Sougya : Le folio poursuit la michna sur l'achat d'un loulav à un am ha-arets pendant la chemita, et commence par régler une question de calendrier : à quelle date un etrog appartient-il à une année donnée ? Une michna citée oppose Rabban Gamliel, pour qui l'etrog tient du légume sur ce point précis — c'est la cueillette (lekita) qui fixe son année de dîme — à Rabbi Eliezer, pour qui il est fruit d'arbre en tout, donc soumis à la floraison (hanata).
La Guemara répond que notre michna suit une troisième instance : le vote pris à Oucha, qui étend la cueillette à la chemita elle-même ; et il faut, pour que la baraita se tienne, lui restituer une clause manquante (hissourei mihasra). Vient alors la vraie difficulté : si le loulav de la septième année est saint, pourquoi ? ce n'est que du bois, et le bois échappe à la sainteté de la chemita.
La réponse fait surgir le principe qui commande tout le reste du daf — le verset dit lakhem le-okhla, pour vous à l'instar de pour manger : seuls sont saints les usages dont la jouissance et la disparition coïncident. Rava écarte l'objection des bois oléagineux en posant que le bois, par vocation, est fait pour brûler, si bien que l'intention ne peut plus rien y changer.
Le folio se termine en montrant que ce critère lui-même est controverse : le premier tana, lisant le-okhla, interdit de consacrer du vin de chemita au rouissage du lin et à la lessive ; Rabbi Yossi, lisant lakhem comme tous vos besoins, l'autorise et réserve le-okhla à l'exclusion de l'emplâtre médicinal — sur quoi la Guemara demande, sans encore répondre, ce qui justifie de trancher les exclusions dans ce sens plutôt que dans l'autre. Rachi y insère une note de critique textuelle remarquable : il écarte la version reçue de toutes les copies, qu'il avoue n'avoir jamais réussi à expliquer depuis sa jeunesse, au profit de celle d'un manuscrit de Rabbenou Guerchom.
[…et il ressemble au légume en ceci] que c'est au moment de sa cueillette qu'il est dîme — telles sont les paroles de Rabban Gamliel. Rabbi Eliezer dit : l'etrog est semblable à l'arbre en tout point.
La Guemara achève ici une michna citée (Bikkourim 2,6) : l'etrog est un cas hybride. Il tient de l'arbre par trois traits, mais du légume (yarak) par un seul — et c'est celui qui compte : son année de dîme se fixe à la cueillette (lekita), non à la floraison. Rabbi Eliezer conteste : l'etrog est un fruit d'arbre en tout, donc c'est la hanata (floraison) qui décide.
L'enjeu n'est pas théorique : la michna précédente exigeait que le vendeur donne l'etrog en cadeau la septième année. Cela ne se comprend que si l'etrog cueilli cette année-là porte déjà la sainteté de la chemita — donc seulement si la cueillette décide.
C'est [le tana de notre michna] qui a parlé à la manière de ce tana-ci, comme il a été enseigné : Rabbi Yossi a dit — Avtolemos a témoigné au nom de cinq Anciens : l'etrog [se détermine] d'après la cueillette pour la dîme ; et nos maîtres ont procédé au vote à Oucha et ont dit : aussi bien pour la dîme que pour la septième année.
Réponse à la difficulté : notre michna n'exprime pas l'opinion de Rabban Gamliel ni celle de Rabbi Eliezer, mais celle d'une troisième instance — le vote pris à Oucha, où l'académie s'est réunie après la persécution d'Hadrien pour trancher plusieurs questions par comptage des voix (nimnou).
Ce vote va plus loin qu'Avtolemos : la cueillette ne fixe pas seulement l'année de dîme, elle fixe aussi le rattachement à la chemita. Un etrog cueilli la septième année est donc fruit de la septième année, quelle qu'ait été l'année de sa floraison.
La septième année, qui en a fait mention ? [La baraita] est lacunaire, et voici ce qu'elle enseigne : l'etrog [se détermine] d'après la cueillette pour la dîme, et d'après la floraison pour la septième année ; et nos maîtres ont procédé au vote à Oucha et ont dit : l'etrog suit la cueillette, aussi bien pour la dîme que pour la septième année.
Objection de forme, non de fond. La première clause de la baraita ne parlait que de la dîme ; la seconde répond soudain aussi sur la chemita. Or on ne tranche pas une question qui n'a pas été posée.
La Guemara applique alors le procédé classique du hissourei mihasra (« il y manque quelque chose ») : elle restitue la clause absente. Avtolemos disait déjà les deux choses — cueillette pour la dîme, floraison pour la chemita — et le vote d'Oucha vient précisément renverser cette seconde clause en alignant la chemita sur la cueillette.
La raison [pour laquelle le loulav peut être acheté] est qu'il s'agit d'un loulav de la sixième année entrant dans la septième — d'où il ressort que celui de la septième année, lui, est saint. Pourquoi donc ?
Ce n'est que du bois, et le bois n'est pas soumis à la sainteté de la septième année ! (Car nous avons appris :) des feuilles de roseau et des feuilles de vigne qu'on a entassées pour les entreposer dans le champ — s'il les a cueillies pour la consommation, elles sont soumises à la sainteté de la septième année ; s'il les a cueillies comme bois, elles n'y sont pas soumises.
La Guemara revient à la michna et raisonne par dikdouk : si l'on a pris soin de préciser « loulav de la sixième année », c'est que celui de la septième aurait un autre statut — il serait saint. La conséquence pratique, précise Rachi, est qu'on ne pourrait pas acheter avec son prix une tunique ou un manteau.
Difficulté : une palme de dattier n'est pas un aliment, c'est du bois. Et une baraita établit que le bois échappe à la sainteté de la chemita. La preuve vient d'un cas où tout dépend de l'intention (ma'hchava) : les mêmes feuilles de roseau sont saintes si on les ramasse comme fourrage, profanes si on les ramasse comme combustible.
Il en va autrement là-bas, car le verset dit : « pour vous, pour manger » (Lévitique 25,6). « Pour vous » à l'instar de « pour manger » : ce dont la jouissance et la disparition coïncident.
Sont exclus les bois, dont la jouissance vient après leur disparition.
Voici le principe qui commande tout le reste du folio. Le verset accole deux mots : lakhem (« pour vous ») et le-okhla (« pour manger »). Pris seul, lakhem autoriserait tout usage ; borné par le-okhla, il ne retient que les usages qui ressemblent à manger.
Le critère dégagé porte un nom : hana'ato ve-vi'ouro chave — la jouissance et la disparition coïncident. Manger, boire, s'oindre, allumer une lampe : le plaisir arrive à l'instant même où la chose se consume. Le bois de chauffage, non : il disparaît d'abord, et l'on cuit ensuite sur les braises. Rachi ajoute une remarque décisive pour notre michna : le loulav, lui, sert principalement à balayer, et c'est en balayant qu'il s'use — la jouissance et l'usure coïncident, donc la sainteté peut le saisir.
Mais il y a pourtant les bois oléagineux, dont la jouissance et la disparition coïncident ! Rava dit : le bois ordinaire est destiné au chauffage.
Objection précise : il existe un bois — celui d'un arbre gras, dit Rachi, tel qu'on en fait des torches — que l'on brûle pour éclairer. La lumière arrive au moment même où le bois se consume : le critère est satisfait. Ce bois-là devrait donc porter la sainteté de la chemita, au moins si on l'a cueilli dans ce but.
Rava répond en déplaçant la question de l'usage effectif vers la vocation par défaut de l'objet : le bois, en tant que tel (setam etsim), est fait pour chauffer. Sa nature étant fixée d'avance, la sainteté ne l'a jamais saisi — et l'intention postérieure ne peut plus la faire descendre sur lui.
Et [la question du] bois de chauffage est une controverse de tanaim, car il a été enseigné : on ne remet pas de fruits de la septième année, ni pour le rouissage, ni pour la lessive. Rabbi Yossi dit : on les remet.
Le critère dégagé plus haut n'est pas unanime. Une baraita l'illustre par deux usages qui détruisent le produit avant d'en faire jouir : le rouissage (michra) — faire tremper du lin dans du vin pour le préparer au filage — et la lessive (kevissa). Dans les deux cas le vin est perdu sur-le-champ, mais on ne profite du vêtement que plus tard. Le premier tana l'interdit ; Rabbi Yossi le permet.
Rachi ouvre ici une longue note de critique textuelle : il refuse la version que ses propres maîtres avaient reçue et qui est, dit-il, « écrite dans tous les livres », parce qu'il n'est jamais parvenu à lui donner un sens ; il lui préfère celle qu'il a trouvée dans un manuscrit autographe de Rabbenou Guerchom. Un témoignage rare d'un maître qui avoue un échec de compréhension.
Quelle est la raison du premier tana ? Car le verset dit « pour manger » — et non pour le rouissage ni pour la lessive.
Quelle est la raison de Rabbi Yossi ? Le verset dit « pour vous » : « pour vous », pour tous vos besoins, et même pour le rouissage et pour la lessive.
Et le premier tana : n'est-il pas écrit « pour vous » ? Ce « pour vous » -là est à l'instar de « pour manger » : ce dont la jouissance et la disparition coïncident — sont exclus le rouissage et la lessive, dont la jouissance vient après leur disparition.
La Guemara met à nu la mécanique : les deux tanaim lisent le même verset et se partagent ses deux mots. Chacun prend l'un pour principe et doit alors rendre compte de l'autre.
Le premier tana part de le-okhla, restrictif, et neutralise lakhem en en faisant, non pas une extension, mais l'énoncé du critère de coïncidence. Rabbi Yossi fait l'inverse : il part de lakhem — « pour tous vos besoins » — et devra, au segment suivant, trouver un autre emploi à le-okhla.
Et Rabbi Yossi : n'est-il pas écrit « pour manger » ? Il en a besoin pour [enseigner] : « pour manger » — et non pour l'emplâtre.
Comme il a été enseigné : « pour manger » — et non pour l'emplâtre. Tu dis : « pour manger » et non pour l'emplâtre — ou peut-être n'est-ce pas plutôt : et non pour la lessive ?
Lorsque [le verset] dit « pour vous », la lessive se trouve déjà énoncée [comme permise]. Comment donc maintiendrai-je « pour manger » ?
[Ainsi :] « pour manger » et non pour l'emplâtre. Qu'as-tu vu pour inclure la lessive et exclure l'emplâtre ?
Rabbi Yossi doit rendre son emploi à le-okhla. Réponse : ce mot ne sert pas à exclure la lessive — déjà permise par lakhem — mais l'emplâtre (meloogma), l'usage médicinal, que Rachi glose d'un mot : « pour un remède ».
La baraita se met alors elle-même en question par la formule scolaire ma raita — « qu'as-tu vu ? » : rien n'obligeait à répartir les exclusions dans ce sens plutôt que dans l'autre. Le folio s'interrompt exactement sur cette question ; la réponse, au verso, invoquera le fait que la lessive est un besoin commun à tous les hommes, tandis que le remède n'est le besoin que d'un seul.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).