Sougya : Le folio achève d'abord la discussion sur le loulav qui repousse le Chabbat : deux beraitot semblaient se contredire (on porte les loulavim au Har haBayit / à la synagogue), et la Guemara conclut que tout cela vise l'époque du Temple — au Mikdach d'un côté, dans les gvoulin (régions hors du Temple) de l'autre. Abaye pose alors la question centrale : pourquoi prend-on le loulav sept jours zekher le-mikdach (en souvenir du Temple) et pas la arava ?
Rava, par la bouche de Rav Zevid, propose deux formulations, dont seule la seconde tient : le loulav a un ikkar (une racine) dans la Torah, la arava n'en a aucun dans les gvoulin. La sougya bascule ensuite sur la arava du Mikdach : Rech Lakich autorise les cohanim ba'alei moumin à entrer entre le Oulam et le Mizbéah pour s'en acquitter, et Rabbi Yo'hanan conteste sur deux points — netila ou zekifa ? temimim ou ba'alei moumin ?
Enfin, la mahloket de fond : la arava est-elle yessod nevi'im (institution des prophètes) ou minhag nevi'im (simple coutume) — question dont dépend la berakha — et comment concilier cela avec la tradition de Rabbi Yo'hanan lui-même qui en fait une halakha le-Moche mi-Sinaï. Réponse : chekhahoum ve-hazrou ve-yissadoum, elles furent oubliées puis réinstituées.
Ils dirent : pour eux [les gens d'Erets Israël] non plus [le loulav] ne repousse pas [le Chabbat]. Mais alors, ces deux [enseignements] font difficulté !
Car on a enseigné d'une part : tout le peuple porte ses loulavim au Har haBayit (le mont du Temple) [la veille de Chabbat], et on a enseigné d'autre part : à la synagogue. Et nous avions résolu [la contradiction] ainsi : ici — au temps où le Temple existe ; là — au temps où le Temple n'existe pas.
La Guemara achève la discussion ouverte plus haut : le loulav ne repousse le Chabbat nulle part, pas même en Erets Israël. Motif donné par Rachi : éviter que le peuple ne devienne agoudot agoudot (des groupes séparés), ce qui donnerait l'apparence de deux Torot.
Mais cette thèse se heurte à deux beraitot. La résolution classique — Temple debout contre Temple détruit — supposerait justement qu'après la destruction on prend encore le loulav le Chabbat, en le déposant à la synagogue. C'est exactement ce que la thèse nie.
Non : l'un et l'autre [enseignements portent] sur le temps où le Temple existe, et il n'y a pas de difficulté. Ici — au Mikdach ; là — dans les gvoulin (les régions d'Erets Israël hors du Temple).
La Guemara redécoupe la contradiction non plus dans le temps mais dans l'espace : les deux beraitot décrivent la même époque, celle du Temple, mais deux lieux différents. Au Mikdach, on dépose les loulavim au Har haBayit ; dans les gvoulin, à la synagogue.
Rachi ajoute le présupposé qui rend cela possible : tant que le Temple existait, tous vivaient en Erets Israël, proches du Beth Din, et savaient donc quand le mois avait été fixé — condition pour prendre le loulav le Chabbat. Depuis la destruction, cette condition tombe partout.
Abaye dit à Rava : quelle différence y a-t-il entre le loulav, dont nous accomplissons [la mitsva] sept jours en souvenir du Temple (zekher le-mikdach), et la arava (le saule), dont nous n'accomplissons pas [la mitsva] sept jours en souvenir du Temple ? Il lui répondit : puisque l'homme s'acquitte de son obligation par la arava qui se trouve dans le loulav.
Il lui dit : celle-là, c'est au titre du loulav qu'il l'accomplit ! Et si tu disais qu'il la soulève [une fois] puis la soulève à nouveau [au titre de la arava] — mais les actes de chaque jour [prouvent] que nous ne faisons pas ainsi !
Le cœur du folio. Après la destruction, les Sages ont institué de prendre le loulav sept jours partout, zekher le-mikdach (en souvenir du Temple), alors que la Torah n'en impose qu'un seul hors du Temple. Pourquoi n'a-t-on pas fait de même pour la arava, qui se pratiquait sept jours au Mikdach ?
Rava répond que le souvenir est déjà assuré : la arava est liée au loulav, on la prend donc de toute façon. Abaye réfute par deux angles. D'abord la ma'hchava (l'intention) : ce geste est accompli au titre du loulav, pas de la arava. Ensuite la pratique : nul ne soulève le loulav une seconde fois pour viser la arava.
Rachi précise un point décisif pour la suite : un jour de arava subsiste bien dans les gvoulin — le débat ne porte que sur les sept jours.
Rav Zevid dit au nom de Rava : le loulav, qui est de-oraita (de la Torah) — nous accomplissons sept jours en souvenir du Temple ; la arava, qui est de-rabbanan (rabbinique) — nous n'accomplissons pas sept jours en souvenir du Temple.
Première formulation du critère : le zekher le-mikdach ne prolonge que ce qui possède une force de-oraita. Le loulav est ordonné par un verset ; la arava du Mikdach ne serait qu'une institution rabbinique, donc indigne d'un rappel de sept jours.
Cette version sera immédiatement démontée au segment suivant : aucune des deux positions connues ne qualifie la arava de de-rabbanan.
Selon qui ? Si l'on dit : selon Abba Chaoul — n'a-t-il pas dit qu'il est écrit « aravei nahal » (les saules du torrent) [au pluriel], donc deux : une pour le loulav et une pour le Mikdach ?
Et si c'est selon les Rabbanan — ils l'ont reçue comme halakha [transmise de Sinaï], car Rabbi Assi a dit au nom de Rabbi Yo'hanan, au nom de Rabbi Nehounya de la vallée de Beth Horetan : les dix jeunes plants (esser neti'ot), la arava et la libation d'eau (nissoukh ha-mayim) — halakha le-Moche mi-Sinaï.
La tenaille. Abba Chaoul lit le pluriel aravei nahal comme visant deux saules distincts : l'un pour le bouquet, l'autre pour l'autel — la arava du Mikdach est donc de-oraita. Les Rabbanan, eux, la rangent parmi les trois traditions non écrites transmises depuis Sinaï : esser neti'ot, arava, nissoukh ha-mayim.
Point technique essentiel : une halakha le-Moche mi-Sinaï a force de Torah bien qu'elle ne s'appuie sur aucun verset. Dans les deux lectures, la arava n'est donc jamais de-rabbanan, et la première version de Rav Zevid s'effondre.
Plutôt, Rav Zevid dit au nom de Rava : le loulav, qui a un ikkar (une racine) dans la Torah — dans les gvoulin nous l'accomplissons sept jours en souvenir du Temple ; la arava, qui n'a pas de racine dans la Torah — dans les gvoulin nous n'accomplissons pas sept jours en souvenir du Temple.
La formulation corrigée déplace le critère : il ne s'agit plus du rang de la mitsva (de-oraita ou de-rabbanan), mais de son ancrage géographique. La question devient : cette mitsva garde-t-elle une racine dans la Torah dans les gvoulin, hors du Temple ?
Le loulav, oui : un jour au moins reste ordonné partout par le verset. La arava, non : qu'elle vienne d'un verset (Abba Chaoul) ou de Sinaï (Rabbanan), elle ne vise que l'autel. Sans racine hors du Temple, rien à prolonger sept jours.
Cette formulation échappe à la tenaille du segment 4, puisqu'elle ne nie plus le rang de-oraita de la arava — elle en limite seulement la portée.
Rech Lakich dit : les cohanim porteurs de défauts corporels (ba'alei moumin) entrent entre le Oulam (le vestibule) et le Mizbeah (l'autel) afin de s'acquitter de la arava. Rabbi Yo'hanan lui dit : qui l'a dit ? — Qui l'a dit ?!
Mais c'est lui-même qui l'a dit ! Car Rabbi Assi a dit au nom de Rabbi Yo'hanan, au nom de Rabbi Nehounya de la vallée de Beth Horetan : les dix jeunes plants, la arava et la libation d'eau — halakha le-Moche mi-Sinaï.
La sougya bascule sur la arava telle qu'elle se pratiquait au Mikdach : on faisait le tour de l'autel, les branches à la main. Or ce tour passe nécessairement par l'espace entre le Oulam et le Mizbeah, zone dont la Michna (Kelim 1,9) exclut les cohanim ba'alei moumin.
Rech Lakich tranche : ils y entrent quand même, car la arava est pour eux une obligation personnelle dont ils doivent s'acquitter. Rabbi Yo'hanan objecte : mi amra — qui a dit que c'est une obligation ? La Guemara s'étonne aussitôt : c'est Rabbi Yo'hanan lui-même qui transmet la tradition sinaïtique !
Plutôt [voici ce qu'il voulait dire] : qui a dit [qu'elle s'accomplit] par la netila (la prise en main) ? Peut-être par la zekifa (le dressage) !
Qui a dit [qu'elle vaut] pour les ba'alei moumin ? Peut-être [seulement] pour les temimim (les cohanim indemnes) !
La Guemara reformule l'objection de Rabbi Yo'hanan. Il ne conteste pas l'existence de la tradition sinaïtique — il la transmet lui-même — mais les deux présupposés que Rech Lakich y ajoute.
Premier : le mode. Si la mitsva s'accomplit par la zekifa, dresser les branches autour de l'autel, un seul cohen peut le faire au nom de tous ; personne n'a besoin d'entrer. Second : le sujet. Rien ne dit que la halakha vise les ba'alei moumin ; elle pourrait ne concerner que les temimim, aptes au service — comme elle ne concerne pas les zarim.
Chacun de ces deux points suffit à annuler la permission d'entrer.
Il a été dit : Rabbi Yo'hanan et Rabbi Yehochoua ben Levi — l'un dit : la arava est un yessod nevi'im (une institution des prophètes), et l'autre dit : la arava est un minhag nevi'im (une coutume des prophètes). Concluons que c'est Rabbi Yo'hanan qui dit « yessod nevi'im », car Rabbi Abbahou a dit au nom de Rabbi Yo'hanan : la arava est un yessod nevi'im.
Concluons-le en effet.
La mahloket de fond. Yessod nevi'im : les derniers prophètes — Haggai, Zekharia et Malakhi, membres des Hommes de la Grande Assemblée — l'ont formellement instituée. Minhag nevi'im : ils l'ont seulement fait pratiquer, sans en faire une obligation.
Rachi donne la nafka mina (la conséquence pratique) : la berakha. Sur une simple coutume on ne peut pas dire ve-tsivanou (« Il nous a ordonné »), car elle n'entre même pas dans le cadre général de lo tassour — donc pas de bénédiction.
La Guemara attribue le « yessod » à Rabbi Yo'hanan sur la foi d'une transmission de Rabbi Abbahou. C'est précisément cette attribution que le segment suivant va mettre en crise.
Rabbi Zeira dit à Rabbi Abbahou : Rabbi Yo'hanan a-t-il vraiment dit cela ? Mais Rabbi Yo'hanan n'a-t-il pas dit au nom de Rabbi Nehounya de la vallée de Beth Horetan : les dix jeunes plants, la arava et la libation d'eau — halakha le-Moche mi-Sinaï ?
Il resta stupéfait un moment (echtomem ke-cha'a hada) puis dit : elles furent oubliées, et [les prophètes] revinrent les instituer.
La contradiction est frontale : Rabbi Yo'hanan tient la arava pour une halakha le-Moche mi-Sinaï, force de Torah, et pour un yessod nevi'im, institution humaine postérieure. Les deux ne peuvent pas être vrais au même moment.
La formule echtomem ke-cha'a hada (« il resta stupéfait un moment ») est empruntée à Daniel 4,16 — le Talmud signale ainsi que la réponse à coûte un effort.
La résolution est une histoire plutôt qu'une distinction : chekhahoum ve-hazrou ve-yissadoum. L'origine est sinaïtique ; la loi fut perdue dans l'exil de Babel ; les derniers prophètes l'ont rétablie al pi ha-dibbour, par inspiration prophétique. La forme présente est prophétique, la source reste Sinaï.
Et Rabbi Yo'hanan a-t-il vraiment dit cela ? Mais Rabbi Yo'hanan n'a-t-il pas dit : « les vôtres disent : elle est à eux » !
Ce n'est pas une difficulté :
Dernière objection du folio, laissée en suspens : la réponse commence par lo kachya (« ce n'est pas une difficulté ») et se poursuit au verso.
Tout dépend du sens de la formule araméenne dilkhon amrei dilhon hi. Pour Rachi, elle vise Rav Kahana : Rabbi Yo'hanan reconnaît devant les gens d'Erets Israël que la Torah appartient aux Babyloniens, dont la sagesse a survécu à l'exil — ce qui contredit le chekhahoum du segment précédent.
Rabbenou Tam, suivant la version de Rabbenou Hananel, lit au singulier : « l'un des vôtres dit qu'elle est à eux », c'est-à-dire que Rav Kahana la tient pour un simple minhag. La contradiction porte alors sur le statut de la arava, pas sur l'oubli de la Torah — lecture bien plus adaptée au contexte.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).