Sougya : Le folio s'ouvre sur la michna d'Erouvin qui traite d'une citerne partagée entre deux cours : Rabbi Yehouda s'y contente du mur mitoyen, qui surplombe l'eau sans y descendre. Rabbi Yo'hanan y voit la thèse de Rabbi Yossi — mehitsa teluya matteret, une cloison suspendue vaut cloison — mais la Guemara refuse le rapprochement dans les deux sens : Rabbi Yehouda n'allège que pour les erouvei hatserot, qui sont de-rabbanan, et Rabbi Yossi n'allège que pour la soukka, simple mitsvat asse, aucun des deux n'osant le faire devant un interdit passible de skila.
L'épisode de Tsippori — les draps trouvés tendus sur des poteaux, qui permirent d'apporter un sefer Torah un jour de Chabbat — résiste alors aux deux et doit être attribué à un troisième avis, celui de Rabbi Yichmael fils de Rabbi Yossi ; Rachi en reconstitue la topographie et les Tossefot y greffent la grande discussion de Rabbenou Tam sur l'ohel arai dressé par le côté. La seconde moitié change d'outil et passe du suspendu au reconstitué : Avimi tient qu'une natte de quatre tefahim et un rien suffit si l'on applique lavud deux fois, en haut et en bas ; une baraita qui exige sept et un rien est ramenée au cas de la grande soukka, où un seul lavud est possible — mais alors la paroi pend depuis le sekhakh, et l'on retrouve Rabbi Yossi, ce dont le Roch fait dépendre tout le psak ; enfin Rabbi Ami applique le lavud horizontalement avec un pan de quatre, et livre au passage la vraie leçon du passage : la longueur minimale d'une petite soukka est de sept tefahim.
[Michna, traite Erouvin :] Beit Chamai disent : au-dessus ; et Beit Hillel disent : en-dessous. Rabbi Yehouda a dit : la cloison [exigée pour la citerne] ne sera pas plus grande [c'est-à-dire plus exigeante] que le mur qui se trouve entre elles [les deux cours].
La Guemara cite la michna d'Erouvin sur une citerne (bor) située à cheval entre deux cours qui n'ont pas fait d'erouv. Puiser depuis l'une ou l'autre revient à transporter d'un domaine dans un autre : il faut donc une cloison qui partage la citerne.
Beit Chamai et Beit Hillel discutent de l'endroit où la poser. Mais l'énoncé qui intéresse notre sougya est celui de Rabbi Yehouda : aucune cloison neuve n'est requise, puisqu'il existe déjà un mur entre les deux cours. Or ce mur surplombe la citerne sans descendre dans l'eau : s'en contenter, c'est admettre la mehitsa teluya, la cloison suspendue.
Rabba bar bar Hana a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : Rabbi Yehouda a énoncé cela selon la thèse de Rabbi Yossi, lequel dit qu'une cloison suspendue (mehitsa teluya) permet.
Le rapprochement est tentant : Rabbi Yossi, dans la michna de Soukka, se contente de dix tefahim de paroi où qu'ils se trouvent, même loin du sol ; Rabbi Yehouda, dans Erouvin, se contente d'un mur qui surplombe la citerne. Les deux sembleraient donc soutenir le même principe : mehitsa teluya matteret, une cloison suspendue vaut cloison.
Et il n'en est pas ainsi (ve-lo hi) : ni Rabbi Yehouda ne pense comme Rabbi Yossi, ni Rabbi Yossi ne pense comme Rabbi Yehouda.
La Guemara refuse le rapprochement dans les deux sens. Chacun des deux Sages est indulgent dans son propre domaine et refuserait de l'être dans celui de l'autre. Ce n'est donc pas une thèse commune, mais une coïncidence apparente : leurs allégements ne se situent pas au même étage de gravité, et les deux segments suivants vont détailler lequel.
Ni Rabbi Yehouda ne pense comme Rabbi Yossi : Rabbi Yehouda n'a dit son propos là-bas [dans Erouvin] qu'à propos des érouvei hatserot (la jonction des cours), qui sont de-rabbanan (d'institution rabbinique) ; mais ici, où il s'agit de la soukka qui est de-oraita (de la Tora) — non.
Rachi fournit ici le point de droit qui rend la distinction opérante : entre deux cours, on ne passe pas d'un domaine privé à un domaine public — les deux cours sont, du point de vue de la Tora, du domaine privé. L'interdit de transporter de l'une à l'autre est donc seulement rabbinique.
Rabbi Yehouda peut s'appuyer sur une cloison suspendue pour lever un interdit rabbinique, sans qu'on puisse en déduire quoi que ce soit pour les parois de la soukka, qui sont une exigence de la Tora.
Et ni Rabbi Yossi ne pense comme Rabbi Yehouda : Rabbi Yossi n'a dit son propos ici que dans la soukka, qui est une mitsvat asse (un commandement positif) ; mais Chabbat, dont [la transgression] est un interdit passible de skila (lapidation) — non.
Symétriquement : la soukka est une mitsvat asse, un commandement positif dont la transgression n'entraîne aucune sanction. Le transport de Chabbat, lui, met en jeu une melakha passible de skila. Rachi généralise la logique : la gravité de la matière rejaillit sur son détail — même les composantes rabbiniques du droit de Chabbat sont traitées avec rigueur.
Chacun est donc indulgent à un seul barreau de l'échelle, et refuse de monter plus haut. L'accord apparent entre eux n'existe pas.
Et si tu dis : l'épisode qui a eu lieu à Tsippori, sur l'autorité de qui a-t-il été fait ? Non pas sur l'autorité de Rabbi Yossi, mais sur celle de Rabbi Yichmael fils de Rabbi Yossi.
Objection tirée de la pratique : à Tsippori, on a bel et bien permis un transport de Chabbat en s'appuyant sur une cloison suspendue. Or Rachi souligne la force de l'objection : Rabbi Yossi présidait justement la yechiva de Tsippori. Difficile de croire qu'on y ait agi contre son avis.
La réponse joue sur deux ressorts : ce n'était pas lui — il était déjà mort — et l'autorité invoquée est celle de son fils, Rabbi Yichmael, qui représente donc un troisième avis, plus indulgent que Rabbi Yehouda comme que Rabbi Yossi.
Et quel était cet épisode ? Lorsque Rav Dimi arriva [de la Terre d'Israël], il dit : une fois, on oublia et l'on n'apporta pas le sefer Torah la veille de Chabbat ; le lendemain, on étendit des draps sur des poteaux, on apporta le sefer Torah et l'on y fit la lecture.
Rachi reconstitue toute la topographie : le sefer Torah était caché dans une maison, de l'autre côté d'une ruelle (mavoi) sur laquelle ouvraient plusieurs cours sans chittouf. Tendre des draps en travers du mavoi recoupe celui-ci : au-delà de cette cloison improvisée, il ne reste plus que deux ouvertures — la synagogue et la cour d'en face — et le transport y redevient permis.
« On étendit » — cela te vient-il à l'esprit ? D'où les aurait-on apportés, un jour de Chabbat !
Mais plutôt : ils trouvèrent des draps déjà étendus sur les poteaux, ils apportèrent le sefer Torah et y firent la lecture.
La Guemara corrige la formulation de Rav Dimi. Si les draps avaient été tendus ce jour-là, il aurait fallu les apporter — or c'est précisément ce qui était interdit avant que la cloison n'existe. Le récit est donc rectifié : on les a trouvés déjà tendus.
Mais le fond demeure : ces draps ne touchaient pas le sol. On s'est donc bien fié à une cloison suspendue un jour de Chabbat. Rachi écarte au passage une variante textuelle qui invoquerait ici l'interdit de dresser un ohel arai (une tente provisoire), au motif qu'une cloison sans toit n'est pas un ohel — et les Tossefot consacrent leur longue glose à contester ce point : pour Rabbenou Tam, une paroi latérale qui rend une chose permise compte bien comme confection d'un ohel.
Rav Hisda a dit au nom d'Avimi : une natte de quatre [tefahim] et un rien permet dans la soukka, au titre de paroi (dofen). Comment fait-on ?
On la suspend au milieu, à moins de trois [tefahim] du bas et à moins de trois du haut ; et tout ce qui est en-deçà de trois est réputé joint (lavud).
Le principe de lavud réputé bouche tout intervalle inférieur à trois tefahim. Avimi l'applique deux fois sur la même paroi : la natte réelle ne mesure guère plus de quatre tefahim, mais les deux vides — un peu moins de trois en haut, un peu moins de trois en bas — sont tenus pour comblés. Total : les dix tefahim requis.
Rachi ajoute deux précisions décisives : la natte doit courir sur toute la longueur de la paroi, et la soukka doit mesurer exactement dix tefahim — sinon, les deux vides dépasseraient trois et le lavud ne jouerait plus.
N'est-ce pas évident (pchita) ? [Non :] on aurait pu dire qu'un seul lavud, nous le disons, mais que deux lavud, nous ne les disons pas — [Avimi] nous l'enseigne donc.
La question pchita est un test de nécessité : si le lavud est connu, qu'apporte Avimi ? Réponse : la réitération. Rien ne garantissait a priori qu'on puisse mobiliser la fiction deux fois de suite pour reconstituer une seule et même paroi.
Les Tossefot poussent l'objection plus loin : la michna de 7a permet déjà une paroi faite d'une succession de baguettes espacées de moins de trois — donc de multiples lavud. Leur réponse : on aurait pu croire que la réitération n'est admise que dans un seul sens, vertical ou horizontal (chéti va-erev), pas dans les deux.
On objecte : « une natte de sept [tefahim] et un rien permet dans la soukka au titre de paroi » ! [Réponse :] lorsque cette [baraita] a été enseignée, c'était à propos d'une grande soukka.
Et que nous enseigne-t-elle alors ? Que l'on descend les parois du haut vers le bas, conformément à Rabbi Yossi.
Une baraita semble contredire Avimi : elle exige sept tefahim et un rien, donc un seul lavud. La Guemara distingue les cas : la baraita vise une grande soukka, trop haute pour qu'on puisse loger deux vides de moins de trois.
Mais la réponse à un prix — et c'est tout l'intérêt du passage. Si la natte de sept est accrochée en haut, sous le sekhakh, elle ne descend pas jusqu'au sol : c'est donc une mehitsa teluya, et la baraita suit Rabbi Yossi. Le folio boucle ainsi sur son point de départ. Rachi lit différemment (natte dressée près du sol, donc selon les Rabbanan), et le Roch montre que tout le psak dépend de cette variante de texte.
Rabbi Ami a dit : un pan [de paroi] (pas) de quatre [tefahim] et un rien permet dans la soukka, au titre de paroi ; et on le place à moins de trois tefahim de la paroi [voisine], car tout ce qui est à moins de trois de la paroi est réputé joint (lavud).
Troisième montage : le lavud joue cette fois horizontalement. Un pan vertical (pas) de quatre tefahim, dressé à moins de trois de la paroi voisine, reconstitue une paroi continue d'environ sept tefahim.
Les Tossefot posent la bonne question : pourquoi quatre ? On pourrait fractionner davantage et multiplier les lavud. Leur réponse invoque la règle d'Erouvin 16b : une cloison qui n'est faite que de chéti (chaîne, éléments verticaux) sans erev (trame) n'est pas une cloison. Un élément de moins de quatre tefahim ne constitue pas, à lui seul, une surface de paroi.
Que nous enseigne-t-il ? Voici ce qu'il nous enseigne : la mesure de la longueur (méchekh) d'une petite soukka est de sept [tefahim].
Même mouvement qu'au segment 9 : le lavud étant connu, l'énoncé de Rabbi Ami serait vide s'il n'apportait rien d'autre. Sa véritable teneur est un chiour : quatre tefahim de pan plus un peu moins de trois de vide font sept — et sept est précisément la longueur minimale d'une petite soukka, celle qui suffit à contenir la tête, la plus grande partie du corps et une table.
L'énoncé n'est donc pas une règle sur le lavud, mais une mesure de soukka énoncée par le détour d'un montage de paroi.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).