirent : le maître nous a-t-il donné une raison sans que nous l'ayons acceptée de lui ?
Il leur répondit : et m'avez-vous demandé une raison sans que je vous l'aie donnée ?
Scène de maison d'étude, brève et sans conclusion. Rav Houna, dont l'avis vient d'être confirmé par Rav Nahman, s'en prévaut auprès de ses élèves. Leur défense n'est pas qu'ils avaient raison : c'est qu'on ne leur avait pas donné de raison. Une décision sans motif ne les obligeait pas.
La réplique de Rav Houna retourne exactement la charge : le motif était disponible, encore fallait-il le demander. L'échange reste ouvert — et il dit quelque chose de la transmission talmudique : la raison se demande autant qu'elle se donne.
Dirons-nous qu'une baraita vient à son appui : [une soukka] qui ne contient pas la tête d'un homme, la plus grande partie de son corps et sa table ; ou dans laquelle s'est ouverte une brèche telle qu'un chevreau y passerait d'un bond ; ou sur laquelle il a posé une planche large de quatre tefahim — même s'il n'en a fait entrer que trois tefahim à l'intérieur — elle est passoule.
La Guemara cherche à appuyer Rav Houna. La baraita énumère trois défauts qui rendent la soukka passoule ; c'est le troisième qui intéresse : une planche large de quatre tefahim dont trois seulement entrent dans la soukka invalide quand même.
Or trois tefahim de sekhakh invalide ne devraient rien faire. Si la baraita invalide malgré tout, c'est qu'elle compte les quatre tefahim de la planche en tant que planche, indépendamment de ce qui est effectivement exposé — exactement la thèse de Rav Houna.
De quel cas s'agit-il ? N'est-ce pas, par exemple, qu'il les a retournées sur leur tranche ?
Non : de quoi traitons-nous ici ? Du cas où il l'a posée à l'entrée de la soukka (al pouma de-matlalta), en faisant entrer trois tefahim à l'intérieur et dépasser un tefah au-dehors : il se trouve alors que c'est du pessel qui sort de la soukka, et tout pessel qui sort de la soukka est jugé comme la soukka elle-même.
La Guemara refuse la preuve en changeant le cas de figure. La planche n'a pas été retournée : elle est simplement posée à l'entrée, du côté ouvert de la soukka, là où il n'y a pas de paroi. Trois tefahim entrent, un tefah déborde au-dehors.
Deux conséquences se combinent. D'abord, faute de paroi, la dofen akouma ne peut rien absorber — cette fiction suppose une paroi qui se couderait. Ensuite, le tefah extérieur n'est pas perdu pour le calcul : selon la règle pessel ha-yotse min ha-soukka nidon ke-soukka, le sekhakh qui déborde de la soukka est jugé comme la soukka.
Les quatre tefahim invalidants sont donc bien réunis, sans qu'on ait eu besoin de supposer une planche retournée. La baraita n'appuie plus Rav Houna — et la question reste ouverte sur ce plan, même si Rav Nahman l'a tranchée en pratique.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).