Sougya : Ce folio achève la michna du nissoukh ha-mayim puis la commente pas à pas. La michna décrit les deux sefalim (bassins d'argent) placés au coin sud-ouest de l'autel, percés de becs de calibres différents pour que l'eau et le vin s'écoulent en un temps égal, et règle le cas du Chabbat, où l'eau est puisée la veille au Chiloah dans une jarre d'or volontairement non consacrée.
La Guemara demande d'abord d'où vient toute cette solennité du puisage : Rav Eina l'ancre dans le verset ou-cheavtem mayim be-sasson, ce qui ouvre une longue digression aggadique où deux minim nommés Sasson et Simha se disputent la préséance à coups de versets, puis où Rabbi Abbahou retourne la même particule be- contre un provocateur. Elle revient ensuite au texte : sens de circulation sur l'autel et ses trois exceptions, raison pour laquelle le bassin de l'eau noircissait lui aussi, et surtout l'identification de l'auteur de la michna — les Rabbanan plutôt que Rabbi Yehouda, comme le prouve le couple lexical meoubeh/dak opposé à rahav/katsar.
Le folio se referme sur la baraita du cohen tsedouki lapidé à coups d'etroguim, et sur la corne d'autel bouchée au sel pour la seule dignité du lieu.
…comme deux fines narines (becs percés), (et) l'un épais et l'un fin, afin que tous deux s'achèvent en même temps. Celui de l'ouest — pour l'eau ; celui de l'est — pour le vin.
S'il a versé celui de l'eau dans celui du vin, ou celui du vin dans celui de l'eau — il s'est acquitté.
La michna décrit le dispositif d'écoulement des deux libations. Chaque sefel (bassin d'argent) se termine par un hotem (littéralement une narine : un bec percé) par lequel le liquide descend sur le sommet de l'autel, puis vers les chitin, les cavités profondes qui recueillent les libations.
Le point technique : les deux trous n'ont pas le même calibre — l'un meoubeh (épais, large) pour le vin, l'autre dak (fin) pour l'eau. Objectif : que les deux écoulements s'achèvent bat ahat, en un seul temps. La Guemara reviendra longuement sur la raison de cet écart (segments 8 à 10).
Enfin, la michna précise l'orientation — ouest pour l'eau, est pour le vin — mais ajoute aussitôt que l'interversion n'invalide pas : yatsa, il s'est acquitté. L'emplacement prescrit n'est donc pas me'akev (bloquant) après coup.
Rabbi Yehouda dit : c'est avec [un récipient d']un log qu'il faisait la libation, et [cela] tous les huit [jours]. Et à celui qui verse, on lui dit : lève ta main !
Car une fois, quelqu'un versa [l'eau] sur ses pieds, et tout le peuple le lapida avec leurs etroguim.
Rabbi Yehouda conteste le tana kama sur deux points à la fois, comme le note Rachi : le volume (un log, et non trois loguim) et la durée (huit jours, et non sept). Ces deux divergences seront exploitées plus loin par la Guemara.
La consigne hagbah yadekha (lève ta main) est une mesure de contrôle public : les Tsedoukim (Sadducéens) rejetaient la libation d'eau, absente du texte écrit et fondée sur la tradition orale. Un cohen sadducéen pouvait donc saboter le rite en versant à côté. Lever la main rend le geste visible de toute l'assemblée.
L'incident évoqué ici en une ligne sera raconté en détail par une baraita au dernier segment du folio.
Comme on procède en semaine, ainsi procède-t-on le Chabbat, sauf que l'on remplissait dès la veille de Chabbat une jarre d'or non consacrée, [puisée] au Chiloah, et on la déposait dans la lichka (chambre du Temple). [Si l'eau] s'est répandue, [ou si] elle a été laissée découverte, il remplissait à partir du kiyor (bassin d'ablutions) — car le vin et l'eau laissés découverts sont passoulim (invalides) pour l'autel.
Le Chabbat, on ne peut ni puiser au Chiloah ni transporter l'eau. On anticipe donc la veille. Le détail décisif : la jarre est en or mais non consacrée (eina mekoudechet) — elle n'a jamais servi comme keli charet (ustensile du service). Rachi rappelle la règle : les ustensiles de Moche étaient sanctifiés par l'onction ; depuis, c'est leur premier usage dans le service qui les inaugure. Une jarre non inaugurée ne sanctifie donc pas son contenu — et ce qui n'est pas sanctifié n'est pas invalidé par la lina (le fait de passer la nuit).
Deux pannes sont envisagées : l'eau renversée (nichpekha) ou découverte (nitgaleta). Dans les deux cas, on se rabat sur l'eau du kiyor, qui échappait elle aussi à la lina grâce à la moukhni, le mécanisme d'Ben Katin qui descendait le bassin dans un puits chaque soir.
Le guiloui (fait de laisser un liquide découvert) est un interdit fondé sur la crainte du venin de serpent. Rachi en tire ici un raisonnement quantitatif : le venin mélangé compléterait la mesure, et la libation serait donc incomplète. Tossefot signalera que la conclusion de la Guemara donne une autre raison.
Guemara. D'où [tient-on] ces choses ?
Rav Eina dit : car le verset dit « et vous puiserez de l'eau dans la joie (be-sasson)… » (Yechayahou 12, 3).
Mena hanei mili — formule standard par laquelle la Guemara réclame la source scripturaire d'une pratique énoncée par la michna. Reste à savoir de quelle pratique il s'agit.
Selon Rachi, la question porte sur les sonneries (teki'a et teroua) qui accompagnaient le puisage : d'où vient cette solennité ? Réponse : du mot be-sasson — le puisage se fait dans la joie.
Tossefot propose une seconde lecture : la question porterait sur l'exigence que l'eau vienne précisément du Chiloah, et la réponse tiendrait alors à la suite du verset, mi-mayénei ha-yechoua (aux sources du salut). Le même verset fonde donc, selon la lecture, soit la joie, soit la provenance.
Il y avait ces deux minim (hérétiques) : l'un se nommait Sasson et l'autre se nommait Simha. Sasson dit à Simha : je vaux mieux que toi, car il est écrit « Sasson et Simha les atteindront… » (Yechayahou 35, 10).
Simha dit à Sasson : je vaux mieux que toi, car il est écrit « Simha et Sasson pour les Yehoudim » (Esther 8, 17). Sasson dit à Simha : un jour on te congédiera et l'on fera de toi un parvanka (coursier), car il est écrit « car c'est dans la simha que vous sortirez » (Yechayahou 55, 12).
Simha dit à Sasson : un jour on te congédiera et l'on puisera de l'eau avec toi, car il est écrit « et vous puiserez de l'eau be-sasson ».
Digression aggadique déclenchée par le mot sasson du verset précédent. Deux minim portant chacun un nom de joie s'affrontent par exégèse interposée : chacun invoque un verset où son nom précède celui de l'autre.
La joute bascule ensuite du terrain de la préséance à celui du rôle : chacun montre que l'autre, dans un troisième verset, n'est plus un sujet mais un simple instrument. « Dans la simha vous sortirez » fait de Simha un parvanka, l'estafette qui court en tête du cortège. Et « vous puiserez de l'eau be-sasson » fait de Sasson un contenant à eau. C'est cette dernière pointe que le segment suivant reprendra au compte de Rabbi Abbahou.
Un certain min nommé Sasson dit à Rabbi Abbahou : vous êtes destinés à puiser de l'eau pour moi dans le monde à venir, car il est écrit « et vous puiserez de l'eau be-sasson ». Il lui répondit : s'il était écrit « le-sasson (pour Sasson) », ce serait comme tu dis ; maintenant qu'il est écrit « be-sasson (avec Sasson) », c'est de la peau de cet homme-là que nous ferons une outre, et c'est avec elle que nous puiserons de l'eau.
Toute la répartie tient à une préposition. Le min lit be-sasson comme un datif déguisé : puiser pour Sasson. Rabbi Abbahou objecte que le datif se dirait le-sasson ; la lettre bet marque au contraire l'instrument ou le moyen — on puise au moyen de Sasson.
D'où la réponse cinglante : si tu es l'instrument du puisage, ta peau servira d'outre (gouda). Rachi glose ce terme rare par nod, l'outre de cuir, en renvoyant à son emploi dans Chabbat 138a. Le procédé exégétique — trancher un débat théologique sur la valeur d'une lettre servile — est caractéristique des joutes de Rabbi Abbahou avec les minim de Césarée.
« Il montait sur la rampe et tournait à sa gauche », etc. Nos maîtres ont enseigné : tous ceux qui montent à l'autel montent par la droite, font le tour, et descendent par la gauche — hormis celui qui monte pour ces trois choses-ci, pour lesquelles on monte par la gauche et l'on revient sur ses talons.
Et les voici : la libation d'eau, la libation de vin, et l'ola (holocauste) d'oiseau lorsqu'elle était trop nombreuse à l'est.
Principe général du service : kol pinot che-ata poné lo yihyou ela derekh yamin — tout virage se prend par la droite. Comme le kevech (la rampe) est au sud, celui qui monte à la face au nord : sa droite est donc l'est, et il gagne le coin sud-est, puis contourne tout l'autel avant de redescendre.
Trois services échappent à la règle parce qu'ils s'accomplissent au coin sud-ouest, immédiatement à gauche de celui qui monte. Faire le tour coûterait plus de cent coudées de marche : Rachi rapporte de Zevahim 64a que les libations s'enfumeraient au passage du bûcher, et que l'oiseau risquerait de mourir asphyxié avant la melika.
Rachi et Tossefot divergent sur la justification du demi-tour. Pour Rachi, on limite au maximum la marche vers la gauche. Pour Tossefot, l'argument ne tient pas — il vaudrait aussi pour le coin sud-est — et il faut dire que le retour sur les talons constitue lui-même, géométriquement, un virage par la droite.
« Sauf qu'ils noircissaient. » Soit, celui du vin noircit ; mais celui de l'eau, pourquoi noircirait-il ? Puisque le Maître a dit : s'il a versé celui de l'eau dans celui du vin, ou celui du vin dans celui de l'eau, il s'est acquitté — celui de l'eau aussi en vient à noircir.
Retour à un détail de la michna : Rabbi Yehouda soutenait que les bassins étaient de chayich (pierre calcaire) et non d'argent, mais qu'ils noircissaient à l'usage.
L'objection est de pure observation : le vin tache, mais l'eau ne tache pas. Pourquoi les deux bassins présentaient-ils la même altération ? La réponse recycle la clause de la michna sur l'interversion : puisque verser l'un dans l'autre reste valide, cela arrivait en pratique — et Rachi précise che-pe'amim che-mahlifin, on les intervertissait parfois. Le bassin de l'eau recevait donc du vin à l'occasion, et finissait par noircir lui aussi.
« Et percés comme deux narines », etc. Dirons-nous que notre michna est [selon] Rabbi Yehouda et non [selon] les Rabbanan ?
Car nous avons appris [dans la michna] : Rabbi Yehouda dit : c'est avec [un récipient d']un log qu'il faisait la libation, tous les huit [jours]. Car si [c'était selon] les Rabbanan — ils sont pourtant égaux l'un à l'autre !
La Guemara veut identifier l'auteur de la michna. Son raisonnement : la différence de calibre des trous ne se comprend que si les volumes diffèrent.
Or seul Rabbi Yehouda pose des volumes inégaux — un log d'eau contre trois loguim de vin. Rachi explique d'où viennent ces trois loguim : la Tora prescrit pour les libations du tamid revi'it ha-hin, un quart de hin ; et le hin valant douze loguim, un quart en fait trois.
Pour les Rabbanan en revanche, les deux récipients contiennent trois loguim : ki hadadei ninhou, ils sont identiques. À volume égal et hauteur égale, pourquoi des orifices différents ? La michna semble donc devoir être attribuée à Rabbi Yehouda — ce que la Guemara va refuser.
Tu peux même dire [que c'est selon] les Rabbanan : le vin est épais [visqueux], l'eau est fluide.
Réponse en quatre mots : hamra samikh, maya kalich. Le débit ne dépend pas seulement du volume mais de la viscosité. À orifice égal, le vin s'écoulerait plus lentement que l'eau ; il faut donc lui donner un trou plus large pour que les deux libations s'achèvent ensemble.
Rachi souligne le corollaire : l'eau, étant fluide, sort déjà assez vite par un petit trou. La michna reste donc parfaitement intelligible selon les Rabbanan, même avec deux récipients de trois loguim.
Il est en effet logique [de dire ainsi] : car si [la michna était de] Rabbi Yehouda — c'est « large » et « étroit » qu'il tient. Car il a été enseigné : Rabbi Yehouda dit : il y avait là deux kichvaot (petites cruches), l'une pour l'eau et l'autre pour le vin.
Celle du vin — son ouverture était large ; celle de l'eau — son ouverture était étroite, afin que toutes deux s'achèvent en même temps. Apprends-en [donc la preuve].
Hakhi nami mistabra — la Guemara confirme sa réponse par un argument de lexique. Une baraita rapporte l'avis de Rabbi Yehouda avec un autre couple de termes : rahav / katsar (large / étroit), la où notre michna dit méoubeh / dak (épais / fin).
Rachi explicite le principe : l'écart entre « large » et « étroit » est plus marqué que celui entre « épais » et « fin ». Chaque couple mesure donc un écart de calibre différent — un écart fort chez Rabbi Yehouda, qui doit compenser un rapport de volumes de 1 à 3 ; un écart faible dans la michna, qui n'a qu'à compenser la viscosité.
D'où le chema mina final : le vocabulaire de la michna trahit son auteur, elle n'est pas de Rabbi Yehouda mais des Rabbanan.
« Celui de l'ouest, pour l'eau. » Nos maîtres ont enseigné : il arriva qu'un certain Tsédouki versa [l'eau] sur ses pieds, et tout le peuple le lapida avec leurs etroguim. Et ce jour-là, la corne de l'autel fut endommagée ; on apporta une motte de sel et on la boucha — non parce qu'elle rendait [l'autel] apte au service, mais afin que l'autel ne soit pas vu endommagé.
La baraita développe l'incident évoqué en une ligne au segment 1. Un cohen tsedouki — d'un courant qui refusait la tradition orale — sabote publiquement le nissoukh en versant l'eau à ses pieds. La foule, qui tient encore ses etroguim en main, le lapide avec.
Conséquence matérielle : la keren (corne) de l'autel est ébréchée — par les pierres jetées, précise Rachi. Or un mizbeah pagoum est invalide pour le service. On la bouche avec un boul de melah, une motte de sel de la taille d'un poing.
La baraita prend soin de couper court à l'erreur : ce colmatage ne rend rien kacher. Il ne répond qu'à une exigence de kavod, la dignité due à l'autel, qui ne doit pas être vu dans son état abîmé. La distinction entre aptitude au service et décence de l'apparence est ici parfaitement explicite.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).