Sougya : Le folio s'ouvre sur une braita qui contredit frontalement Rabbi Yo'hanan : elle fait bénir sur le loulav les sept jours et sur la souccah le premier jour seulement, alors que Rabbi Yo'hanan disait exactement l'inverse. La contradiction sur le loulav se résout par la distinction entre le temps du Mikdach et le nôtre ; celle sur la souccah oblige la Guemara à poser tanai hi et à s'appuyer sur la controverse de Rabbi et des Hakhamim au sujet des tefilin : une mitsva continue se bénit-elle une fois, ou à chaque reprise ?
La Guemara tranche en pratique comme Rabbi. Vient alors la seconde grande question : récite-t-on une berakha sur une mitsva purement rabbinique ?
Rav le prouve par la lumière de 'Hanouka, ce qui conduit au célèbre ve-heikhan tsivanou et à ses deux versets. Le folio se termine sur le cas de la souccah déjà construite, sur l'usage de Rav Kahana de tout dire sur la coupe du kidouch, puis sur la règle de Rabbi Yehouda : une berakha par mitsva, appuyée sur Baroukh Hachem yom yom.
Celui qui fabrique un loulav pour lui-même dit : « Baroukh... chehehiyanou ve-kiyemanou ve-higuianou la-zeman ha-ze » (qui nous a fait vivre, nous a maintenus et nous a fait parvenir à ce temps). L'ayant pris pour s'en acquitter, il dit : « Baroukh... acher kidechanou be-mitsvotav ve-tsivanou al netilat loulav ».
Et bien qu'il ait béni dessus le premier jour [de la fête], il revient et bénit tous les sept jours. Celui qui fabrique une souccah pour lui-même dit : « Baroukh... chehehiyanou ve-kiyemanou etc. » ; entrant pour s'y asseoir, il dit : « ... acher kidechanou be-mitsvotav ve-tsivanou lechev ba-souccah » ; et dès lors qu'il a béni le premier jour, il ne bénit plus ensuite.
Cette braita distribue trois berakhot possibles sur deux objets. Le chehehiyanou (appelé aussi zeman) se dit une fois, au moment de la confection — Rachi précise : la veille du Yom Tov, et seulement pour soi-même, non pour autrui. La berakha de la mitsva proprement dite (al netilat loulav, lechev ba-souccah) se dit au moment de l'accomplissement.
Le point explosif est le troisième : la braita fait répéter la berakha du loulav les sept jours, mais interdit de répéter celle de la souccah. Or Rabba bar bar Hana au nom de Rabbi Yo'hanan avait enseigné l'exact contraire — loulav un seul jour, souccah les sept jours. Deux contradictions en une seule ligne.
Il y a une difficulté de loulav à loulav, et une difficulté de souccah à souccah !
Formule d'attaque classique de la Guemara : kachia X à-X — un énoncé sur le loulav contredit un autre énoncé sur le loulav. L'adversaire de la braita est ici Rabba bar bar Hana au nom de Rabbi Yo'hanan : pour lui la berakha du loulav ne se dit qu'au premier jour, et celle de la souccah se dit les sept jours.
La croix est parfaite : sur chacun des deux objets, la braita dit exactement ce que Rabbi Yo'hanan refuse. La Guemara va donc devoir traiter les deux fronts séparément.
Soit (bichlama) : loulav contre loulav, ce n'est pas difficile — ici, au temps où le Temple existe ; là, au temps où le Temple n'existe pas. Mais souccah contre souccah, c'est difficile !
Première sortie, purement historique. La mitsva du loulav les sept jours n'est de la Torah qu'au Mikdach ; partout ailleurs, seul le premier jour est deoraita, le reste étant une institution des Anciens. La braita parlerait donc du temps du Temple (sept berakhot, car sept jours deoraita), et Rabbi Yo'hanan de notre temps. Rachi souligne que cette lecture suppose que Rabbi Yo'hanan fait dépendre la berakha du caractère deoraita de la mitsva : pas de berakha sur du rabbinique.
Mais cette clef ne fonctionne pas pour la souccah : elle vaut sept jours de la Torah en tout lieu et en tout temps. Il n'y a donc aucune différence de situation à exploiter, et la contradiction reste entière.
C'est [l'objet d'une controverse] de tanaim. Car il a été enseigné : les tefilin, chaque fois qu'il les pose il bénit dessus — telles sont les paroles de Rabbi.
Et les Sages disent : il ne bénit que le matin seulement.
La Guemara change de registre : elle renonce à concilier et déclare tanai hi — les deux énoncés reflètent deux écoles. Le litige-modèle est celui des tefilin, où se pose exactement la même question : un accomplissement qui se prolonge et se reprend appelle-t-il une berakha à chaque reprise, ou une seule ?
Rachi tire immédiatement les deux conséquences pour la souccah. Pour Rabbi, on bénit même si l'on retire et remet les tefilin cent fois par jour ; de même, bien que les sept jours de Souccot forment ke-had yoma arikhta (comme un seul jour prolongé, puisque les nuits n'y interrompent pas la mitsva), chaque nouvelle entrée ressemble à holets ou-maniah et se bénit. Pour les Hakhamim, puisque c'est un seul jour, la berakha du premier jour suffit.
Il a été dit : Abaye dit — la halakha est comme Rabbi ; et Rava dit — la halakha est comme les Sages. Rav Mari, fils de la fille de Chmouel, a dit : j'ai vu Rava qui n'agissait pas selon son propre enseignement ; il se levait tôt, entrait aux latrines, en sortait, se lavait les mains, posait les tefilin et bénissait ; et lorsqu'il avait besoin [d'y aller] une autre fois, il entrait aux latrines, en sortait, se lavait les mains, posait les tefilin et bénissait.
Et nous aussi, nous agissons comme Rabbi, et nous bénissons les sept jours.
Le partage classique : Abaye tranche comme Rabbi (berakha à chaque pose), Rava comme les Hakhamim (le matin seulement). Puis un témoignage retourne la situation : Rav Mari a vu Rava faire l'inverse de sa propre halakha. Chaque interruption imposée par le passage aux latrines — où l'on ne garde pas les tefilin — se soldait chez lui par une nouvelle pose avec berakha.
La dernière phrase est la conclusion opératoire du Talmud pour notre sujet : ve-anan nami ke-Rabbi avdinan — nous suivons Rabbi, donc on bénit sur la souccah les sept jours. Rachi élargit : cela vaut aussi pour le loulav les sept jours, bien que ce soit rabbinique, exactement comme on bénit sur la lumière de 'Hanouka et sur la Meguila. Il en tire un gain doctrinal : Rav et Chmouel se retrouvent alors sur la même ligne au sujet du loulav, et Ravin au nom de Rabbi Yo'hanan aussi.
Mar Zoutra a dit : j'ai vu Rav Papi qui, chaque fois qu'il posait les tefilin, bénissait. Les maîtres de l'école de Rav Achi, chaque fois qu'ils les palpaient (memachmechei), bénissaient.
Deux degrés de plus dans la même direction. Rav Papi bénissait à chaque pose — application stricte de Rabbi. L'école de Rav Achi allait plus loin : elle bénissait à chaque attouchement des tefilin déjà portés.
Rachi explique le geste : il est établi qu'un homme doit palper ses tefilin à tout moment, par un kal va-homer tiré du tsits (la lame d'or du grand prêtre) — si le tsits, qui ne porte qu'une seule mention du Nom, exige qu'on n'en détourne pas la pensée, à plus forte raison les tefilin. Tossefot pointe l'obscurité : quelle berakha disaient-ils ? Il penche pour lichmor houkav — « garder Ses lois » — et non pour lehaniah, puisque les tefilin sont déjà en place.
Rav Yehouda a dit au nom de Chmouel : la mitsva du loulav [vaut] les sept jours. Et Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : le premier jour, c'est la mitsva du loulav ; à partir de là, c'est une mitsva des Anciens (mitsvat zekenim).
Et Rabbi Yits'hak a dit : chaque jour, c'est une mitsva des Anciens. Même le premier jour ?!
Mais nous tenons pour établi que le premier jour est deoraita (de la Torah) ! Dis plutôt : hormis le premier jour.
Si c'est ainsi — c'est exactement [l'avis de] Rabbi Yehochoua ben Levi ! Dis plutôt : et de même a dit Rabbi Yits'hak.
Nouvelle séquence, entièrement centrée sur le loulav. Rachi donne la clef en trois mots : mitsvat loulav chiva — le-berakha. L'enjeu de ces formules n'est pas de savoir si l'on prend le loulav (tout le monde le prend), mais si l'on bénit dessus.
Chmouel : les sept jours restent « mitsva du loulav », donc sept berakhot. Rabbi Yehochoua ben Levi : seul le premier jour est deoraita et principal ; ensuite c'est une mitsvat zekenim — Rachi identifie ces Anciens à Rabban Yo'hanan ben Zakkai et son groupe, qui instituèrent la prise du loulav sept jours en souvenir du Mikdach — et le rabbinique, pour lui, ne demande pas de berakha.
La position de Rabbi Yits'hak subit deux retouches. Prise à la lettre elle est intenable (elle rabaisserait le premier jour, dont le caractère deoraita est acquis). On la corrige d'abord en « hormis le premier jour » — mais elle devient alors un doublon de RYBL. On la corrige donc une seconde fois : ce n'est pas un avis concurrent mais une confirmation. Le champ se réduit ainsi à deux camps.
Et Rav aussi tenait que les sept jours [relèvent de] la mitsva du loulav [et requièrent une berakha]. Car Rabbi Hiya bar Achi a dit au nom de Rav : celui qui allume une lumière de 'Hanouka doit bénir.
Rabbi Yirmeya a dit : celui qui voit une lumière de 'Hanouka doit bénir. Que bénit-on ?
Rav Yehouda a dit : le premier jour, celui qui allume bénit trois [berakhot] et celui qui voit en bénit deux ; à partir de là, celui qui allume bénit deux et celui qui voit en bénit une.
La Guemara cherche des alliés à Chmouel. Elle en trouve un chez Rav, mais par un détour : Rav impose une berakha sur la lumière de 'Hanouka, institution entièrement rabbinique. Rachi énonce l'inférence : « ici de même, il n'y a pas de différence » — si l'on bénit sur du rabbinique à 'Hanouka, on bénira sur le loulav des jours 2 à 7.
Le détail des berakhot vaut d'être retenu. Celui qui allume dit le premier jour léhadlik ner, che-assa nissim et chehehiyanou ; ensuite les deux premières seulement. Celui qui voit — Rachi précise : celui qui n'a pas allumé chez lui et passe sur la voie publique, apercevant les lumières aux entrées des maisons juives — ne dit jamais léhadlik puisqu'il n'allume pas : deux berakhot le premier jour, une seule ensuite, et il bénit sur la première lumière aperçue. Tossefot demande pourquoi cette berakha du spectateur n'existe qu'à 'Hanouka : à cause de la préciosité du miracle, et parce que beaucoup n'ont pas de maison où allumer.
Et que bénit-on ? « Baroukh... acher kidechanou be-mitsvotav ve-tsivanou léhadlik ner (chel) 'Hanouka ».
Et où nous l'a-t-Il ordonné ? De « tu ne t'écarteras pas [de la parole qu'ils te diront] » (Devarim 17,11).
Et Rav Nahman bar Yits'hak dit : de « interroge ton père et il te l'apprendra [tes anciens et ils te le diront] » (Devarim 32,7).
Le passage le plus cité du folio. La formule ve-tsivanou — « Il nous a ordonné » — semble mentir : 'Hanouka ne figure nulle part dans la Torah. Rachi ramasse la difficulté en cinq mots : hoil ve-hou mi-divreihem, « puisque c'est [une institution] de leurs paroles ».
Deux ancrages sont proposés. Le premier, lo tassour, est un commandement de la Torah d'obéir aux décisions des Sages : obéir à une institution rabbinique, c'est donc bien accomplir un ordre divin. Le second, proposé par Rav Nahman bar Yits'hak, est che-al avikha ve-yaguedkha : la transmission des anciens comme source d'autorité. Cette réponse fonde la légitimité de toute berakha sur une mitsva derabbanan — et règle du même coup le sort du loulav des jours 2 à 7.
(Que retranche-t-on ? Le zeman [chehehiyanou].
Dis plutôt qu'on retranche [la berakha du] miracle ? Le miracle, il est présent chaque jour.) Rav Nahman bar Yits'hak l'enseignait explicitement : Rav a dit — les sept jours, [c'est] la mitsva du loulav.
Petite parenthèse textuelle (elle figure entre parenthèses dans nos éditions) qui revient au décompte du seg. 7 : puisque l'allumeur passe de trois berakhot a deux, laquelle disparaît ? Le zeman. Pourquoi pas plutôt che-assa nissim ? Parce que le miracle, lui, est présent chaque jour de la fête, tandis que le chehehiyanou ne marque que la première rencontre annuelle avec la mitsva.
La dernière phrase ferme le dossier autrement : point n'est besoin de déduire l'avis de Rav à partir de 'Hanouka, car Rav Nahman bar Yits'hak l'enseignait directement sur le loulav. Rachi souligne le contraste : bahadia, explicitement, et non mi-kelala, par inférence.
Nos maîtres ont enseigné : celui qui fabrique une souccah pour lui-même dit « Baroukh... chehehiyanou etc. » ; entrant pour s'y asseoir, il dit « Baroukh... acher kidechanou etc. ». Si elle était déjà faite et debout : s'il peut y introduire une nouveauté (lehadech ba davar), il bénit ; sinon, lorsqu'il entrera pour s'y asseoir, il bénit deux [berakhot].
Rav Achi a dit : j'ai vu Rav Kahana qui les disait toutes sur la coupe du kidouch.
La braita reprend le cas normal, puis ajoute le cas fréquent : la souccah était déjà montée — donc pas construite pour la mitsva, et sans moment de confection où placer le chehehiyanou. Deux issues : soit il y ajoute une nouveauté, geste qui tient lieu de confection et porte le zeman ; soit le zeman est simplement reporté à l'entrée, et il dira alors deux berakhot — Rachi : léchev ba-souccah et le zeman.
Tossefot exploitait déjà ce passage en sens inverse au segment 0 : si la braita ne prévoit deux berakhot que dans ce cas, c'est bien que dans le cas normal le chehehiyanou de la confection suffit. La note de Rav Kahana donne la pratique retenue jusqu'à nous : toutes ces berakhot se récitent groupées sur la coupe du kidouch — et le Roch en tirera plus loin que, de nos jours, le chehehiyanou du loulav se dit lui aussi au moment de la prise et non de la confection.
Nos maîtres ont enseigné : s'il avait devant lui de nombreuses mitsvot, il dit « Baroukh... acher kidechanou be-mitsvotav ve-tsivanou al ha-mitsvot ». Rabbi Yehouda dit : il bénit sur chacune d'elles séparément.
Rabbi Zera a dit — et certains disent : Rabbi Hanina bar Papa — la halakha est comme Rabbi Yehouda. Et Rabbi Zera a dit — et certains disent : Rabbi Hanina bar Papa — quelle est la raison de Rabbi Yehouda ?
Car il est écrit : « Béni soit Hachem, jour après jour » (Tehilim 68,20). Est-ce donc de jour qu'on Le bénit, et la nuit on ne Le bénit pas ?
Non : il vient t'enseigner que chaque jour, donne-Lui les berakhot qui lui correspondent. Ici de même : pour chaque chose, donne-Lui les berakhot qui lui correspondent.
Situation concrète décrite par Rachi : le même matin, il y a le loulav à prendre, la souccah où s'asseoir, les tefilin à poser, les tsitsit dont se draper. Le tana kama autorise une formule globale au pluriel — al ha-mitsvot — et, dit Rachi, il s'acquitte de toutes. Rabbi Yehouda exige une berakha propre à chacune.
La preuve scripturaire procède par réduction à l'absurde : « Béni soit Hachem yom yom » ne peut pas vouloir dire qu'on Le bénit le jour et non la nuit. Le redoublement yom yom signifie donc : à chaque jour ses berakhot propres. Rachi décline — celles du Chabbat au genre du Chabbat, celles d'un jour ordinaire au sien, celles du Yom Tov selon l'événement. Le transfert est immédiat : ce que le verset dit du temps vaut pour les objets. Le générique efface le particulier ; la halakha suit Rabbi Yehouda.
Et Rabbi Zera a dit — et certains disent : Rabbi Hanina bar Papa — viens et vois : la mesure du Saint béni soit-Il n'est pas comme la mesure de chair et de sang. La mesure de chair et de sang : un vase vide...
Le folio se ferme sur une aggada du même couple d'attribution (R. Zera / R. Hanina bar Papa), amenée par simple association d'auteur. La formule bo ou-reeh annonce un contraste entre la midda (la mesure, la manière d'agir) du Saint béni soit-Il et celle de l'homme.
La phrase est coupée net : « la mesure de chair et de sang — un vase vide... ». La suite, au début de 46b, complète l'antithèse : chez l'homme un vase vide peut recevoir, un vase plein ne reçoit plus ; chez le Saint béni soit-Il, c'est l'inverse — le plein reçoit encore, le vide ne reçoit pas. Appliqué à l'étude : celui qui a déjà acquis recevra davantage.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).