Sougya : Le folio est une longue inspection du loulav, menée terme après terme. Il achève d'abord la baraita des loulavim défectueux commencée en 31b, en bornant chacun de ses mots : Rav Papa restreint le fendu au seul cas où la fente donne deux échines, comme l'outil de scribe appelé heimanak ; Rava restreint la courbure à celle qui se fait vers l'avant, car une courbure vers l'arrière est la croissance naturelle de la plante ; Rav Nahman laisse ouvert le cas des côtés, que les décisionnaires trancheront par rigueur.
Rava ajoute un défaut de naissance -- le loulav dont toutes les feuilles poussent du même côté, qu'il qualifie de baal moum, infirme. La Guemara revient ensuite à la michna et Rav Papa y sépare deux mots voisins : les feuilles arrachées de l'échine, qui font du loulav un balai et l'invalident, et les feuilles simplement écartées, qui le laissent kacher.
De là naît sa question la plus fine, sur la tiyomet, la paire de feuilles jumelles du sommet : ôtée elle invalide sans discussion, mais fendue ? Rien ne manque, pourtant l'unité est rompue.
Une première version laisse la question ouverte, faute de preuve ; une seconde tranche que la fendue vaut l'ôtée. Le folio remonte alors au verset lui-même, kapot temarim, que R.
Yehouda au nom de R. Tarfon lit kafout, lié.
Ravina retourne aussitôt cette lecture en objection : si le mot veut dire liable, pourquoi le loulav plutôt qu'autre chose du palmier ? Cinq candidats sont éliminés l'un après l'autre, chacun par un type de preuve différent -- la branche durcie, trop dure pour céder ; la bûche, déjà liée à jamais et donc jamais écartée ; la jeune branche, liable mais hérissée de pointes, alors que les voies de la Torah sont des voies de douceur ; deux régimes de dattes, écartés par l'orthographe massoretique ; une seule feuille, qui porte un autre nom.
Le folio se clôt sur les palmes de la Montagne de Fer : la michna les déclare kacherot, une baraita les déclare pessoulot, et la contradiction se résout par la condition mesurable d'Abaye -- l'extrémité d'une feuille doit atteindre la base de la suivante.
[Un loulav] épineux, fendu, ou courbe au point de ressembler à une faucille -- passoul (invalide). [Devenu] harout (dur comme du bois) -- passoul.
Semblable au harout -- kacher. Rav Papa a dit : [fendu veut dire] qu'il est fait comme un heimanak.
Le folio ouvre en pleine baraita, commencée à la dernière ligne de 31b : c'est la liste des loulavim défectueux. Quatre termes s'enchaînent -- kavouts (épineux), sadouk (fendu), akoum (courbe comme une faucille), harout (durci en bois) -- et Rachi précise aussitôt que courbe et faucille ne font qu'un seul cas, non deux.
La dernière clause introduit une nuance décisive : semblable au harout reste kacher. Le durcissement est un processus, et la Guemara ne retient le défaut qu'une fois le processus achevé. Ce sera le mouvement de tout le folio : chaque terme de la baraita va être borné par un Amora.
Rav Papa commence par le mot le plus dangereux, sadouk. Pris au sens large, il invaliderait presque tous les loulavim, dont les feuilles se fendent naturellement. Il le restreint donc au cas extrême : la fente qui donne l'illusion de deux échines, comme l'outil de scribe à deux têtes appelé heimanak.
Courbe au point de ressembler à une faucille : Rava a dit -- nous ne l'avons dit que [d'une courbure] vers l'avant ; mais vers l'arrière, c'est sa croissance naturelle [et il reste kacher].
Rava borne le troisième terme de la baraita. Une courbure n'est un défaut que si elle contredit la croissance de la plante. Vers l'arrière -- du côté bombé, celui de l'échine -- c'est beriteh hou, sa façon naturelle de pousser : rien à redire.
Rachi glose ici le mot chidra par une image anatomique : le loulav a un dos, comme une bête, avec les feuilles attachées de part et d'autre à la manière des côtés, et un milieu lisse qui monte droit comme un bâton. Ce vocabulaire du corps sert tout le folio : le loulav sera dit baal moum, infirme, au segment suivant.
Rav Nahman a dit : [courbé] sur les côtés, c'est comme vers l'avant [donc passoul]. Et certains rapportent : c'est comme vers l'arrière [donc kacher].
Reste le cas intermédiaire, que Rava n'avait pas traité : la courbure latérale. Rav Nahman le rapproche de l'avant, donc invalide -- mais la Guemara transmet aussitôt la version inverse, sans trancher.
Le folio laisse le doute ouvert. Ce sont les décisionnaires qui le referment : le Roch, cité au segment 0, conclut hilkakh avdinan lehoumra, nous agissons par rigueur -- on traite la courbure latérale comme une courbure vers l'avant, et le loulav est passoul. Un doute portant sur une mitsva de la Torah se résout du côté sévère.
Et Rava a dit : ce loulav qui pousse avec une seule houtsa [une seule rangée de feuilles] -- il est atteint d'un défaut (baal moum), et il est passoul.
Rava ajoute un défaut absent de la baraita, et le qualifie d'un mot fort : baal moum, le terme même qui désigne l'animal infirme, disqualifié pour le sacrifice. Un loulav dont toutes les feuilles poussent du même côté n'est pas abîmé : il a mal poussé. C'est une difformité de naissance, pas une blessure.
Le Roch signale que cette phrase, très brieve, a reçu deux lectures opposées. Pour Rachi il s'agit de la répartition des feuilles autour de l'échine ; pour le Rambam et d'autres, du fait que chaque feuille soit ou non doublée -- ce qui rattache déjà la question à la tiyomet, qui occupera les segments 5 et 6.
Si ses feuilles ont été arrachées, etc. Rav Papa a dit : nifretsou (arrachées), c'est qu'il est fait comme un balai (houfia) ; nifredou (écartées), c'est qu'elles se sont seulement écartées.
La Guemara revient à la michna, et Rav Papa y sépare deux mots que l'on pourrait confondre. Le critère n'est pas le degré de désordre, mais le lien à l'échine : les feuilles tiennent-elles encore ?
Nifretsou : elles sont détachées, puis rattachées en botte -- l'objet obtenu ressemble à un balai, il a cessé d'être un loulav. Nifredou : elles s'ouvrent en haut mais tiennent par le bas, comme les branches d'un palmier. Rien n'est rompu, seulement relâché -- et c'est précisément ce que R. Yehouda propose de corriger par une ligature, au segment 7.
Rav Papa a demandé : si la tiyomet [la paire de feuilles jumelles du sommet] s'est fendue, quelle est la loi ? Viens et entends : Rabbi Yo'hanan a dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi -- si la tiyomet a été ôtée, [le loulav est] passoul.
N'est-ce pas qu'il en va de même si elle s'est fendue ? Non : ôtée, c'est différent, car il lui manque alors [de la matière].
La tiyomet -- de teomim, jumeaux -- est la paire de feuilles centrales qui ferme le sommet du loulav. Rav Papa isole un état intermédiaire, et c'est toute la finesse de sa question : la tiyomet n'est ni intacte ni absente, elle est fendue. Rien ne manque, mais l'unité est rompue.
La Guemara tente de résoudre par R. Yehochoua ben Levi, qui invalide la tiyomet ôtée. La tentative échoue sur un mot : nitla chani, deha haser leh -- ôtée, c'est autre chose, car il y a alors un manque de matière. Le critère de cette source est la diminution, pas la division ; elle ne dit donc rien du cas de Rav Papa.
Le Roch montre l'enjeu pratique énorme de la définition : selon la responsa des Gueonim, qui identifie la tiyomet à une unique houtsa sommitale, presque aucun loulav ne serait kacher. Il répond en distinguant ce qui a changé par rapport à la croissance naturelle de ce qui n'a jamais été joint -- et rapporte les lectures du Rif et du Rambam, pour qui chaque feuille possède sa propre tiyomet.
Certains rapportent [autrement] : Rabbi Yo'hanan a dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi -- si la tiyomet s'est fendue, il devient comme celui dont la tiyomet a été ôtée, et il est passoul.
La formule ikka deamri introduit une seconde transmission de la même tradition. Ici, R. Yehochoua ben Levi ne parle pas de la tiyomet ôtée mais directement de la fendue -- et il l'assimile à l'ôtée.
La différence entre les deux versions est considérable. Dans la première, la question de Rav Papa reste ouverte, faute de preuve. Dans la seconde, elle est tranchée, et le principe change de nature : ce n'est plus le manque de matière qui invalide, mais la rupture de l'unité. Deux feuilles qui ne sont plus jumelles valent une tiyomet absente. C'est cette version que la halakha retiendra.
Rabbi Yehouda dit... On a enseigné : Rabbi Yehouda dit au nom de Rabbi Tarfon -- kapot temarim (branches de palmier) : [lis] kafout, lié ; s'il était écarté, qu'il le lie.
La Guemara reprend la clause de la michna où R. Yehouda exige de lier le loulav, et lui donne sa source : une baraita au nom de R. Tarfon. Le procédé est une relecture du mot du verset (Vayikra 23,40) : les consonnes de kapot se lisent aussi kafout, participe passif -- ce qui a été lié.
Le verset ne décrirait donc pas seulement une espèce botanique, mais un état exigé : le loulav doit se présenter comme un objet un. D'où la conséquence pratique -- si ses feuilles se sont écartées (le nifredou du segment 4, qui reste kacher), R. Yehouda demande qu'on le lie.
Ravina dit à Rav Achi : d'où [sait-on] que ce kapot temarim désigne le loulav ? Dis plutôt que c'est le harouta [la branche durcie du palmier] ! -- Il faut qu'il puisse être lié (kafout), et ce n'est pas le cas.
Ravina retourne la lecture de R. Tarfon contre elle-même. Si kapot veut dire liable, alors rien n'indique le loulav en particulier : n'importe quelle partie du palmier pourrait convenir. Il propose donc le harouta, la branche adulte devenue ligneuse.
La réponse est purement physique : baeina kafout veleika -- il faut pouvoir la lier, et on ne le peut pas. Rachi souligne le point exact : le bois durci ne cède pas ; on ne ramènera jamais ces branches contre leur tronc. Le critère dégagé par R. Tarfon devient ainsi un instrument d'élimination, et cinq candidats vont y passer.
Et dis plutôt que c'est l'oufta [une bûche prise au tronc du palmier] ! -- [Le mot] kafout implique qu'il existe [un état] écarté ; or celui-ci est lié et le demeure à jamais.
Le candidat suivant est l'inverse exact du précédent. Le harouta échouait parce qu'il ne pouvait pas être lié ; l oufta, la bûche nue et lisse, échoue parce qu'elle l'est déjà et pour toujours -- kafout veomed leolam.
L'argument est de pure grammaire, et il est élégant : kafout est un participe passif, il décrit le résultat d'une action. Un mot qui dit a été lié suppose nécessairement un état antérieur où la chose était écartée. Une qualité permanente, qui n'a jamais eu d'avant, ne peut pas être désignée par ce mot.
Et dis plutôt que c'est le koufra [la jeune branche pas encore durcie] ? Abaye a dit : il est écrit -- Ses voies sont des voies de douceur, et tous ses sentiers sont paix (Michle 3,17).
Le troisième candidat est le plus sérieux : le koufra est encore assez souple pour être lié, et échappe donc aux deux réfutations précédentes. Le critère de R. Tarfon ne suffit plus.
Abaye change alors de registre et invoque un principe général sur la Torah elle-même : derakheha darkhei noam, ses voies sont des voies de douceur. Rachi donne la raison concrète -- ces branches sont hérissées de pointes qui écorchent les mains. Une mitsva ne peut pas exiger de saisir sept jours durant un objet blessant. L'argument n'est ni philologique ni physique : il est axiologique.
Rava Tossaa [le spécialiste de la Tossefta] dit à Ravina : et dis plutôt deux kapei de dattes [deux régimes] ? -- Il est écrit kapot [sans vav, donc au singulier]. Et dis alors une seule ? -- Celle-là, on l'appelle kaf.
Deux dernières objections, de registre purement textuel. Rava Tossaa remarque que le verset est au pluriel : pourquoi pas deux régimes de dattes ? La réponse joue sur l'écriture consonantique : la massora écrit kpt sans vav -- le mot se lit au pluriel mais s'écrit au singulier, donc un seul objet.
Objection symétrique : si le mot est au singulier, pourquoi pas une seule feuille ? Réponse : une feuille isolée se nomme kaf, jamais kapot. La forme retenue dit donc les deux choses ensemble -- un seul objet, fait de plusieurs feuilles. Et Rachi ajoute que le mot ne garde son sens de lié que rapporté aux feuilles du loulav.
Tossefot relève la difficulté de méthode : on tranche ici d'après l'écriture (yech em lamassoret) alors qu'ailleurs on tranche d'après la lecture, et renvoie à Pessahim 36a pour la résolution.
Les tsinei du Har haBarzel [les palmes de la Montagne de Fer] -- kacherot. Abaye a dit : ils n'ont enseigné [cela] que lorsque l'extrémité de celle-ci atteint le côté de la base de celle-là ; mais si l'extrémité de celle-ci n'atteint pas le côté de la base de celle-là -- passoul.
Retour à la michna, qui déclarait kacherot les palmes d'une variété particulière, celle du Har haBarzel, la Montagne de Fer. Rachi décrit le problème botanique : feuilles rares, courtes, et très espacées le long de l'échine.
Abaye pose une condition mesurable, et c'est ce qui fait la valeur du passage : l'extrémité d'une feuille doit atteindre la base de la feuille suivante. Tant que ce chevauchement existe, le loulav garde son aspect plein et continu. En dessous, l'échine reste nue par endroits -- ce n'est plus un loulav.
On a également enseigné ainsi [dans une baraita] : les tsinei du Har haBarzel -- passoul. Mais nous avons appris dans la michna qu'elles sont kacherot !
Il faut donc en conclure comme Abaye. Concluons-en effectivement.
La Guemara produit une baraita qui dit exactement l'inverse de la michna. La contradiction est frontale, et c'est précisément ce qui la rend utile : deux sources tannaitiques ne peuvent pas se contredire sur un même cas, elles parlent donc de deux cas différents.
La distinction d'Abaye, jusque-là simple hypothèse, devient alors la seule lecture possible -- la michna vise les palmes dont les feuilles se chevauchent, la baraita celles dont elles ne se rejoignent pas. Chema mina keAbaye : chema mina. Une objection s'est retournée en preuve, et le folio se clôt sur cette confirmation.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).