Sougya : Ce folio achève la sougya du nissoukh ha-mayim (la libation d'eau) puis referme le chapitre Loulav ve-arava. La question centrale est celle laissée ouverte en 49b : pourquoi la Michna exige-t-elle que l'eau puisée la veille de Chabbat le soit dans une barrique d'or NON consacrée ?
Trois réponses s'étagent -- Zé'iri y voit un empêchement de fond (l'eau consacrée serait passoul par lina, la nuit passée), Hizkiya un simple décret rabbinique (on croira qu'elle fut consacrée avec intention), R. Yannai au nom de R.
Zera un décret encore plus résistant (on croira qu'elle fut remplie pour le kidouch yadayim ve-raglayim, qui n'a pas de chiour). La Guemara passe ensuite à l'eau découverte (guilouy) : pourquoi ne pas la filtrer, puisque R.
Nehemia tient que le venin flotte ? Réponse : la permission de R.
Nehemia vaut pour le hedyot, non pour le gavoha -- Hakrivéhou na le-féhatékha (Malachie 1,8). Le folio se clôt sur le Hadran et sur la première Michna du perek Hé-halil : la flûte, cinq ou six jours.
Et s'il l'apportait dans une [barrique] consacrée, [les eaux] deviendraient invalides par la lina (le fait d'avoir passé la nuit). Hizkiya a dit : les kelei charet (les ustensiles du service) ne consacrent qu'avec daat (une intention) ; et [la raison de la Michna est] un décret, de peur que l'on dise qu'elles ont été consacrées avec intention.
La phrase achève la réponse de Zé'iri commencée à la fin de 49b. La Michna (48b) prescrit de puiser l'eau la veille de Chabbat dans une barrique d'or non consacrée. Pourquoi non consacrée ? Parce que, selon Zé'iri, il n'y a pas de chiour (pas de mesure limite) pour l'eau de la libation et que les kelei charet consacrent sans daat : le vase agirait donc tout seul, l'eau recevrait une kedouchat ha-gouf (sainteté intrinsèque) dès le vendredi soir, et Rachi précise qu'elle aurait alors le statut des emourim d'un korban — donc invalidée par la nuit passée.
Hizkiya renverse la prémisse : pour lui, un kli charet ne consacre qu'avec une intention. Rien ne serait donc réellement consacré, et la lina n'aurait aucune prise. La règle de la Michna cesse d'être un empêchement de fond pour devenir une gezera — un décret préventif : celui qui verra au matin puiser l'eau dans un ustensile du service croira qu'on l'y avait déposée la veille avec l'intention de la consacrer, et, la voyant tout de même versée, en tirera une conclusion fausse.
Rachi nomme le péril : horva, la brèche. L'erreur ne reste pas théorique, elle deviendra une pratique — on croira que ein lina moélet be-nessakhim, que la nuit passée n'invalide pas les libations.
Rabbi Yannai a dit au nom de Rabbi Zera : tu peux même dire qu'il y a un chiour (une mesure) pour l'eau, et que les kelei charet ne consacrent qu'avec daat (une intention) — et [la raison de la Michna est] un décret, de peur que l'on dise qu'il les a remplies pour le kidouch yadayim ve-raglayim (la sanctification des mains et des pieds).
R. Yannai propose la réponse la plus concessive des trois : il accorde à son adversaire les deux prémisses qui devraient faire tomber le décret. Premièrement, il y a bien un chiour pour l'eau du nissoukh — trois logs — de sorte qu'une barrique, qui en contient davantage, ne saurait être consacrée pour cet usage. Deuxièmement, les kelei charet exigent le daat. Sur le papier, plus rien ne peut se consacrer : le décret devrait être sans objet.
La faille est ailleurs. Il existe un second usage de l'eau consacrée dans le Temple, qui, lui, n'a aucune limite de quantité : le kidouch yadayim ve-raglayim. Rachi rappelle que cette sanctification n'est valable qu'avec une eau consacrée — à l'image du kiyor, oint du chemen ha-michha et qui consacre son eau — et il mentionne le kiton d'or préparé à Yom Kippour en l'honneur du Cohen gadol (Yoma 43b), lui aussi consacré. Pour cet usage, cent logs seraient encore adaptés au vase, donc consacrés.
Le spectateur du lendemain n'a donc même pas besoin d'imaginer une infraction : il lui suffit de supposer une autre destination. Et il aboutit à la même conclusion fausse — ein lina moelet be-nessakhim —, ce que Rachi nomme la horva.
« Si elle s'est renversée ou si elle est restée découverte, etc. » — et pourquoi [serait-elle invalide] ? Qu'on la fasse passer par une mesannenet (un filtre) !
Dirons-nous que notre Michna n'est pas conforme à Rabbi Nehemia ? Car il a été enseigné : une mesannenet est sujette au guilouy (l'interdit de ce qui est resté découvert).
Rabbi Nehemia a dit : quand cela ? Lorsque le [vase] inférieur est découvert ; mais lorsque le [vase] inférieur est couvert, même si le supérieur est découvert, elle n'est pas sujette au guilouy — car le venin du serpent est semblable à une éponge : il flotte et reste en place.
La Guemara revient au dernier membre de la Michna : si l'eau nichpekha (s'est renversée) ou nitgaleta (est restée découverte), on la remplace par l'eau du kiyor, car le vin et l'eau restés découverts sont invalides pour l'autel. L'interdit de guilouy vise le risque qu'un serpent ait bu et laissé son venin ; Rachi en donne la durée exacte : le temps qu'un serpent sorte de sous l'anse du vase, boive et regagne son trou (Houlin 10a).
L'objection est technique : liaavir be-mesannenet, qu'on la filtre. Rachi décrit l'objet — le kolier en langue vernaculaire, ce tamis suspendu que les marchands utilisaient pour filtrer le konditon (vin aromatisé aux poudres d'apothicaire) au-dessus d'un récipient. La Guemara suggère alors que notre Michna contredirait R. Nehemia.
Car R. Nehemia énonce une règle physique : le venin est comme une éponge, il flotte et reste en place. Il ne traverse donc pas le filtre. Ce qui compte n'est plus le vase du haut mais celui du bas : si le vase inférieur est couvert, l'eau recueillie est saine. Le point de bascule est déplacé.
Tu peux même dire [que notre Michna est] conforme à Rabbi Nehemia : dis que Rabbi Nehemia a énoncé [sa permission] pour le hedyot (l'homme ordinaire) — mais pour le gavoha (le Très-Haut, c'est-à-dire l'autel), l'a-t-il dit ? Et Rabbi Nehemia ne tient-il donc pas : « Présente-le donc à ton gouverneur : t'agréera-t-il, te fera-t-il bon visage ? dit l'Éternel Tsevaot » (Malachie 1,8) ?!
La réponse dissout l'objection sans rien retirer à R. Nehemia. Sa règle physique reste vraie — le venin flotte — et sa permission reste valable : pour la consommation profane, l'eau filtrée est buvable. Mais la question posée n'est pas la même des deux côtés. Pour le hedyot, le critère est négatif : y a-t-il un danger ? Non — donc c'est permis. Pour le gavoha, le critère est positif : cette eau est-elle digne d'être offerte ?
Le verset de Malachie est l'axe de toute la halakha des korbanot sur ce point : Hakrivehou na le-fehatekha — présente donc ton offrande à ton gouverneur, et vois s'il l'accepte. Ce qu'on n'oserait pas mettre devant un dignitaire humain, on ne le pose pas sur l'autel. Une eau rattrapée par un filtre est peut-être potable ; elle n'est pas mouvhar, choisie.
La formule ve-leit lei le-Rabbi Nehemia — R. Nehemia ne tiendrait-il pas ce verset ? — est une question rhétorique : nul ne conteste ce principe, il est donc superflu de supposer une divergence entre lui et la Michna.
Hadran alakh — nous reviendrons vers toi, [chapitre] Loulav ve-arava.
Formule de clôture du quatrième chapitre de Souccot, Loulav ve-arava. La racine araméenne hadar signifie « revenir » : nous reviendrons vers toi, chapitre que nous quittons — une promesse d'y retourner, et non un adieu.
MICHNA. La flûte [se joue] cinq ou six [jours].
C'est la flûte du Beit ha-choeva (le Lieu du puisage), qui ne repousse ni le Chabbat ni le Yom tov.
Première Michna du cinquième chapitre, Hé-halil. Le halil est la flûte jouée pendant les nuits de la Simhat beit ha-choeva, la réjouissance du puisage — Rachi rattache la joie au nissoukh ha-mayim, en citant ou-cheavtem mayim be-sasson, « vous puiserez de l'eau dans l'allégresse » (Isaie 12,3).
Le compte « cinq ou six » se calcule par soustraction, comme l'explique Rachi. Souccot dure sept jours ; la flûte du Beit ha-choeva ne repousse ni le Chabbat ni le Yom tov. Si le premier jour de fête tombe un Chabbat, les deux empêchements coïncident sur une seule journée et il reste six jours de hol ha-moed : la flûte joue six jours. Si le Yom tov tombe en semaine, deux journées distinctes sont perdues — le Yom tov et le Chabbat de hol ha-moed — et il n'en reste que cinq.
Tossefot pose deux questions. Pourquoi la Michna n'adopte-t-elle pas la formulation de 42b (« comment cela ? ») ? Pour pouvoir enchaîner sur chel beit ha-choeva — précision dont la Guemara tirera un dioukk : cette flûte ne repousse pas le Chabbat, mais celle du korban, elle, le repousse. Et si l'on objecte que la flûte n'est interdite que par crainte qu'on répare un instrument, alors que ein chevout ba-mikdach (il n'y a pas d'interdit rabbinique de chevout au Temple), Tossefot répond : le Beit ha-choeva fait exception, car il n'est que simha yetera, une joie surajoutée — non un service.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).