Sougya : Le folio commence par la fin de la baraita sur arvêi nahal et met face à face deux façons de lire un même pluriel : pour Abba Chaoul il compte deux aravot, une pour le loulav et une pour le tour de l'autel au Temple, tandis que pour les Sages il inclut largement le saule de champ sec et celui des montagnes -- ce qui les oblige à fonder la arava du Temple sur une halakha transmise à Moché au Sinaï, aux côtés des dix jeunes plants et de la libation d'eau. La Guemara passe ensuite à la question de reconnaissance : comment distinguer la arava de la tsaftsafa, cette espèce voisine qui lui ressemble sans en être une.
Une première baraita la situe par le lieu -- au bord du torrent -- et R. Zeira cherche un verset qui déprécie la tsaftsafa, ce qu'Abbaye conteste avant que le mot samo ne tranche et que R.
Abbahou n'en tire une parabole sur Israël. Une seconde baraita donne trois signes physiques -- tige rouge, feuille allongée, bord lisse -- que le hilfa gila vient compliquer, jusqu'à ce qu'Abbaye le déclare apte malgré son bord dentelé et malgré son nom composé.
Le folio se termine sur une série inattendue : quatre paires de mots dont les sens se sont interverties depuis la destruction du Temple -- saule et tsaftsafa, chofar et trompette, grande et petite table, et les deux poches de l'estomac du ruminant -- chacune avec la halakha qu'un simple malentendu de vocabulaire suffirait à fausser.
Abba Chaoul dit : arvêi (saules), au pluriel -- deux. Une pour le loulav, et une pour le Temple.
Le folio s'ouvre sur la fin d'une baraita commencée en 33b. Le verset des quatre espèces dit arvêi nahal, les saules du torrent, au pluriel. Chaque tana tire de ce pluriel quelque chose de différent, et ces lectures s'excluent l'une l'autre.
Pour Abba Chaoul, le pluriel est un compte : il y a deux mitsvot distinctes de saule. L'une est le rameau lié au loulav, que chacun prend en main les jours de la fête. L'autre n'existe qu'au Temple : on dressait de grands rameaux de saule contre l'autel et on en faisait le tour chaque jour de Souccot.
Tossefot pose aussitôt la question qui dérange. Abba Chaoul tire la arava du Temple d'un verset, non d'une tradition orale. Or le verset ne dit nulle part le mot Temple. Pourquoi cette seconde arava serait-elle réservée au Sanctuaire, et non pratiquée partout ?
Et les Sages, d'où tirent-ils celle du Temple ? Ils l'ont reçue par tradition, comme une halakha [transmise à Moché au Sinaï].
Car Rabbi Assi a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : les dix jeunes plants, la arava et la libation d'eau -- halakha [transmise] à Moché au Sinaï.
La question des Sages est exactement symétrique de celle de Tossefot au segment précédent. Puisqu'ils ont dépensé le pluriel arvêi pour inclure les saules qui n'ont pas poussé au bord d'un cours d'eau, il ne leur reste rien pour fonder la arava du Temple. Réponse : cette mitsva ne repose sur aucun verset. C'est une halakha le-Moche mi-Sinaï, une loi transmise oralement à Moché, dont la Torah écrite ne porte pas trace.
La Guemara cite alors une liste bien connue de R. Yo'hanan : trois lois que la maison d'étude a cherchées en vain dans le texte -- les dix jeunes plants qui autorisent à labourer tout un champ à la veille de la chemita, la arava du Temple, et la libation d'eau versée sur l'autel pendant Souccot. Rachi ajoute une remarque de méthode : ces listes ne sont pas classées, elles sont retenues dans l'ordre où on les a entendues.
Tossefot en tire la conséquence pratique qui intéresse l'étudiant : si la halakha ne suit pas R. Akiva et que le pluriel sert bien à exiger deux aravot, alors l'inclusion du saule de montagne tombe -- et il faudrait prendre garde à ne se servir que d'un saule poussé au bord de l'eau. Le Roch, plus loin, relève que l'usage reçu ne va pas dans ce sens, et propose une autre lecture où la mention du torrent désigne l'espèce et non le lieu.
Nos maîtres ont enseigné : arvei nahal, les saules du torrent -- celles qui poussent au bord du torrent, à l'exclusion de la tsaftsafa, qui pousse entre les montagnes. Rabbi Zeira a dit : quel est le verset ?
Il le plaça au bord des grandes eaux, il en fit une tsaftsafa (Ezechiel 17,5).
Nouvelle baraita, qui aborde la question par un autre bout : non plus combien d'aravot, mais laquelle. Elle lit arvei nahal comme une indication de lieu -- ce qui pousse au bord du torrent -- afin d'écarter la tsaftsafa, une espèce voisine du saule qui pousse dans les montagnes.
R. Zeira demande une preuve scripturaire, et sa question est plus fine qu'il n'y paraît. Le pluriel arvei sert déjà à inclure largement ; qu'est-ce qui empêche d'y inclure aussi la tsaftsafa ? Il faut donc montrer qu'elle est disqualifiée en elle-même. Le verset d'Ezechiel, tiré d'une parabole de réprimande, emploie ce mot dans un contexte de déchéance -- ce qui suffit à établir qu'il ne s'agit pas d'une variété noble de saule.
Abbaye lui dit : et peut-être le verset ne fait-il qu'expliquer -- il le plaça au bord des grandes eaux, et qu'est-ce donc ? Une tsaftsafa !
[Réponse :] s'il en est ainsi, que signifie samo, il en fit ? Rabbi Abbahou a dit : le Saint béni soit-Il a dit -- Moi, J'avais dit que les enfants d'Israël seraient devant Moi comme une pousse au bord des grandes eaux, et qu'est-ce donc ?
La arava. Et eux se sont faits eux-mêmes comme la tsaftsafa des montagnes.
L'objection d'Abbaye porte sur la grammaire du verset. Un verset biblique procède souvent par parallélisme : la seconde moitié reprend et précise la première. Si c'est le cas ici, le prophète dirait simplement qu'on a planté une tsaftsafa au bord des grandes eaux -- et la tsaftsafa pousserait donc bel et bien près de l'eau, ce qui ruine la preuve.
La réponse tient à un seul mot : samo, il en fit, ou il l'institua. Ce verbe marque un changement d'état, pas une apposition. Quelque chose a été planté au bord de l'eau, puis est devenu autre chose. La lecture parallèle est donc exclue.
R. Abbahou déploie ce changement d'état en parabole. Rachi précise d'ailleurs que ce propos n'est pas la réponse à l'objection, mais une exposition autonome, greffée sur le verset à l'occasion. Israël avait été planté comme une arava au bord des eaux ; c'est lui-même qui s'est transformé en tsaftsafa des montagnes -- l'image d'une déchéance choisie, non subie.
Il en est qui enseignent ce verset à la suite de la baraita elle-même : il le plaça au bord des grandes eaux, il en fit une tsaftsafa. Rabbi Zeira objecte : et peut-être le verset ne fait-il qu'expliquer -- il le plaça au bord des grandes eaux, qu'est-ce donc ?
Une tsaftsafa ! S'il en est ainsi, que signifie samo ?
Rabbi Abbahou a dit : le Saint béni soit-Il a dit -- Moi, J'avais dit que les enfants d'Israël seraient devant Moi comme une pousse au bord des grandes eaux, et qu'est-ce donc ? La arava.
Et eux se sont faits eux-mêmes comme la tsaftsafa des montagnes.
Même matériau, autre répartition des rôles. Dans la première version, le verset était apporté par R. Zeira et l'objection venait d'Abbaye. Dans celle-ci, le verset fait déjà partie de la baraita, l'objection est mise au compte de R. Zeira, et la réponse ne porte aucun nom.
Ce genre de doublet est fréquent dans le Talmud et ne change rien au contenu de l'argument. Il documente deux traditions d'école sur la chaîne de transmission. La substance -- le mot samo exclut la lecture par parallélisme -- reste identique dans les deux versions.
Nos maîtres ont enseigné : quelle est la arava et quelle est la tsaftsafa ? La arava : sa tige est rouge, sa feuille est allongée et son bord est lisse.
La tsaftsafa : sa tige est blanche, sa feuille est ronde et son bord ressemble à une faucille. Mais n'a-t-on pas enseigné : semblable à une faucille -- kacher ; semblable à une scie -- passoul !
Abbaye a dit : cette baraita-là a été enseignée à propos du hilfa gila.
Après le lieu de pousse, la baraita passe aux signes physiques. Trois critères séparent la arava de la tsaftsafa : la couleur de la tige, rouge contre blanche ; la forme de la feuille, allongée contre ronde ; et le bord de la feuille, lisse contre dentelé.
Une seconde baraita vient brouiller le troisième critère : elle distingue deux sortes de dentelures, celles d'une faucille et celles d'une scie, et ne déclare passoul que les secondes. Rachi rend la différence visible : les dents d'une faucille penchent toutes du même côté, celles d'une scie sont droites et pointent des deux côtés.
Abbaye résout en circonscrivant la seconde baraita à une espèce particulière, le hilfa gila, une variété de saule dont le bord est dentelé. Tossefot ajoute une observation de méthode : si la baraita prend la peine d'énumérer aussi les signes de la tsaftsafa, alors que les signes de la arava suffisaient, c'est pour dire que seuls ces trois-là disqualifient -- ce qui laisse la place au hilfa gila.
Abbaye a dit : apprends-en que ce hilfa gila est apte pour la hochana. -- C'est évident ! -- On aurait pu dire que, puisqu'il porte un nom accompagné d'un qualificatif, il ne serait pas apte : il nous l'apprend donc.
Abbaye tire de sa propre résolution une conclusion positive : le hilfa gila n'est pas seulement toléré, il est apte pour la hochana, le bouquet des quatre espèces.
L'objection c'est évident vise ce qui paraît acquis : puisqu'il s'agit d'une espèce de saule, pourquoi faudrait-il le dire ? La réponse invoque une règle bien connue du droit talmudique, celle du chem levai, le nom accompagné. Une chose qui ne s'appelle pas simplement X mais X-de-telle-sorte peut se voir refuser le statut de X pur -- on le rencontre ailleurs, par exemple pour les espèces de blé ou les villes.
Et dis donc qu'il en est bien ainsi ! -- Le Miséricordieux a dit arvei nahal, [au pluriel,] en tout état de cause.
La Guemara pousse l'objection jusqu'au bout : si le chem levai disqualifie ailleurs, pourquoi pas ici ? Autrement dit, admettons que le hilfa gila soit écarté.
La réponse rappelle le pluriel du verset, déjà exploité au début du folio. Arvei nahal vaut mi-kol makom, en tout état de cause -- une formule qui neutralise précisément les objections de catégorie. Ce même pluriel qui incluait le saule des montagnes inclut donc aussi celui dont le nom est composé.
Rav Hisda a dit : ces trois choses-là ont changé de nom depuis que le Temple a été détruit. Le hilfeta est [appelé] arvata, et la arvata est [appelée] hilfeta.
Quelle différence pratique ? Pour le loulav.
Le folio change de registre sans changer de sujet. Rav Hisda part d'une observation de langue : depuis la destruction du Temple, trois couples de mots ont échangé leurs référents. Ce qu'on appelait saule s'appelle désormais hilfeta, et inversement.
Rachi prévient une confusion facile : le hilfeta dont il est question ici n'est pas le hilfa gila du passage précédent, qui est une variété de saule apte. C'est la tsaftsafa, l'espèce disqualifiée. Le renversement est donc lourd de conséquences : qui demande aujourd hui une arvata pour son loulav se voit remettre ce que la baraita appelait tsaftsafa.
Le chofar est [appelé] hatsotserta, la trompette, et la hatsotserta est [appelée] chofar. Quelle différence pratique ?
Pour le chofar de Roch Hachana.
Deuxième paire. Rachi donne les deux définitions objectives, celles qui ne dépendent pas du vocabulaire : l'instrument recourbé, en corne de bélier, contre l'instrument droit, qui n'est pas fait de corne de bélier.
L'enjeu est direct. À Roch Hachana on ne s'acquitte qu'avec l'instrument recourbé. Si quelqu un demande aujourd hui quel instrument prendre et qu'on lui répond par le mot ancien, il prendra le mauvais. Il faut donc lui indiquer ce que sa génération appelle hatsotserta.
La petorata est [appelée] petora, et la petora est [appelée] petorata. Pour quelle différence pratique ?
Pour les achats et les ventes.
Troisième paire, entièrement profane cette fois : deux formats de table. La conséquence n'est plus rituelle mais civile -- elle touche au mekah ou-mimkar, le droit de la vente.
Le raisonnement est celui de tout contrat : ce qui engage les parties, c'est le sens des mots dans leur usage présent. Qui commande une petora en pensant au vocabulaire ancien recevra la table de l'autre taille, et la vente sera faite sur un malentendu.
Abbaye a dit : moi aussi j'en dis une -- le bei kassei est [appelé] houblila, et le houblila est [appelé] bei kassei.
Abbaye ajoute une quatrième paire à la liste de Rav Hisda, qui n'en comptait que trois. La formule af ani omer, moi aussi j'en dis une, signale une contribution personnelle au même genre d'observation.
Il s'agit ici de deux compartiments de l'estomac des ruminants. Le bei kassei, littéralement la maison des coupes, et le houblila -- deux poches voisines dont le nom a glissé de l'une à l'autre. Rachi se contente de donner un équivalent vernaculaire, signe que l'identification anatomique précise était déjà délicate de son temps.
Pour quelle différence pratique ? Pour l'aiguille trouvée dans l'épaisseur du beit ha-kossot.
Voici la nafka mina la plus lourde de la série. La baraita de Houlin enseigne qu'une aiguille trouvée dans l'épaisseur du beit ha-kossot, enfoncée d'un seul côté sans traverser, laisse la bête kachère : la paroi, épaisse comme deux membranes, bouche et protège. Percée de part en part, la bête est terefa.
Tout repose donc sur cette épaisseur. Or l'organe que la génération d'Abbaye appelle beit ha-kossot est l'autre -- celui dont la paroi est mince. Appliquer la phrase ancienne au nom nouveau, c'est déclarer kachère une bête qui ne l'est pas. Le nom, ici, n'est pas une question de vocabulaire : il décide de ce qu'on mange.
Tossefot rapporte l'explication de Rachi puis discute longuement le cas, notamment avec Rabbenou Tam, sur deux points : faut-il craindre que la perforation se soit refermée, et de quel côté -- intérieur ou extérieur -- il faut comprendre l'expression d'un seul côté. Il conclut en retournant le tableau terme à terme, pour que l'étudiant ne se trompe dans aucun des deux sens.
Rava bar Yossef a dit : moi aussi j'en dis une -- Bavel est [appelée] Boursif, et Boursif est [appelée] Bavel. Pour quelle...
Cinquième paire, et dernière du folio : deux villes de Babylonie dont les noms se sont échangés. La phrase s'interrompt au milieu -- le-mai, pour quelle... -- et la question de la différence pratique trouvera sa réponse au début de 34b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).