Sougya : Le folio achève la liste des cédrats invalides et cherche à en dégager la logique. Il commence par résoudre la contradiction sur le cédrat pelé -- selon qu'il l'est en entier ou en partie -- puis calibre, avec Oula bar Hanina, le trou qui invalide : traversant, la moindre taille suffit ; borgne, il faut la largeur d'un issar.
Rava pose alors la question de principe du daf : peut-on juger un cédrat avec la grille des simanei terefa, ces atteintes internes qui condamnent une bête ? La Guemara élimine trois correspondances déjà tranchées par la michna et fait apparaître le seul cas non couvert, celui du poumon liquéfié sous une membrane intacte dont les simponot tiennent encore -- transposé au cédrat dont la chair s'est dissoute sous une écorce entière ; Rava lui-même donne l'argument qui pourrait séparer les deux cas, l'air qui a prise sur le fruit et le fait pourrir alors que le poumon, enfermé, peut guérir.
Une baraita énumérant onze cédrats invalides est appelée en preuve, mais la lecture qui la rendait décisive -- saroua'h désignant une pourriture interne -- est refusée, et la question de Rava sort du folio sans réponse. La fin du daf traite deux mots de cette même baraita : le kouchi, où Abaye recadre le texte tandis que Rava répartit les sources entre deux publics par ha lan ve-ha lehou, et le bosser, où Rabba rapproche Rabbi Akiva de Rabbi Chimon avant qu'Abaye ne démonte le rapprochement en deux objections symétriques -- hadar d'un côté, le verset de la semence de l'autre.
L'un porte sur le cas où il est pelé en entier, l'autre sur le cas où il ne l'est qu'en partie.
Le folio s'ouvre au milieu d'une phrase : la Guemara vient de confronter la michna, qui déclare passoul le cédrat nikhlaf (pelé), à un enseignement de Rava qui déclarait kacher un cédrat pelé devenu rouge comme une datte. La résolution tient en cinq mots : ha be-khoulah, ha be-miktsatah -- l'un parle du fruit entièrement pelé, l'autre du fruit partiellement pelé.
Mais quel cas va dans quelle case ? Rachi et Rabbenou Hananel se séparent exactement ici. Pour Rachi, peler la totalité est sans dommage puisque la couleur reste uniforme ; c'est le pelage partiel qui invalide, car il crée un contraste et rend le fruit semblable à un menoumar (tacheté). Pour Rabbenou Hananel, c'est l'inverse : la sougya raisonne par analogie avec les terefot, et une bête entièrement écorchée est terefa alors qu'un reste de peau grand comme une pièce suffit à la sauver.
La divergence n'est pas de détail : elle porte sur ce qui est réellement en cause. Chez Rachi, le critère est esthétique -- l'uniformité visuelle exigée par hadar. Chez Rabbenou Hananel, il est vital -- la capacité du fruit à survivre à la blessure, exactement comme un organe. Toute la première partie du folio, avec la question de Rava sur les simanei terefa, donne raison à l'intuition de Rabbenou Hananel.
Nisdak (fendu), nikkav (percé). Oula bar Hanina a enseigné : s'il a été percé d'un nekev mefoulach (trou traversant) -- il est passoul pour la moindre taille ; et [d'un trou] qui n'est pas traversant -- il faut la largeur d'un issar (une petite pièce de monnaie).
La michna avait déjà distingué nikkav ve-haser (percé avec perte de matière), passoul, de nikkav ve-lo haser (percé sans perte), kacher. Oula bar Hanina vient affiner cette seconde catégorie, qui paraissait trop large.
Son critère est géométrique et non quantitatif : ce qui compte d'abord est de savoir si le trou traverse le fruit. Un trou mefoulach, d'un côté à l'autre, invalide be-machehou, pour la moindre taille -- même une piqûre d'aiguille. Un trou borgne, lui, doit atteindre la largeur d'un issar pour invalider.
Rachi ajoute une précision qui évite un contresens : le trou non traversant invalide dès l'issar même s'il n'y a eu aucune perte de matière, par exemple si l'on a simplement enfoncé un piquet épais qui a écarté la chair. Le défaut ici n'est donc pas le manque, mais l'atteinte visible portée à l'intégrité du fruit.
Rava a demandé : des simanei terefa (signes rendant une bête terefa) sont apparus dans le cédrat, quelle est la loi ? Que demande-t-il donc ?
S'il s'agit du pelé -- nous l'avons déjà appris ! S'il s'agit du fendu -- nous l'avons déjà appris !
S'il s'agit du percé -- nous l'avons déjà appris !
Rava change de registre. Jusqu'ici la michna énumérait des défauts un à un ; lui propose une grille : et si l'on jugeait le cédrat comme on juge une bête, en lui appliquant les simanei terefa, ces atteintes internes qui condamnent l'animal à mourir dans l'année ?
La Guemara ne comprend pas immédiatement l'intérêt de la question, et procède par élimination. Rachi reconstitue chaque correspondance : nikhlaf répond à la gueloudah (bête écorchée), nisdak à la trachée fendue de bout en bout, nikkav à la membrane du cerveau percée. Or ces trois cas figurent déjà dans la michna -- tanina, nous les avons déjà appris. La question de Rava semble donc vide.
Tossefot signale une asymétrie que la formule uniforme masque : pour nikhlaf et nisdak, tanina veut dire nous savons déjà que c'est passoul ; pour nikkav, il veut dire nous savons déjà que c'est kacher. Tossefot en tire une conséquence pratique importante : un trou qui atteint les loges des pépins devrait invalider même sans perte de matière, ces loges jouant pour le fruit le rôle que les simponot jouent pour le poumon.
Sa question porte en réalité sur un cas comparable à ce que Oula a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : un poumon qui s'est répandu comme [le contenu d ] une cruche (kiton) -- [la bête] est kachera. Et Rava a dit : à condition que ses simponot (bronches) tiennent encore ; mais si ses simponot ne tiennent pas -- elle est terefa.
Ici, quelle est la loi ? Peut-être est-ce seulement là-bas [chez la bête] que, l'air n'ayant pas prise sur le poumon, il se rétablit et guérit ; mais ici, où l'air a prise, il finit par pourrir.
Ou peut-être n'y a-t-il aucune différence ?
Voici enfin le cas que visait Rava. Rabbi Yo'hanan enseigne, dans les lois de la chehita, qu'un poumon entièrement liquéfié -- au point que son contenu se verse comme d'une cruche -- ne rend pas la bête terefa, pourvu que les simponot, les canaux bronchiques, tiennent encore. La structure survit à la substance.
Rava transpose : un cédrat dont la chair s'est dissoute sous une écorce intacte, mais dont les loges des pépins tiennent encore -- Rachi identifie explicitement ces loges aux simponot du fruit -- est-il kacher ? La question porte sur la validité même de l'analogie, et Rava lui-même donne le point qui pourrait la briser.
Ce point est l air. Le poumon est enfermé dans le corps : l'air n'a pas prise sur lui, et il peut se rétablir -- hadar bari. Le cédrat, lui, est exposé : sa chair liquéfiée ne guérira pas, elle pourrira -- serouhei masrahat. L'argument est physiologique, non textuel : ce n'est pas la loi qui séparerait les deux cas, mais le milieu dans lequel chaque corps se trouve.
Viens et entends : un cédrat tafouah (gonflé), saroua'h (putride), kavouch (macéré), chalouk (bouilli), kouchi (noir), lavan (blanc) ou menoumar (tacheté) -- passoul. Un cédrat en forme de kadour (balle) -- passoul ; et certains disent : le teyom (le jumeau) aussi.
Le cédrat bosser (encore vert) -- Rabbi Akiva l'invalide, et les Sages le déclarent kacher. S'il l'a fait pousser dans un moule (dfous) et lui a donné l'aspect d'une autre créature -- passoul.
La Guemara cherche une preuve pour trancher la question de Rava, et convoque une baraita qui énumère d'une traite tous les cédrats invalides. L'énumération mélange des registres très différents : chair altérée (tafouah, saroua'h, kavouch, chalouk), couleur anormale (kouchi, lavan, menoumar), forme ou stade (kadour, teyom, bosser, moule).
Deux mots seulement intéressent l'argument : tafouah saroua'h. Si saroua'h désignait la pourriture interne d'un fruit dont l'écorce est restée intacte, la baraita aurait déjà tranché le cas de Rava -- et dans le sens du passoul. Toute la portée du ta chema tient à cette lecture, qui sera refusée au segment suivant.
Noter au passage le cas du dfous : un fruit parfaitement sain, mais contraint pendant sa croissance à prendre une autre forme. Rachi précise que le moule est posé sur le fruit alors qu'il tient encore à l'arbre. L'invalidation ne vient donc d'aucune atteinte à la substance, mais de la seule perte de l'identité visible du cédrat -- ke-min briya aheret, comme une autre créature.
En tout cas la baraita enseigne bien tafouah saroua'h : n'est-ce pas dire tafouah à l'extérieur et saroua'h à l'intérieur ? Non : l'un et l'autre visent l'extérieur, et il n'y a pas de difficulté -- l'un vise le cas où il a gonflé bien qu'il n'ait pas pourri, l'autre le cas où il a pourri bien qu'il n'ait pas gonflé.
La preuve reposait sur une lecture précise : tafouah vaudrait pour le dehors et saroua'h pour le dedans. Rachi montre bien ce que cette lecture aurait donné -- saroua'h désignerait alors exactement le cas de Rava, une écorce intacte sur une chair dissoute, ke-min réa che-nichpekha ke-kiton.
La Guemara refuse : idi ve-idi mi-bahoutz, l'un et l'autre visent l'extérieur. Les deux mots ne décrivent pas deux localisations mais deux altérations indépendantes, et la baraita les mentionne toutes deux parce qu'aucune n'implique l'autre : on peut gonfler sans pourrir, et pourrir sans gonfler.
Conséquence : la baraita ne dit rien de ce qui se passe sous une écorce intacte, et la question de Rava sort du folio sans réponse. C'est un résultat en soi -- la sougya a sérieusement testé une preuve et l'a rejetée, plutôt que de la faire tenir de force. La suite du daf quitte le sujet pour revenir aux autres mots de la même baraita.
Le Maître a dit : un cédrat kouchi -- passoul. Mais n'a-t-on pas enseigné dans une autre baraita : un kouchi est kacher, et ce qui ressemble à un kouchi est passoul !
Abaye a dit : lorsque nous avons enseigné notre michna aussi, c'est de ce qui ressemble à un kouchi que nous avons parlé. Rava a dit : il n'y a pas de difficulté -- ceci vaut pour nous, cela vaut pour eux.
La Guemara revient sur un mot de la baraita et bute sur une contradiction frontale : ici le kouchi est passoul, ailleurs il est déclaré kacher et c'est seulement ce qui lui ressemble qui est passoul. Deux amoraim proposent deux sorties de nature très différente.
Abaye corrige la lecture du texte : la michna n'a jamais parlé du vrai kouchi, elle disait kouchi pour domeh le-kouchi. La loi redevient unique et universelle : le cédrat noir originaire de Kouch est toujours kacher, celui qui a poussé ailleurs et a noirci est toujours passoul. Rachi donne le mot du problème -- nidmeh, un fruit qui a pris l'apparence d'une autre espèce.
Rava conserve les deux textes et les répartit : ha lan ve-ha lehou, ceci pour nous, cela pour eux. Rachi et le Roch précisent la répartition : la source qui invalide vise Erets Israël, loin de Kouch et peu accoutumée à ces fruits, celle qui valide vise Bavel, qui en a l'habitude. Ce qui invalide n'est donc pas la couleur en elle-même, mais l écart avec la normalité locale -- un critère qui peut varier d'un lieu à l'autre.
Le cédrat bosser -- Rabbi Akiva l'invalide et les Sages le déclarent kacher. Rabba a dit : Rabbi Akiva et Rabbi Chimon ont dit une seule et même chose.
Rabbi Akiva -- c'est ce que nous venons de dire. Rabbi Chimon, qu'est-ce donc ?
Comme il a été enseigné : Rabbi Chimon exempte les cédrats [du maasser] tant qu'ils sont petits.
Reste le dernier mot en litige de la baraita : le bosser, le cédrat encore vert. Rabbi Akiva l'invalide, les Sages le déclarent kacher. Rabba propose alors un rapprochement de type classique : amrou davar ehad, deux maîtres qui, dans deux domaines sans rapport, défendent en réalité la même thèse.
L'autre maître est Rabbi Chimon, sur un sujet entièrement différent : le maasser. Il exempte les cédrats de la dîme be-kotnan, tant qu'ils sont petits. Or l'obligation de dîme ne pèse que sur un fruit. Rabba en déduit une thèse commune : un cédrat non mûr n'est pas encore un fruit, ni pour la mitsva ni pour la dîme.
Ce type de rapprochement a un enjeu réel : il permettrait de savoir, sur des questions non tranchées, de quel côté se rangerait chacun des deux maîtres. C'est précisément ce que l'objection d'Abaye va empêcher.
Abaye lui dit : peut-être n'en est-il pas ainsi. Rabbi Akiva n'a dit son avis qu'ici, parce que nous exigeons hadar (la beauté) et qu'elle fait défaut ; mais là-bas [pour la dîme], il pense peut-être comme les Sages.
Abaye brise le rapprochement par le premier bout. Rabbi Akiva peut invalider le bosser sans soutenir du tout qu'il n'est pas un fruit : il lui suffit d'une exigence propre à la mitsva, celle de hadar. Un fruit vert peut être parfaitement un fruit et manquer néanmoins de la beauté que le verset requiert.
Sur le terrain de la dîme, où hadar n'a aucune place, Rabbi Akiva suivrait donc les Sages. Rachi donne leur critère, tiré de Maasserot : est soumis à la dîme ce qui est comestible du début à la fin -- un cédrat vert se mange déjà, même s'il gagnera encore à mûrir.
La forme de l'objection mérite d'être notée : Abaye ne réfute rien, il dit dilma lo hi, peut-être n'en est-il pas ainsi. Il suffit d'exhiber un motif local plausible pour qu'un rapprochement fondé sur un principe général perde sa force.
Ou bien : Rabbi Chimon n'a dit son avis là-bas que parce qu'il est écrit asser te asser et kol tevouat zarekha (tu prélèveras la dîme de tout le produit de ta semence) -- de la manière dont les gens sortent [le grain] pour semer. Mais ici, il pense peut-être comme les Sages.
Abaye brise maintenant le rapprochement par l'autre bout, avec une symétrie parfaite. Rabbi Chimon n'exempte peut-être les petits cédrats de la dîme que pour une raison textuelle et locale : le verset dit kol tevouat zarekha, tout le produit de ta semence, ce qui vise ce que les gens sortent effectivement pour semer.
Le critère n'est donc pas la maturité en tant que telle, mais la capacité à germer. Rachi montre que c'est exactement ce qui permet à Rabbi Chimon de traiter différemment deux fruits que les Sages traitaient ensemble : un petit cédrat planté ne pousse pas, une petite pomme si. Il diverge donc pour les cédrats et concède pour les pommes.
Les deux objections d'Abaye ont la même structure : chaque maître a, dans son propre domaine, un motif qui n'a pas cours dans l'autre -- hadar pour la mitsva, la semence pour la dîme. Le folio se termine ainsi sur une leçon de méthode : deux positions qui coïncident dans leurs conclusions ne coïncident pas nécessairement dans leurs raisons.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).