Sougya : Ce folio poursuit la question ouverte plus haut : l'essentiel du chant léviticque au Temple est-il la voix (ikkar chira be-fé) ou l'instrument (be-kli) ? La Guemara propose d'y voir une mahloket tannaitique déjà formulée dans Arakhin, où trois tannaim divergent sur l'identité des musiciens -- esclaves de Cohanim (R.
Meir), Israélites de lignée (R. Yossi), Leviim (R.
Hanina ben Antigonos). Le rapprochement est réfuté par le cas de R.
Yossi, qui ne loge dans aucune des deux cases : tous tiennent donc ikkar chira be-fé, et leur divergence porte sur un simple fait historique, dont la nafka mina est méalin mi-doukhan -- l'estrade fait-elle présomption de lignée et de droit au maasser ? Vient ensuite R.
Yirmeya bar Abba, qui inverse la lecture de Rav Yossef : la mahloket sur le halil porte sur le chir chel choéva, non sur celui du korban. Une baraita puis le dioukk de notre Michna réfutent Rav Yossef sur deux points -- teyouvta be-tartei.
Les deux versets des Chroniques (Hizkiyahou et Chelomo) sont alors produits et retournés de part et d'autre, chaque camp lisant chez l'autre l'accompagnement plutôt que l'essentiel. Le folio s'achève sur la Michna célèbre : celui qui n'a pas vu la Simhat beit ha-choéva n'a jamais vu de réjouissance de sa vie.
[Cette divergence est] comme [celle des] Tannaim, car il a été enseigné : c'étaient des esclaves de Cohanim — paroles de Rabbi Meir. Rabbi Yossi dit : [c'étaient] la famille de Beit ha-Pegarim et la famille de Beit Tzipparya, et ils étaient d'Emmaüs — [des Israélites] qui mariaient [leurs filles] à la kehouna (la prêtrise).
La Guemara tente de rattacher la question en cours — ikkar chira be-fé ou be-kli (l'essentiel du chant est-il la voix ou l'instrument ?) — à une divergence tannaitique déjà constituée. Rachi le précise d'emblée : la Michna citée vient du traité Arakhin (10a), et elle porte sur ceux qui tenaient les instruments au moment du chant qui accompagne le korban.
R. Meir dit qu'il s'agissait d'esclaves de Cohanim — le statut le plus bas envisageable. R. Yossi refuse cette version : c'étaient des Israélites de deux familles nommées, Beit ha-Pegarim et Beit Tzipparya, originaires d'Emmaüs. La précision finale n'est pas décorative : chehayou massiin la-kehouna, ils mariaient leurs filles à des Cohanim. Rachi explique que c'étaient des Israélites meyouhassim, de lignée assez établie pour que leurs veuves et leurs filles soient aptes à épouser un Cohen — ce qui exige une généalogie vérifiée.
Tossefot ouvre ici une difficulté latérale : si l'on conclut que tous tiennent ikkar chira be-fé, comment cette même Michna d'Arakhin peut-elle enseigner que la flûte joue huit jours de la fête, ce qui suppose nécessairement un Chabbat ? La réponse tient au principe ein chevout ba-mikdach (les interdits rabbiniques de chevout ne s'appliquent pas au Temple) ; le Yerouchalmi, lui, attribue la reicha à R. Yossi be-R. Yehouda.
Rabbi Hanina ben Antigonos dit : c'étaient des Leviim. N'est-ce pas sur ceci qu'ils divergent : celui qui dit que c'étaient des esclaves tient que l'essentiel du chant est par la bouche ; et celui qui dit que c'étaient des Leviim tient que l'essentiel du chant est par l'instrument ?
La troisième opinion complète le tableau : pour R. Hanina ben Antigonos, seuls des Leviim tenaient les instruments. Rachi ajoute la conséquence négative que la formule implique : des Israélites y seraient passoul (invalides).
La Guemara propose alors sa lecture doctrinale. Si de simples esclaves pouvaient tenir les instruments, c'est que l'orchestre n'est pas le service lui-même mais son accompagnement — donc ikkar chira be-fé. Si au contraire l'instrument exige un Levi, comme le chant vocal, c'est qu'il est lui-même l'avoda — donc ikkar chira be-kli. Le raisonnement passe du statut du musicien au statut de la musique : plus l'exécutant doit être qualifié, plus l'acte est du service.
Et peux-tu le penser ainsi ?! Rabbi Yossi, que tient-il donc ?
S'il tient que l'essentiel du chant est par la bouche — alors même des esclaves conviendraient aussi ! Et s'il tient que l'essentiel du chant est par l'instrument — alors des Leviim oui, mais des Israélites non !
Ve-tisbera — « et peux-tu vraiment le penser ? » — est la formule par laquelle la Guemara teste une identification proposée. Elle applique l'hypothèse à la position médiane, celle de R. Yossi, et montre qu'elle n'y entre pas.
Le test est une alternative exhaustive : R. Yossi doit bien tenir l'une des deux positions. S'il tient be-fé, l'instrument est secondaire et des esclaves suffiraient — pourquoi alors exiger des Israélites de lignée ? S'il tient be-kli, l'instrument est l'avoda et seuls des Leviim peuvent le tenir — pourquoi alors parler d'Israélites ? Les deux branches échouent, l'une par excès d'exigence, l'autre par défaut.
La leçon de méthode est nette : une divergence tripartite ne se laisse pas replier sur une alternative binaire. Le troisième terme — l'Israélite de lignée — n'a de place dans aucune des deux doctrines, et c'est lui qui fait tomber tout le rapprochement.
Plutôt : de l'avis de tous, l'essentiel du chant est par la bouche. Et c'est sur ceci qu'ils divergent : l'un tient que l'événement s'est passé ainsi, et l'autre tient que l'événement s'est passé ainsi.
La Guemara retire donc l'enjeu doctrinal de cette Michna. De-koulei alma ikkar chira be-fé : les trois tannaim s'accordent que l'essentiel du chant est la voix, et l'instrument n'est qu'un accompagnement.
Reste alors une divergence d'un tout autre ordre : mar savar hakhi hava maasse — « l'un tient que l'événement s'est passé ainsi ». Ce n'est plus une question de principe mais de fait historique : qui, concrètement, montait sur le doukhan avec les instruments ? Chaque tanna rapporte l'usage du Temple différemment.
Une telle divergence peut sembler sans portée. La Guemara va précisément demander, au segment suivant, ce qui en dépend — car un désaccord purement factuel entre tannaim n'a sa place dans la Michna que s'il commande une halakha.
Quelle en est la nafka mina (la conséquence pratique) ? C'est sur [la question de savoir si] l'on élève depuis le doukhan (l'estrade) quant au yohassin (la lignée) et quant au maasser qu'ils divergent.
La question le-mai nafka mina exige qu'un désaccord factuel produise une conséquence pratique. La réponse est mealin mi-doukhan : le seul fait d'avoir vu un homme se tenir sur l'estrade des Leviim suffit-il à l'élever, c'est-à-dire à lui reconnaître le statut de Levi sans autre enquête ?
Rachi explique le mécanisme : celui qu'on voit sur le doukhan parmi les Leviim n'a pas besoin d'être vérifié, ni pour lui donner en mariage une femme de lignée avérée, ni pour lui remettre le maasser richone (la première dîme, qui revient au Levi) — car c'est justement pour éviter toute confusion qu'on n'y faisait monter que des Leviim.
Toute la logique est donc rétrospective : la rigueur de l'usage ancien détermine la force probante du spectacle. Si des esclaves y montaient, l'estrade ne prouve rien ; si seuls des Leviim y montaient, elle prouve tout. Tossefot conteste ce sens de lecture — il faudrait selon lui aller du fait vers la halakha, et non l'inverse — mais reconnaît qu'Arakhin 11a soutient la version de Rachi.
Celui qui dit que c'étaient des esclaves tient : on n'élève pas depuis le doukhan, ni quant au yohassin ni quant au maasser. Celui qui dit que c'étaient des Israélites tient : on élève depuis le doukhan quant au yohassin, mais non quant au maasser.
Et celui qui dit que c'étaient des Leviim tient : on élève depuis le doukhan, tant quant au yohassin que quant au maasser.
Les trois positions se rangent maintenant sur une échelle continue, du plus permissif au plus strict, et chaque cran de rigueur dans l'usage ancien ajoute un cran de force probante au doukhan.
Pour R. Meir, des esclaves y montaient : on n'a donc pris aucune précaution, et l'estrade ne prouve rien — ni la lignée, ni le droit au maasser. Pour R. Yossi, on évitait les esclaves mais on tolérait des Israélites : l'estrade écarte donc le soupçon d'un statut infamant et vaut pour le yohassin, mais elle ne prouve pas qu'on ait affaire à un Levi — donc pas de maasser. Pour R. Hanina ben Antigonos, seuls des Leviim y montaient : l'estrade prouve tout.
Rachi souligne l'articulation exacte pour la position de R. Yossi : « mais non pour les maassrot » — parce qu'on ne s'est pas gardé d'y placer des Israélites. Le même spectacle porte donc deux niveaux d'information différents selon la discipline qui régnait sur l'estrade.
Et Rabbi Yirmeya bar Abba a dit : la divergence porte sur le chant du [Beit ha-]choéva (du puisage), car Rabbi Yossi be-Rabbi Yehouda tient que la simha yetera (la joie surajoutée) elle aussi repousse le Chabbat, tandis que les Rabbanan tiennent que la simha yetera ne repousse pas le Chabbat. Mais quant au chant du korban, de l'avis de tous c'est une avoda (un service), et il repousse le Chabbat.
La sougya change d'objet et revient à la divergence sur le halil (la flûte) laissée plus haut. Rachi le note : ce que dit ici R. Yirmeya bar Abba se rattache à la mahloket entre R. Yossi be-R. Yehouda et les Rabbanan, et il diverge d'avec Rav Yossef.
Sa thèse est l'exact renversement de celle de Rav Yossef. Pour lui, ce qui est en débat, c'est la musique de la Simhat beit ha-choéva : R. Yossi be-R. Yehouda estime que même une simha yetera — une joie surajoutée, qui n'est pas un service du Temple — repousse le Chabbat ; les Rabbanan le refusent. Quant à la musique qui accompagne le korban, elle n'est pas discutée : c'est une avoda, et une avoda repousse le Chabbat.
Rachi donne la raison de fond du côté de R. Yossi : la joie du puisage est une joie de mitsva, et jouer de la flûte n'est de toute manière pas une melakha de Torah — ce n'est qu'un chevout, un interdit rabbinique, que l'on peut écarter devant une telle joie.
On objecte : le chant du [Beit ha-]choéva repousse le Chabbat — paroles de Rabbi Yossi be-Rabbi Yehouda. Et les Sages disent : même le Yom tov il ne repousse pas.
[C'est] une réfutation de Rav Yossef ! Réfutation.
Une baraita est produite, et elle détruit la première moitié de la position de Rav Yossef. Celui-ci soutenait que R. Yossi be-R. Yehouda concède que le chant du choéva ne repousse pas le Chabbat — la divergence ne portant, selon lui, que sur le chant du korban. Or la baraita lui met dans la bouche exactement le contraire : chir chel choéva doheh et ha-Chabbat.
La formule teyouvta ... teyouvta, répétée, est la marque la plus forte de la Guemara : la réfutation n'est pas seulement proposée, elle est acceptée. La position de Rav Yossef est écartée, non pas amendée.
Dirons-nous : c'est sur le chant du [Beit ha-]choéva qu'ils divergent, mais quant au chant du korban, de l'avis de tous il repousse le Chabbat ? Dirons-nous que ce sera une réfutation de Rav Yossef sur deux points !
La Guemara pousse l'avantage. Si la baraita ne discute que du chant du choéva, c'est apparemment que sur le chant du korban personne ne diverge — les Rabbanan eux-mêmes concèdent qu'il repousse le Chabbat. Or Rav Yossef affirmait que c'est précisément là que se situait la mahloket.
Rachi tient à préciser le registre de la phrase : « mais quant au chant du korban il repousse » n'est pas une affirmation mais une question, une interrogation formulée comme un dioukk. Et il détaille l'arithmétique de la double réfutation : sur le choéva, Rav Yossef est réfuté par la parole de R. Yossi ; sur le korban, il le serait par le silence des Rabbanan. D'où teyouvta be-tartei — une réfutation sur deux points.
Rav Yossef pourra te dire : ils divergent quant au chant du [Beit ha-]choéva, et il en va de même pour celui du korban. Et si c'est sur le chant du choéva qu'ils divergent [expressément], c'est pour te faire connaître la force de Rabbi Yossi be-Rabbi Yehouda : même celui du choéva aussi, il [le] repousse.
Rav Yossef ne peut plus sauver le premier volet — la baraita l'a définitivement réfuté sur R. Yossi. Il tente donc de sauver le second : la baraita mentionne le choéva, mais cela n'implique nullement que le korban soit hors débat. Ils divergent sur les deux.
L'argument invoqué est un procédé de rédaction classique : le-hodiakha kohho, « pour te faire connaître la force » d'un maître. Une baraita choisit parfois le cas extrême plutôt que le cas central, afin de montrer jusqu'où va une opinion. Ici, dire que R. Yossi fait repousser même la joie surajoutée du puisage est plus fort que de le dire du chant du korban.
Rachi résume la portée exacte de la manœuvre : « et il en va de même pour le korban — et des Rabbanan tu ne le réfuteras pas ». Rav Yossef ne cherche plus à gagner, seulement à bloquer la seconde réfutation.
Mais n'est-il pas enseigné [dans notre Michna] : « c'est là la flûte du Beit ha-choéva, qui ne repousse ni le Chabbat ni le Yom tov » ? — « c'est là » celle qui ne repousse pas, mais celle du korban repousse : de qui est-ce [donc] ? Si l'on dit Rabbi Yossi be-Rabbi Yehouda — n'a-t-il pas dit que le chant du choéva lui aussi repousse !
Plutôt, n'est-ce pas les Rabbanan — et [c'est donc] une réfutation de Rav Yossef sur deux points ! Réfutation.
Le coup de grâce vient de notre propre Michna, par la force du mot zehou — « c'est là ». Un tel démonstratif est toujours restrictif : en disant « c'est là la flûte du Beit ha-choéva qui ne repousse pas », la Michna exclut implicitement une autre flûte, celle du korban, qui, elle, repousse.
Reste à identifier l'auteur de la Michna. Ce ne peut être R. Yossi be-R. Yehouda, puisque pour lui même le choéva repousse le Chabbat. Ce sont donc les Rabbanan — et l'on voit qu'ils concèdent pour le korban. La seconde moitié de Rav Yossef tombe à son tour : teyouvta be-tartei, réfutation sur les deux points, acceptée.
Rachi signale au passage une variante textuelle : il ne faut pas lire ve-ha ala katani mais simplement ve-ha katani — la citation vient de la Michna elle-même, non d'une baraita qui la commenterait.
Quelle est la raison de celui qui dit que l'essentiel du chant est par l'instrument ? Car il est écrit : « Et Hizkiyahou dit d'offrir l'ola (l'holocauste) sur l'autel ; et au moment où commença l'ola, commença le chant de l'Éternel, et les trompettes, et par le moyen des instruments de David roi d'Israël » (II Chroniques 29,27).
La Guemara revient à la question de fond et demande à chaque camp son appui scripturaire. Pour celui qui tient ikkar chira be-kli, le verset est celui de la restauration du service par le roi Hizkiyahou.
La force de la preuve tient à la construction de la phrase. Le verset dit héhel chir Hachem, « commença le chant de l'Éternel », puis enchaîne sans rupture ve-al yedei kelei David, « et par le moyen des instruments de David ». Rachi tire le fil : le verset appelle les instruments de David « chant de l'Éternel ». Si l'Écriture désigne l'orchestre du nom même du chant sacré, c'est que l'instrument n'est pas un accompagnement mais le chant lui-même.
Quelle est la raison de celui qui dit que l'essentiel du chant est par la bouche ? Car il est écrit : « Et ce fut comme un seul, pour les trompettes et pour les chantres, pour faire entendre une seule voix » (II Chroniques 5,13).
Le camp adverse produit le verset de l'inauguration du Temple par Chelomo. L'argument, selon Rachi, est un argument du silence : le verset nomme les mchorérim (les chantres) et les mhatsetsérim (les trompettes), et rien d'autre — aucun instrument de musique n'y figure. Et Rachi ajoute la précision indispensable : les hatsotserot ne sont pas des kelei chir, elles ne servent pas à l'accompagnement musical, mais aux sonneries qui ponctuent les temidim et les moussafim.
Tossefot refuse cette lecture et corrige. Le verset, cité en entier, mentionne bel et bien les cymbales et les kelei ha-chir ! L'argument du silence est donc faux. La vraie déduction est ailleurs : le verset scinde deux louanges successives. D'abord, à propos du chant vocal, « pour faire entendre une seule voix, pour louer et rendre grâce à l'Éternel » ; ensuite seulement, à propos des instruments, « et en louant l'Éternel : car Il est bon ».
C'est cette ordre qui prouve : la voix constitue la première louange, l'instrument n'intervient que dans une seconde, et son rôle est levassouméi kala — adoucir, embellir la voix.
Et l'autre aussi [— celui qui tient que l'essentiel est par la bouche —], n'est-il pas écrit « Et Hizkiyahou dit » ! Voici ce que [le verset] veut dire : « commença le chant de l'Éternel » — par la bouche ; « par le moyen des instruments de David roi d'Israël » — pour adoucir la voix.
Chaque camp doit maintenant neutraliser le verset de l'autre. Celui qui tient be-fé relit le verset de Hizkiyahou en y introduisant une coupure : la proposition héhel chir Hachem désigne le chant proprement dit, celui de la bouche ; la suite, al yedei kelei David, ne le définit pas mais indique par quel moyen il est enrichi.
La clé est le terme levassouméi kala — littéralement « pour parfumer la voix ». L'instrument ne fait pas le chant : il l'assaisonne. Le verset ne dit donc plus « le chant, c'est l'instrument », mais « le chant, avec l'appui de l'instrument ». La preuve adverse est désamorcée sans qu'un mot du verset soit écarté.
Et l'autre aussi [— celui qui tient que l'essentiel est par l'instrument —], n'est-il pas écrit « et ce fut comme un seul, pour les trompettes et pour les chantres » ! Voici ce que [le verset] veut dire : les chantres sont à l'image des trompettes — de même que les trompettes [font entendre leur son] par un instrument, de même les chantres [font entendre le leur] par un instrument.
Symétriquement, le camp be-kli retourne le verset de Chelomo, et par un procédé différent : non plus une coupure, mais une analogie de position. Puisque le verset accole mhatsetsérim et mchorérim dans une même formule — « comme un seul » —, il faut lire les seconds à l'image des premiers.
La formule domia de- (« à l'image de ») est un outil courant : deux termes juxtaposés dans un même membre de phrase se lisent l'un par l'autre. Or le trompette produit son son par un instrument ; donc le chantre aussi. Le verset, loin de prouver le contraire, devient un appui pour be-kli.
Aucun des deux versets ne tranche donc. C'est le trait remarquable de cette sougya : la Guemara conclut sur le principe (de-koulei alma ikkar chira be-fé, seg. 3) par un raisonnement interne aux positions tannaitiques, et non par l'Écriture — laquelle se laisse lire dans les deux sens.
MICHNA. Celui qui n'a pas vu la Simhat beit ha-choéva (la réjouissance du Lieu du puisage) n'a jamais vu de réjouissance de sa vie.
À l'issue du premier jour de fête de la fête [de Souccot], on descendait à la Ezrat nachim (le parvis des femmes), et l'on y faisait un tikoun gadol (un grand aménagement). Il y avait là des menorot d'or, et quatre sfalim (bassins) d'or à leur sommet, et quatre échelles pour chacune d'elles, et quatre jeunes gens d'entre les pirhei kehouna (les jeunes Cohanim), tenant en main des cruches de cent vingt logs, qu'ils versaient dans chaque bassin.
Des culottes usées des Cohanim et de leurs ceintures, ils tiraient [des bandes], et avec elles ils allumaient. Et il n'y avait pas de cour à Jérusalem qui ne fût éclairée par la lumière du Beit ha-choéva.
La Michna ouvre le morceau le plus célèbre du traité par une formule absolue : mi che-lo raa Simhat beit ha-choéva, lo raa simha mi-yamav. Le décor est d'abord topographique : on descend à la Ezrat nachim — Rachi précise que les Cohanim et les Leviim descendent de la Ezrat Israël, plus haute, vers le parvis des femmes situé en contrebas, sur la pente de la montagne. Le tikoun gadol — dont la Guemara expliquera qu'il s'agissait de séparer hommes et femmes — reste ici une simple allusion.
Suit une énumération ordonnée par le chiffre quatre : quatre sfalim d'or au sommet de chaque menora, quatre échelles par menora, quatre jeunes gens des pirhei kehouna, chacun montant à son échelle avec une cruche de cent vingt logs d'huile à verser dans son bassin.
Les mèches sont taillées dans les vêtements usés : les mikhnassaïm (culottes) et les avnetim (ceintures) hors d'usage, que Rachi rattache aux bigdei serad appartenant au public ; mafki'in signifie qu'on les défaisait et les déchirait. Tossefot s'étonne qu'on ne mentionne pas la ketonet, elle aussi de lin — question à laquelle le Ben Yehoyada répondra par ce que chaque vêtement expie. Enfin Rachi explique la portée de la lumière : les menorot montaient à cinquante coudées, le Har ha-Bayit dominait la ville, et le mur oriental fermant la Ezrat nachim était bas (Yoma 16a) — la clarté passait par-dessus et atteignait toutes les cours.
Les hassidim (les hommes pieux) et les anshéi maasse (les hommes d'action) dansaient devant eux
La Michna passe des objets aux hommes. Ce ne sont ni les Cohanim en fonction ni les Leviim qui mènent la danse, mais les hassidim et les anshéi maasse — deux catégories définies par la conduite et non par la naissance. La suite, que le folio 51b poursuivra, décrit les torches lancées et rattrapées et les chants qu'ils faisaient entendre.
Le Ben Yehoyada, cité au segment précédent, lit déjà ce détail : les torches tenues en main signifient que les paroles de Torah doivent aboutir à l'acte — maasse, la racine même de anshéi maasse — car l'acte se rapporte à la main.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).