Sougya : Le folio achève la démonstration commencée à la fin de 4b : d'où vient que dix tefahim soient la borne d'une soucca valable ? La preuve tient à un calcul -- l'arche fait neuf tefahim, son kapporet un tefah, et c'est au-dessus du kapporet que la voix parle à Moche.
La parole divine s'arrête donc à dix tefahim du sol. Encore faut-il que cette limite soit une loi et non un hasard : c'est le rôle de la baraita de Rabbi Yosse, qui pose que jamais la Chekhina n'est descendue en bas ni Moche et Eliyahou montés en haut.
Quatre versets semblent la contredire -- le Sinaï, le mont des Oliviers, la montée de Moche, la tempête d'Eliyahou -- et quatre fois la réponse rétablit la ligne : au-dessus de dix, en dessous de dix. Quand le verset de Job dit que Moche saisit la face du trône, c'est le trône qui s'est allongé jusqu'à dix.
La seconde moitié du folio traque le tefah du kapporet, que la Torah n'écrit nulle part -- Rabbi Hanina atteste ce silence. On l'emprunte à la misgueret de la table, un tefah explicite, en s'appuyant sur le principe tafasta merouba lo tafasta : devant deux lectures possibles, prendre la petite.
Suivent trois objections en cascade : pourquoi pas le tsits, large de deux doigts seulement ? pourquoi pas le zer, de taille quelconque ? et si le zer est écarté comme simple finition, la misgueret ne l'est-elle pas aussi ? La réponse -- sa misgueret était en dessous, elle portait le plateau -- ne vaut que pour un des deux avis de Menahot.
La guemara change alors de critère : on ne déduit pas un ustensile d'un ustensile, on déduit une chose mesurée par la Torah d'une chose mesurée par la Torah. Le tsits et le zer sortent d'eux-mêmes, leurs dimensions n'étant que rabbiniques.
Rav Houna offre enfin une voie sans analogie : le verset dit sur la face du kapporet, et il n'y a pas de visage de moins d'un tefah. Le folio s'interrompt sur l'objection qui attaque cette lecture, et qui se poursuivra en 5b.
Et il est enseigné dans une baraita : Rabbi Yosse dit -- jamais la Chekhina n'est descendue en bas, et jamais Moche et Eliyahou ne sont montés en haut, ainsi qu'il est dit : Les cieux sont les cieux de l'Éternel, et la terre, Il l'a donnée aux fils de l'homme.
La guemara vient de construire la preuve des dix tefahim : l'arche mesure neuf tefahim de haut, le kapporet qui la couvre en mesure un, et c'est de là, au-dessus du kapporet, que la voix parle à Moche. La parole divine s'arrête donc à dix tefahim du sol. Mais cela ne prouve encore rien : peut-être la voix parlait-elle de là simplement parce que l'arche est haute de neuf, sans qu'aucune loi de domaine ne soit en jeu.
La baraita de Rabbi Yosse est la pièce qui transforme cette observation en principe. Elle pose une frontière : le haut et le bas sont deux domaines étrangers l'un à l'autre, et rien ne les traverse. Le verset des Psaumes est lu comme un partage de territoires -- les cieux à Lui, la terre aux hommes. Si la parole s'est arrêtée à dix tefahim, ce n'est pas un accident de mobilier : dix tefahim est la ligne même du partage.
De là, la michna se comprend : une soucca de moins de dix tefahim ne délimite aucun domaine propre, elle n'est qu'un creux dans l'espace ambiant, et elle est passoul.
Et la Chekhina n'est jamais descendue en bas ? Mais il est écrit : Et l'Éternel descendit sur le mont Sinaï ! -- Au-dessus de dix tefahim.
Mais il est écrit : Et Ses pieds se tiendront, en ce jour-là, sur le mont des Oliviers ! -- Au-dessus de dix tefahim.
La guemara vérifie la baraita en la confrontant à deux versets où la descente est explicite : le Sinaï au passé, le mont des Oliviers au futur des temps messianiques. Les deux fois, la réponse est la même formule, lemaala mi-assara tefahim : au-dessus de dix tefahim.
Il faut bien entendre ce que la réponse concède et ce qu'elle refuse. Elle ne nie pas la descente -- le verset est maintenu. Elle nie que la descente ait franchi la ligne. La Chekhina descend jusqu'à la limite du domaine d'en haut et s'y arrête ; elle ne pénètre pas dans le domaine donné aux hommes. Rachi note d'ailleurs sobrement que ces mots ne sont pas une nouvelle question mais la réponse elle-même, répétée telle quelle.
Et Moche et Eliyahou ne sont jamais montés en haut ? Mais il est écrit : Et Moche monta vers Dieu ! -- En dessous de dix.
Mais il est écrit : Et Eliyahou monta dans la tempête vers les cieux ! -- En dessous de dix. Mais il est écrit : Il saisit la face du trône, Il déploie sur lui Sa nuée -- et Rabbi Tanhoum a dit : cela enseigne que le Tout-Puissant a étendu sur lui du rayonnement de Sa Chekhina et de Sa nuée ! -- En dessous de dix.
Symétrie exacte du segment précédent, dans l'autre sens. Trois versets de montée, trois fois la même réponse : lemata mi-assara, en dessous de dix. Moche monte, Eliyahou est emporté par la tempête, mais aucun des deux ne quitte le domaine terrestre.
Le troisième verset est le plus difficile, et c'est pourquoi la guemara le cite avec son interprétation. Le mot parchez (Job 26,9) est lu par Rabbi Tanhoum comme un notarikon, un acronyme -- Rachi le précise : peracha Chaddai ziv chekhinato, le Tout-Puissant a étendu le rayonnement de Sa présence. Le verset décrirait donc Moche enveloppé dans la nuée divine, ce qui suppose qu'il ait atteint le lieu de la nuée. La réponse maintient pourtant la ligne : la nuée s'est étendue jusqu'à lui, et non lui jusqu'à elle.
Quoi qu'il en soit, il est écrit : Il saisit la face du trône ! -- Le trône s'est allongé jusqu'à lui, jusqu'à dix, et il s'y est agrippé.
La réponse précédente réglait la nuée, elle ne réglait pas la prise. Le verset dit que Moche saisit la face du trône ; or le trône de gloire n'est pas ici-bas. Pour saisir, il faut atteindre, et atteindre le trône semble bien franchir la ligne.
La guemara ne déplace donc pas Moche, elle déplace le trône : ichtarbouvei ichtarbav, il s'est allongé, étiré vers le bas, jusqu'à dix tefahim -- et c'est là que Moche l'a saisi. La solution est typique du raisonnement de toute la sougya : ce qui bouge, c'est toujours le domaine d'en haut qui s'abaisse jusqu'à la frontière, jamais l'homme qui la franchit. La frontière reste intacte, et avec elle la preuve de la michna.
Soit, l'arche fait neuf, puisqu'il est écrit : Ils feront une arche de bois d'acacia, deux coudées et demie sa longueur, une coudée et demie sa largeur, une coudée et demie sa hauteur. Mais le kapporet, un tefah -- d'où le tenons-nous ?
Car Rabbi Hanina a enseigné : tous les ustensiles que Moche a faits, la Torah a donné à leur sujet la mesure de leur longueur, la mesure de leur largeur et la mesure de leur hauteur. Le kapporet : la mesure de sa longueur et la mesure de sa largeur, elle les a données ; la mesure de sa hauteur, elle ne l'a pas donnée.
La guemara revient sur le chiffre lui-même. Le neuf est acquis sans discussion : une coudée et demie fait neuf tefahim, puisque la coudée vaut six tefahim, et le verset donne la hauteur de l'arche. Reste le dixième tefah, celui du kapporet, le couvercle d'or massif posé sur l'arche et surmonté des kerouvim.
Et là, rien n'est écrit. Rabbi Hanina l'atteste comme une anomalie du texte : partout ailleurs la Torah donne les trois dimensions ; pour le kapporet elle donne deux coudées et demie sur une coudée et demie -- exactement les dimensions du dessus de l'arche -- et se tait sur l'épaisseur. Rachi précise que cette hauteur manquante est en réalité l'épaisseur de la plaque, puisque le kapporet ne fait office que de couvercle.
Toute la suite du folio découle de ce silence. Il faut aller chercher ailleurs, dans une autre mesure du Michkan, de quoi combler ce tefah -- et c'est le régime de cette importation qui va être discuté.
Sors et apprends du plus petit des ustensiles, ainsi qu'il est dit : Et tu lui feras une bordure (misgueret) d'un tefah tout autour. De même que là-bas c'est un tefah, de même ici un tefah. -- Et déduisons-le des ustensiles eux-mêmes ! -- Si tu as saisi beaucoup, tu n'as rien saisi ; si tu as saisi peu, tu as saisi.
Première réponse : puisque la Torah se tait, on emprunte la plus petite mesure attestée dans le Michkan. C'est la misgueret de la table des pains de proposition, dont le verset donne explicitement un tefah. Rachi la décrit comme une bordure à la manière d'un rebord (levazbazin) tout autour de la table.
Objection : pourquoi la bordure et non les ustensiles eux-mêmes, dont la plus petite dimension est d'une coudée ? La réponse est un principe herméneutique général, tafasta merouba lo tafasta : quand un texte peut viser une grande ou une petite valeur sans trancher, il faut retenir la petite.
Rachi en donne la logique, qui n'est pas une règle de modestie mais un calcul de risque. La petite mesure est contenue dans la grande : en la retenant, on est certain de tenir au moins ce que le texte vise ; s'il fallait davantage, on ajoutera, sans rien retirer de ce qu'on tenait déjà. La grande mesure, elle, n'est pas contenue dans la petite : si le texte visait moins, on a affirmé au-delà du vrai et l'on perd tout. Rachi ajoute que c'est un machal, une image de la vie courante.
Et déduisons-le du tsits ! Car il est enseigné : le tsits ressemble à une sorte de plaque d'or, large de deux doigts, et il fait le tour d'une oreille à l'autre ; et sur lui sont écrites deux lignes -- yod hé en haut, et kodech lamed en bas.
Et Rabbi Eliezer fils de Rabbi Yosse a dit : moi, je l'ai vu à Rome, et il y était écrit kodech là-Hachem sur une seule ligne !
Si l'on cherche la plus petite mesure du Michkan, le tsits devrait l'emporter : la plaque d'or portée sur le front du grand prêtre ne fait que deux doigts de large, soit moins d'un tefah -- le tefah vaut quatre doigts. Rachi résume l'objection en un mot : il est plus petit que la misgueret.
La baraita citée au passage porte sur ce qui était gravé sur la plaque. Selon sa version, deux lignes : le Nom divin au-dessus, le mot kodech avec le lamed au-dessous -- l'ensemble se lisant kodech là-Hachem, consacré à l'Éternel, le Nom étant placé en haut par déférence. Rabbi Eliezer fils de Rabbi Yosse oppose un témoignage oculaire : il a vu le tsits à Rome, dans le trésor impérial où les objets du Temple avaient été emportés -- Rachi renvoie à l'épisode de Ben Talmion dans Meila 17b -- et l'inscription y tenait sur une seule ligne.
On déduit un ustensile d'un ustensile, et on ne déduit pas un ustensile d'un ornement.
Réponse en une formule : danin keli mi-keli. Le kapporet est un keli, un ustensile du service ; sa mesure ne peut être importée que d'un autre keli. Le tsits, lui, n'est pas un ustensile mais un tachchit, une parure -- Rachi le glose : un vêtement pour l'homme. Il appartient aux habits du grand prêtre, non au mobilier du sanctuaire.
Noter le déplacement de terrain : la guemara ne conteste pas que le tsits soit plus petit. Elle conteste sa comparabilité. La déduction n'est pas une recherche de minimum, c'est une analogie, et une analogie exige que les deux termes appartiennent à la même catégorie.
Et déduisons-le du zer (la couronne) ! Car le Maître a dit : le zer, une quantité quelconque ! -- On déduit un ustensile d'un ustensile, et on ne déduit pas un ustensile de la finition d'un ustensile. -- S'il en est ainsi, la misgueret aussi est une finition d'ustensile ! -- Sa misgueret était en dessous.
Nouvelle candidate, encore plus petite : le zer, la bordure en couronne qui ceignait l'arche, l'autel et la table. Aucune mesure ne lui est donnée, elle peut donc être infime. Rachi précise ce qu'elle est : ni un ustensile ni une parure portée, mais l'arrangement d'un ustensile, ce qui l'embellit.
La règle est donc affinée : on ne déduit pas d'un hekhcher keli, la finition d'un ustensile. Mais la guemara retourne aussitôt l'objection contre la réponse : la misgueret, sur laquelle repose toute la déduction, est elle aussi un simple ornement de la table !
D'où la précision décisive : misgarto lemata hayta, sa misgueret était en dessous. Elle n'entourait pas le plateau par le haut ; elle joignait les pieds à leur sommet, et le plateau reposait sur elle. Elle porte la table, donc elle en fait partie -- c'est un keli, non une finition.
Cela va bien selon celui qui dit que sa misgueret était en dessous ; mais selon celui qui dit que sa misgueret était au-dessus, que peut-on dire ? Celle-ci est bien la finition d'un ustensile !
La réponse précédente n'a sauvé la déduction que pour un des deux avis. Rachi renvoie à la machloket, qui figure dans Menahot 96b. Selon celui qui place la misgueret au-dessus, elle n'est qu'un rebord posé sur le plateau, une pure décoration -- donc un hekhcher keli, et la règle que la guemara vient d'invoquer contre le zer l'élimine également.
Rachi éclaire la portée exacte de la question : si la misgueret est disqualifiée, ce n'est pas seulement qu'on perd une source -- c'est qu'on retombe sur le zer, et alors rien n'empêche plus d'en tirer une mesure infime. La règle keli mi-keli devient inutilisable, et il faut un autre critère.
Plutôt : on déduit une chose à laquelle la Torah a donné une mesure d'une chose à laquelle la Torah a donné une mesure -- et que le tsits et le zer ne fassent pas preuve, eux auxquels la Torah n'a donné aucune mesure du tout.
La guemara abandonne le critère de la catégorie (keli, tachchit, hekhcher keli) pour un critère de régime textuel. Ce qui compte n'est plus la nature de l'objet mais l'origine de sa mesure : une dimension donnée par la Torah ne se déduit que d'une dimension donnée par la Torah.
Le découpage change du tout au tout. La misgueret redevient une source valable, même si elle n'est qu'un ornement, parce que son tefah est écrit dans le verset. Le tsits et le zer tombent tous deux, non parce qu'ils sont des parures, mais parce que la Torah ne leur assigne aucune mesure -- leurs dimensions sont d'origine rabbinique.
C'est précisément le point que développe Tossefot : les deux doigts du tsits ne sont pas un chiffre biblique mais une déduction des Sages à partir des mots sur son front, un front ordinaire mesurant deux doigts de large. La discussion glisse alors vers l'emplacement du tsits, du turban et des tefilin sur la tête du prêtre.
Rav Houna dit : d'ici -- sur la face du kapporet, vers l'orient -- et il n'y a pas de face de moins d'un tefah.
Rav Houna propose une source entièrement différente, qui ne passe par aucune analogie et échappe donc à toutes les objections précédentes. Le verset de Vayikra 16,14, sur l'aspersion du sang par le grand prêtre à Kippour, dit al penei ha-kapporet kedma, sur la face du kapporet, vers l'orient.
Le mot panim désigne un visage ; or, comme le précise Rachi, il n'y a pas de visage humain qui mesure moins d'un tefah. En parlant de la face du kapporet, le verset lui attribue implicitement cette dimension minimale.
Et dis : comme la face
Le folio se termine au milieu de l'objection, qui se poursuit sur 5b. La lecture de Rav Houna repose entièrement sur une hypothèse non dite : que panim désigne ici un visage d'homme. Mais le mot s'emploie aussi pour la face d'autres êtres, et la guemara va proposer des visages plus étroits que le tefah -- ce qui ruinerait la mesure.
La suite examinera ces contre-exemples et cherchera pourquoi le visage humain doit servir d'étalon.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).