Sougya : Le folio achève d'abord la sougya du chofar : pourquoi la parole de Rav Kahana -- il n'y a entre tekia et teroua rien du tout -- ne peut se comprendre que selon Rabbi Yehouda, pour qui tekia-teroua-tekia forment une seule sonnerie. Puis s'ouvre toute la sougya du DÉCOMPTE des sonneries au Temple, en commentaire de la michna qui fixe un plancher de vingt et une et un plafond de quarante-huit.
Trois questions s'enchaînent : où placer la dernière série de trois sonneries de la fête -- au dixième degré (les Rabbanan) ou sur l'autel (Rabbi Eliezer ben Yaakov, position de notre michna) ? La beraita rapportée du Sud par Rabbi Aha bar Hanina -- on sonne pour chaque moussaf séparément -- est-elle compatible avec le plafond de quarante-huit ?
Rabbi Zera essaie de sauver le calcul en supprimant les trois sonneries des portes le Chabbat ; Rava le réfute rudement (maan haï de-lo hach le-kimheh, qui n'a cure de sa farine) et tranche autrement : le Chabbat on ne puise pas l'eau. Reste alors Roch Hachana tombant un Chabbat, avec ses trois moussafim -- et la guemara doit recourir à tana ve-chayer, en produisant un second cas omis : la veille de Pessa'h, où les vingt-sept sonneries du Hallel des trois groupes d'égorgeurs complètent elles aussi les quarante-huit.
Ce que tu aurais pu dire : [Rav Kahana parlerait] même selon les Rabbanan, et [ce serait] pour exclure Rabbi Yo'hanan, qui a dit : celui qui a entendu neuf sonneries en neuf heures de la journée s'est acquitté. [C'est pourquoi] il nous l'enseigne [que Rav Kahana suit uniquement Rabbi Yehouda].
La guemara achève l'établissement de la parole de Rav Kahana : ein bein tekia li-teroua ve-lo kloum -- entre la tekia et la teroua, rien du tout. On avait demandé pourquoi il fallait préciser qu'il parle selon Rabbi Yehouda : n'était-ce pas évident ? Réponse : sans cette précision, on aurait pu lire sa phrase autrement.
La hava amina (supposition initiale) est celle-ci : Rav Kahana parlerait même selon les Rabbanan, pour qui tekia et teroua sont deux sonneries distinctes, et il viendrait seulement interdire une pause prolongée -- c'est-à-dire prendre position contre Rabbi Yo'hanan, qui admet un intervalle illimité (neuf sonneries étalées sur neuf heures de la journée acquittent encore).
Rachi précise le contenu de ces neuf sonneries : ce sont les neuf de Roch Hachana selon la Torah -- trois pour malkhouyot (tekia, teroua, tekia), trois pour zikhronot, trois pour chofarot. Si nous en sonnons davantage aujourd'hui, c'est à cause du safek sur la nature de la teroua : nous ne savons pas si c'est genouhei (gémissement) ou yeloulei (sanglot).
Et dis effectivement qu'il en est ainsi ! -- Si c'était le cas, que signifierait « et rien du tout » ?
La guemara accepte un instant la hava amina : et pourquoi ne pas dire, en effet, que Rav Kahana suit les Rabbanan et ne vise que Rabbi Yo'hanan ?
La réfutation tient à un seul mot. Rav Kahana n'a pas dit « il n'y a pas de pause prolongée » ; il a dit ve-lo kloum -- et rien du tout. Cette expression, note Rachi, implique que même une pause brève est exclue. Or les Rabbanan tolèrent la pause brève ; seul Rabbi Yehouda, pour qui les trois sonneries forment une unité indivisible, exige qu'il n'y ait rigoureusement rien entre elles.
« La veille du Chabbat qui tombe pendant la fête, etc. » -- et pourtant [la michna] n'enseigne pas « au dixième degré ». Selon qui est notre michna ?
C'est Rabbi Eliezer ben Yaakov. Car il a été enseigné : trois [sonneries] au dixième degré ; Rabbi Eliezer ben Yaakov dit : trois sur l'autel.
Nouvelle sougya, qui va occuper tout le reste du folio : le décompte des sonneries au Temple. La michna (53b) a énuméré les quarante-huit sonneries de la veille de Chabbat tombant pendant Souccot : trois pour l'ouverture des portes, trois à la porte haute, trois à la porte basse, trois pour le puisage de l'eau, trois sur l'autel, neuf pour le tamid du matin, neuf pour celui de l'après-midi, neuf pour le moussaf, trois pour faire cesser le travail et trois pour séparer le saint du profane.
La guemara relève une absence : la michna ne mentionne nulle part le dixième degré (le-maala asirit), c'est-à-dire la dixième des quinze marches qui descendent de la cour d'Israël à la Ezrat nachim. Or une beraita connaît une position où l'on sonne précisément là. Notre michna n'est donc pas de tout le monde : elle est de Rabbi Eliezer ben Yaakov, qui place cette série de trois sur l'autel.
Celui qui dit « au dixième degré » ne dit pas « sur l'autel », et celui qui dit « sur l'autel » ne dit pas « au dixième degré ».
Précision décisive pour la suite du calcul : les deux positions ne s'additionnent pas. Le total des sonneries propres à la fête reste de douze dans les deux cas -- trois à la porte haute, trois à la porte basse, trois pour le puisage, et une quatrième série de trois dont seul l'emplacement est en débat.
C'est ce qui rend l'argument du segment précédent valide : si les deux emplacements pouvaient coexister, l'absence du dixième degré dans la michna ne prouverait rien. Puisqu'ils s'excluent, cette absence identifie l'auteur de la michna.
Quelle est la raison de Rabbi Eliezer ben Yaakov ? Puisqu'il a déjà sonné pour l'ouverture des portes, pourquoi aurais-je besoin qu'il sonne au dixième degré ?
Celui-ci n'est pas une porte ! Dès lors, [sonner] sur l'autel est préférable.
Et les Rabbanan tiennent : puisqu'il a déjà sonné pour le puisage de l'eau, pourquoi [sonner] sur l'autel ? Dès lors, le dixième degré est préférable.
Chaque position élimine la série qui lui paraît faire doublon, et garde l'autre.
Rabbi Eliezer ben Yaakov : les sonneries de ce cortège sont des sonneries de passage -- on sonne aux portes. Puisqu'on a déjà sonné pour l'ouverture des portes, sonner encore au dixième degré n'ajoute rien : haï lav chaar hou, celui-ci n'est pas une porte, une marche d'escalier ne marque aucun seuil. La quatrième série ira donc à l'aboutissement du trajet, sur l'autel.
Les Rabbanan raisonnent en sens inverse : puisqu'on a déjà sonné pour le puisage de l'eau, sonner de nouveau sur l'autel redoublerait le même acte -- l'eau puisée est l'eau versée. Mieux vaut jalonner le trajet ; et le dixième degré, explique Rachi, n'est qu'un repère convenu pour savoir où l'on sonne. Rachi ajoute la logique d'ensemble : toutes ces sonneries surnuméraires de la fête ne sont là que pour ou-cheavtem mayim be-sasson -- « vous puiserez de l'eau dans la joie » ; les rattacher toutes au parcours de l'eau rend la chose manifeste. Le nombre douze, lui, est acquis par tradition.
Lorsque Rabbi Aha bar Hanina vint du Sud, il apporta une beraita en main : « Et les fils d'Aharon, les kohanim, sonneront des trompettes » (Bamidbar 10,8) -- or le verset n'a pas besoin de dire « sonneront », puisqu'il est déjà dit « et vous sonnerez des trompettes sur vos holocaustes et sur vos sacrifices de chelamim » (Bamidbar 10,10). Que vient donc enseigner « sonneront » ? -- Tout se sonne selon les moussafim.
C'est lui qui l'enseignait et c'est lui qui l'expliquait : cela veut dire qu'on sonne pour chaque moussaf en particulier.
Rabbi Aha bar Hanina rapporte de Judée (darroma, le Sud) une beraita fondée sur un mot superflu (yitor). Le verset de Bamidbar 10,8 dit : « et les fils d'Aharon, les kohanim, sonneront des trompettes ». Le verbe est de trop : deux versets plus loin, la Torah a déjà prescrit de sonner sur les offrandes. Rachi précise qu'il aurait suffi d'écrire « et les fils d'Aharon, avec les trompettes ».
Le mot surnuméraire enseigne donc une règle nouvelle : ha-kol lefi ha-moussafin tokin -- tout se sonne selon les moussafim. La guemara note que la formule est obscure et que celui qui transmet la beraita est aussi celui qui en donne l'explication (hou tani lah ve-hou amar lah) : on sonne pour chaque moussaf séparément.
Rachi donne l'exemple : un jour qui porte deux saintetés -- Chabbat et Yom Tov -- exige deux moussafim ; on sonne alors pour chacun. Pour le moussaf du Chabbat on dit le chant du Chabbat avec neuf sonneries réparties sur les trois perakim (arrêts du chant des Leviim), et pour le moussaf du Yom Tov le chant du jour avec neuf sonneries supplémentaires.
Nous avons appris [dans la michna] : la veille du Chabbat qui tombe pendant la fête, il y avait là quarante-huit [sonneries]. Or si c'était exact, qu'il enseigne « le Chabbat qui tombe pendant la fête » -- tu y trouves cinquante et une !
Rabbi Zera dit : parce qu'on ne sonne pas pour l'ouverture des portes le Chabbat.
La règle de Rabbi Aha bar Hanina est mise à l'épreuve du plafond de la michna : « on n'ajoute pas au-delà de quarante-huit ». Or, si l'on sonne une série de neuf par moussaf, le Chabbat tombant pendant Souccot devrait totaliser cinquante et une sonneries : vingt et une du socle quotidien, douze propres à la fête, neuf pour le moussaf de la fête et neuf pour celui du Chabbat. Non seulement la michna aurait dû enseigner ce cas plus riche, mais il contredirait son propre maximum.
Rabbi Zera répond en retranchant trois : les sonneries de l'ouverture des portes ne se font pas le Chabbat. Rachi en donne la raison de fond -- elles ne sont pas une mitsva du korban, de celles que le verset prescrit (« et vous sonnerez des trompettes sur vos holocaustes ») ; elles ne sont qu'un signal, pour que chacun entende et vienne à son maamad et les Leviim à leur doukhan. Un simple signal ne repousse pas le Chabbat. On revient donc à quarante-huit.
Rava dit : quel est celui-là, qui n'a cure de sa farine ! Premièrement : nous avons appris « chaque jour » [vingt et une] ; et de plus : même si elles sont égales entre elles, qu'il enseigne « le Chabbat qui tombe pendant la fête, il y avait là quarante-huit » -- ce dont tu apprendrais deux choses : tu en apprendrais [la position] de Rabbi Eliezer ben Yaakov, et tu en apprendrais [celle] de Rabbi Aha bar Hanina.
L'expression de Rava est une image de meunier : maan haï de-lo hach le-kimheh -- qui est celui-là, qui n'a cure de sa farine ? Rachi l'explique : il moud et laisse passer le son avec la farine sans s'en soucier ; autrement dit, il multiplie des propos sans substance.
Première réfutation. La michna dit bekhol yom -- chaque jour, vingt et une sonneries -- et ces vingt et une incluent les trois de l'ouverture des portes. Si elles ne se faisaient pas le Chabbat, on tomberait au-dessous de vingt et une, en contradiction avec le plancher posé par la michna elle-même (ein pohatin).
Seconde réfutation. Même en admettant la thèse de Rabbi Zera -- Chabbat et veille de Chabbat font alors tous deux quarante-huit --, le choix de la michna reste mauvais. Il fallait enseigner le Chabbat, car ce cas apprend deux nouveautés à la fois : celle de Rabbi Eliezer ben Yaakov (on ne sonne pas au dixième degré) et celle de Rabbi Aha bar Hanina (une série par moussaf). Tandis que la veille de Chabbat n'apprend que la première : les six sonneries de havtala et de havdala avaient déjà été enseignées dans la partie précédente de la michna.
Rava dit plutôt : parce qu'on ne sonne pas pour le puisage de l'eau le Chabbat, de sorte qu'elles sont bien moins nombreuses. -- Et qu'il enseigne aussi Roch Hachana qui tombe un Chabbat, car il y a là trois moussafim : le moussaf de Roch Hachana, le moussaf de Roch Hodech et le moussaf du Chabbat !
La réponse de Rava. Le Chabbat, on ne puise pas l'eau : la michna du chapitre Loulav ve-arava (48b) enseigne que l'eau était déjà puisée depuis la veille. Tombent donc non seulement les trois du puisage, mais toute la série des sonneries propres à la fête -- porte haute, porte basse, porte des Eaux, autel -- et de surcroît les six de la veille de Chabbat. De-batsri touva : il en manque beaucoup. Le Chabbat dans la fête n'est donc nullement un cas de quarante-huit, et la michna n'avait aucune raison de l'enseigner.
La nouvelle objection. Mais alors, qu'elle enseigne Roch Hachana tombant un Chabbat : trois saintetés se rencontrent ce jour-là, donc trois moussafim -- Roch Hachana, Roch Hodech et Chabbat -- soit vingt-sept sonneries, qui s'ajoutent aux vingt et une du socle et donnent exactement quarante-huit. Rachi souligne que l'objection vise Rabbi Aha : si sa règle est vraie, ce cas devait figurer dans la michna. Son absence semble la réfuter.
[Enseigner] la veille du Chabbat qui tombe pendant la fête lui était nécessaire, pour nous enseigner [la position] de Rabbi Eliezer ben Yaakov. -- Est-ce que quelqu'un dit : qu'il enseigne ceci et n'enseigne pas cela ? Qu'il enseigne ceci et qu'il enseigne cela ! -- Le tana a enseigné et a omis. -- Qu'a-t-il donc omis [d'autre], pour qu'il ait omis celui-ci ?
Première tentative de réponse : la michna avait besoin du cas de la veille de Chabbat, car c'est lui qui révèle sa position halakhique -- elle compte les sonneries sans faire figurer le dixième degré, donc elle tranche comme Rabbi Eliezer ben Yaakov.
La guemara rejette l'argument : personne ne demandait de choisir entre les deux cas. Litni ha ve-litni ha -- qu'il enseigne celui-ci et celui-là, puisque chacun apporte une nouveauté propre.
Reste alors le recours classique : tana ve-chayer -- le tana a enseigné et a omis, sans prétendre à l'exhaustivité. Mais la guemara ne l'accepte jamais sans contrôle : mai chayer de-haï chayer -- qu'a-t-il omis d'autre ? Le principe est qu'une omission isolée n'est pas une omission ; si le tana n'avait laissé de côté qu'un seul cas, il l'aurait enseigné. Il faut donc produire au moins un second cas manquant pour que l'omission apparaisse comme un procédé et non comme un oubli.
Il a omis la veille de Pessa'h.
Voici le second cas omis, celui qui valide la réponse tana ve-chayer : la veille de Pessa'h atteint elle aussi quarante-huit sonneries -- vingt et une du socle quotidien et vingt-sept à l'égorgement du Pessa'h.
Rachi expose le calcul : le Pessa'h est égorgé en trois groupes (kitot), l'un après l'autre (Pessahim 64a) ; chaque groupe récite le Hallel trois fois, car les offrandes étaient trop nombreuses pour qu'on achevât l'égorgement avant trois récitations ; et l'on sonne trois sonneries au début de chaque récitation -- soit trois fois trois fois trois. À l'objection tirée de la michna (« bien qu'ils n'aient jamais fait la troisième fois »), Rachi répond qu'ils ne l'ont jamais achevée, mais qu'aucun groupe n'a manqué de la commencer -- et la sonnerie se fait au début, donc rien ne manque au compte.
Tossefot conteste cette lecture sur trois points. D'abord la langue de la michna implique que la troisième récitation n'a jamais même été commencée. Ensuite, on sonne aussi aux rachei perakim, les débuts de section du Hallel -- comme au chant du tamid, où l'on sonne à chaque arrêt et où le peuple se prosterne à chaque sonnerie. Le Hallel ayant deux sections internes (Hodou et Ahavti), un seul Hallel vaut neuf sonneries : trois au début, trois à chaque perek. Trois groupes x neuf = vingt-sept, sans aucune répétition. Enfin, ce n'est pas le groupe qui récite le Hallel mais les Leviim sur leur doukhan, comme l'atteste la Tossefta de Pessahim.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).