Sougya : Le début du folio achève la sougya aggadique sur l'origine de l'eau : une baraita pose que la terre d'Israël a été créée la première, qu'elle est arrosée par le Saint béni soit-Il Lui-même alors que le reste du monde l'est par un envoyé, et qu'elle boit la pluie tandis que le reste du monde boit le résidu. La guemara revient ensuite au débat de Rabbi Eliezer et Rabbi Yehochoua de 9b : d'où sait-on que les eaux de l'océan sont adoucies dans les nuées ?
De la lecture croisée de deux versets parallèles, hechkhat mayim et hachrat mayim, dont on tire hakhcharat, la mise en état. Viennent une série de proportions — le monde boit du résidu du jardin d'Éden, et l'échelle des soixantièmes qui va de l'Égypte au Guehinam — puis l'éloge de Bavel, riche parce qu'elle moissonne sans pluie.
La seconde moitié du folio est halakhique : la michna fixe au trois mar'hechvan la demande de pluie, Rabban Gamliel au sept, et la guemara tranche pour lui, tout en retenant pour l'exil le compte de Hanania, soixante jours de la tekoufa, avec la discussion sur le statut du soixantième jour. Une seconde michna ouvre le régime des jeûnes : les yehidim jeûnent à partir du dix-sept mar'hechvan, le beit din décrète sur le public à roch hodech kislev.
Au moment de la création du monde.
Ces trois mots achèvent la réponse commencée en 9b. Le verset invoqué là ne décrit pas l'ordre habituel des pluies, il parle de la création du monde, quand toute la terre était recouverte d'eau.
Rachi rattache cette lecture aux versets qui décrivent le rassemblement des eaux dans des réserves (otsarot) et la limite de sable posée à la mer. L'argument tiré du verset tombe donc, puisqu'il porte sur un état initial et non sur le régime ordinaire de la pluie.
Nos maîtres ont enseigné : la terre d'Israël a été créée en premier et le monde entier a été créé en dernier, ainsi qu'il est dit : « alors qu'Il n'avait pas encore fait la terre ni les champs » (Michle 8, 26). La terre d'Israël, le Saint béni soit-Il l'arrose Lui-même, et le monde entier est arrosé par un envoyé, ainsi qu'il est dit : « Celui qui donne la pluie sur la face de la terre et envoie les eaux sur la face des champs » (Iyov 5, 10).
La baraita énonce trois primautés de la terre d'Israël : dans l'ordre de la création, dans le mode de l'arrosage, et — au segment suivant — dans l'ordre et la qualité de l'eau reçue. Chacune est appuyée sur un verset lu de la même manière : erets, la terre, désigne la terre d'Israël, et houtsot, les champs du dehors, le reste du monde.
Le verset d'Iyov porte deux verbes : noten, Il donne, pour la terre d'Israël, et chole'ah, Il envoie, pour les champs. La différence de verbe porte toute la distinction entre un don direct et un don transmis par un envoyé.
La terre d'Israël boit l'eau de pluie, et le monde entier boit du résidu, ainsi qu'il est dit : « Celui qui donne la pluie sur la face de la terre, etc. ». La terre d'Israël boit en premier, et le monde entier en dernier, ainsi qu'il est dit : « Celui qui donne la pluie sur la face de la terre, etc. ».
Une comparaison : un homme qui pétrit le fromage prend la partie comestible et laisse le déchet.
Deux énoncés distincts : l'un porte sur la qualité de l'eau — la pluie elle-même contre le tamtsit, le résidu resté dans les nuées — l'autre sur l'ordre, qui boit avant qui. Le même verset sert aux deux, lu une fois sur la différence entre donner et envoyer, une fois sur la succession des deux verbes.
La comparaison finale donne la logique de l'ensemble : celui qui pétrit le fromage sépare l'okhel, la partie comestible, de la pessolet, le déchet. La terre d'Israël reçoit l'essentiel, le reste va ailleurs.
Le maître a dit : elles sont adoucies dans les nuées. D'où le sait-il ?
De ce qu'a dit Rav Yits'hak bar Yossef au nom de Rabbi Yo'hanan : il est écrit « hechkhat mayim, ténèbre des eaux, nuées des cieux » (Tehilim 18, 12), et il est écrit « hachrat mayim, amas des eaux, nuées des cieux » (II Chemouel 22, 12).
La guemara reprend un membre de la baraita citée en 9b au nom de Rabbi Eliezer : les eaux salées de l'océan montent et sont adoucies dans les nuées. Reste à fonder cette affirmation sur un verset.
La preuve repose sur un fait textuel : le cantique de David figure deux fois, dans les Tehilim et dans Chemouel, avec une variante d'une seule lettre, hechkhat avec un kaf et hachrat avec un rech. Le segment suivant tire parti de cet écart.
Prends le kaf et jette-le sur le rech, et lis : hakhcharat, la mise en état.
Le procédé est une lecture combinée de deux versions d'un même verset. On emprunte le kaf à hechkhat, on l'insère dans hachrat, et le mot obtenu est hakhcharat, de la racine kacher : rendre propre, mettre en état.
Le verset se lit alors : la mise en état des eaux se fait dans les nuées des cieux. C'est la source demandée pour l'affirmation de Rabbi Eliezer sur l'adoucissement de l'eau de mer.
Et Rabbi Yehochoua, que déduit-il de ces versets ? Il tient comme ce qu'a rapporté Rav Dimi lorsqu'il est arrivé : on dit en Occident, en terre d'Israël : nuées claires, peu d'eau ; nuées sombres, beaucoup d'eau.
Rabbi Yehochoua, qui tient que la pluie vient des eaux supérieures, n'a pas besoin de la lecture hakhcharat. Il lit les deux versets séparément : hechkhat, la ténèbre, décrit la couleur du nuage, et hachrat, selon Rachi, vient de la racine chara, tremper.
L'observation rapportée de terre d'Israël fournit la clé : la teinte du nuage indique la quantité d'eau qu'il porte. Un nuage sombre est chargé ; un nuage clair est mince. Les deux versets décrivent alors un même phénomène sous deux aspects.
Selon qui va cet enseignement : les eaux supérieures sont suspendues par la parole, et leurs fruits sont les eaux de pluie, ainsi qu'il est dit : « du fruit de Tes œuvres la terre se rassasie » (Tehilim 104, 13) ? Selon qui ?
Selon Rabbi Yehochoua. Et Rabbi Eliezer ?
Ce verset-là est écrit au sujet de l'œuvre des mains du Saint béni soit-Il.
La baraita fait de la pluie le fruit des eaux supérieures : le capital reste intact et seul son produit descend. Cette image suppose que la pluie vient d'en haut, ce qui est la position de Rabbi Yehochoua.
Rabbi Eliezer, qui fait monter l'eau de l'océan, ne peut lire le verset ainsi : il le rapporte à l'œuvre des mains du Saint béni soit-Il en général, et non aux eaux supérieures en particulier. Le verset cesse alors d'être une objection.
Rabbi Yehochoua ben Levi a dit : le monde entier boit du résidu du jardin d'Éden, ainsi qu'il est dit : « un fleuve sortait d'Éden, etc. » (Berechit 2, 10). Il a été enseigné : du résidu d'un beit kor, un terkav boit.
Même structure que plus haut, d'un cran plus loin : de même que le monde boit du résidu de la terre d'Israël, la terre entière boit du tamtsit du jardin d'Éden. Le verset de Berechit sert d'indice, puisque le fleuve part d'Éden et arrose le jardin avant de se diviser.
La baraita donne le rapport chiffré. Le beit kor est la surface que l'on ensemence avec un kor, le terkav celle que l'on ensemence avec un demi-sea, soit un soixantième. Le résidu d'un champ arrosé suffit donc à un champ soixante fois plus petit : le monde entier est au jardin d'Éden ce que le terkav est au beit kor.
Nos maîtres ont enseigné : le pays d'Égypte mesure quatre cents parsa sur quatre cents parsa, et il est un soixantième de Kouch ; Kouch est un soixantième du monde ; le monde est un soixantième du jardin ; le jardin est un soixantième d'Éden ; et Éden est un soixantième du Guehinam. Il se trouve que le monde entier est comme un couvercle de marmite pour le Guehinam.
Et certains disent : le Guehinam n'a pas de mesure ; et certains disent : Éden n'a pas de mesure.
La baraita prolonge le rapport de un à soixante établi au segment précédent et en fait une échelle continue. L'Égypte, dont la taille est donnée en parsa, sert d'unité de départ parce qu'elle était connue de tous.
L'énoncé vise le dernier terme : le monde entier n'est qu'un couvercle de marmite au-dessus du Guehinam. Les deux avis rapportés ensuite retirent la mesure à l'un ou à l'autre des deux extrêmes, le Guehinam ou Éden, ce qui rompt l'échelle en son sommet.
Rabbi Ochaya a dit : que signifie ce qui est écrit « toi qui demeures sur des eaux abondantes, riche en trésors » (Yirmeya 51, 13) ? Qu'est-ce qui a valu à Bavel que ses greniers soient pleins de blé ?
Dis : parce qu'elle demeure sur des eaux abondantes. Rav a dit : Bavel est riche, car elle moissonne sans pluie.
Abaye a dit : nous tenons pour règle : marécageuse plutôt que desséchée.
Dernier volet de la sougya sur l'eau, tourné vers Bavel. Le verset de Yirmeya, qui annonce pourtant sa chute, sert ici à expliquer sa prospérité : elle tient à sa position sur les eaux abondantes, le Hidekel et le Perat.
Rav en tire une conséquence agricole : Bavel moissonne sans pluie, elle n'est pas suspendue à la saison. Abaye formule la règle générale — mieux vaut une terre tove'ani, marécageuse, qu'une terre yevechani, desséchée. Cette remarque prépare la michna : la dépendance à la pluie n'est pas la même partout, et la date de la demande en dépend.
MICHNA. Le trois mar'hechvan on demande les pluies.
Rabban Gamliel dit : le sept du mois, soit quinze jours après la fête, afin que le dernier des Juifs atteigne le fleuve Perat.
La michna ouvre le second sujet du traité : la cheela, la demande de pluie insérée dans la bénédiction des années de la amida. Le tana kama fixe la date au trois mar'hechvan.
Rabban Gamliel repousse au sept, et il en donne la raison : les pèlerins montés à Jérusalem pour Soukkot rentrent chez eux, et le plus éloigné d'entre eux met quinze jours pour atteindre le Perat. On ne demande pas une pluie qui les surprendrait en chemin. La date dépend donc du confort des derniers voyageurs, et non du seul besoin agricole.
GUEMARA. Rabbi Elazar a dit : la halakha est comme Rabban Gamliel.
Il a été enseigné : Hanania dit : et en exil, jusqu'au soixantième jour de la tekoufa. Rav Houna bar Hiya a dit au nom de Chemouel : la halakha est comme Hanania.
Deux décisions se superposent. Pour la terre d'Israël, la halakha suit Rabban Gamliel : le sept mar'hechvan. Pour l'exil, une baraita au nom de Hanania reporte la demande au soixantième jour de la tekoufa, l'équinoxe d'automne, et Chemouel tranche en ce sens.
Rachi donne la raison, dans le prolongement de l'éloge de Bavel plus haut : terre basse et humide, elle n'a pas le même besoin de pluie précoce. La date de la demande suit ainsi la nature du pays.
Est-ce ainsi ? Mais on a demandé à Chemouel : à partir de quand mentionne-t-on « donne rosée et pluie » ?
Il leur a répondu : à partir du moment où l'on rentre le bois chez Tavout le chasseur d'oiseaux ! Peut-être l'un et l'autre sont-ils une seule et même durée.
Objection sur la cohérence de Chemouel : il tranche comme Hanania, qui donne une date astronomique, et il répond ailleurs par un signe local, le moment où l'on rentre le bois chez un habitant connu.
La réponse ne choisit pas entre les deux : les deux indications désignent le même moment. Le signe domestique est la manière concrète de dire aux gens ce que le compte des soixante jours énonce en termes de saison.
On a demandé : le soixantième jour est-il comme avant les soixante ou comme après les soixante ? Viens et écoute : Rav dit : le soixantième jour est comme après les soixante ; et Chemouel dit : le soixantième jour est comme avant les soixante.
Question de bord classique : la formule de Hanania dit soixante jours, mais le soixantième jour lui-même est-il dedans ou dehors ? Rachi traduit immédiatement l'enjeu pratique : selon la réponse, on mentionne ou non la pluie ce jour-là dans la amida.
Rav Nahman bar Yits'hak a dit : et ton signe mnémotechnique est : ceux d'en haut ont besoin d'eau, ceux d'en bas n'ont pas besoin d'eau. Rav Papa a dit : la halakha est que le soixantième jour est comme après les soixante.
Le siman de Rav Nahman bar Yits'hak sert à retenir qui dit quoi : ceux d'en haut ont besoin d'eau, ceux d'en bas n'en ont pas besoin. Rav, venu de la terre d'Israël, pays élevé, avance la demande en incluant le soixantième jour ; Chemouel, de Bavel, pays bas, la retarde.
Rav Papa tranche comme Rav : le soixantième jour est déjà du côté des soixante révolus, donc on mentionne la pluie ce jour-là. Tossefot ajoute la précision de comput : le jour de la tekoufa lui-même ouvre le compte.
MICHNA. Si le dix-sept mar'hechvan est arrivé et que les pluies ne sont pas tombées, les individus commencent à jeûner trois jeûnes.
Ils mangent et boivent une fois la nuit tombée, et ils sont autorisés au travail, à la toilette, à l'onction, au port de la sandale et aux relations conjugales. Si le roch hodech kislev est arrivé et que les pluies ne sont pas tombées, le beit din décrète trois jeûnes sur la communauté.
On mange et on boit une fois la nuit tombée, et l'on est autorisé au travail, à la toilette, à l'onction, au port de la sandale et aux relations conjugales.
La michna passe de la demande de pluie à la réaction devant son absence, par paliers. Premier palier, dix jours après la date de Rabban Gamliel : les yehidim seuls jeûnent trois jours. Second palier, à roch hodech kislev : le beit din décrète trois jeûnes sur toute la communauté.
La michna insiste sur la légèreté de ces jeûnes. Ils ne commencent qu'au matin, si bien que l'on mange la nuit précédente, et les cinq interdits de Yom Kippour restent permis : travail, toilette, onction, sandale, relations conjugales. Les jeûnes plus sévères viendront plus loin dans le traité, quand la sécheresse s'aggrave.
GUEMARA. Qui sont ces « individus » ?
Rav Houna a dit : les maîtres. Et Rav Houna a dit : les individus jeûnent trois jeûnes, lundi, jeudi et lundi.
La guemara précise le terme yehidim de la michna : il ne désigne pas des volontaires quelconques, mais les rabbanan, ceux dont le rang impose de jeûner quand la communauté ne jeûne pas encore.
Rav Houna ajoute le calendrier de ces trois jours : lundi, jeudi, puis lundi suivant. C'est cet ajout que la guemara va interroger.
Que vient-il nous apprendre ? Nous l'avons déjà appris : on ne décrète pas de jeûne sur la communauté en commençant un jeudi, afin de ne pas faire flamber les prix ; les trois premiers jeûnes sont lundi, jeudi et lundi !
Objection : l'ordre lundi, jeudi, lundi est déjà enseigné dans une michna plus loin dans le traité. Son motif est économique — hafkaat chearim, la flambée des prix.
Rachi expose le mécanisme : un jeûne commencé un jeudi fait acheter, le soir venu, deux repas d'un coup, celui de la sortie du jeûne et celui de chabbat. Le marchand lit cette poussée d'achats comme le signe d'une famine et relève ses prix.
On aurait pu dire : cela ne vaut que pour la communauté, mais non pour l'individu ; il nous l'apprend. Ainsi est-il enseigné également : lorsque les individus ont commencé à jeûner, ils jeûnent lundi, jeudi et lundi, et ils interrompent aux roch hodech
Réponse : le motif de la flambée des prix vaut pour un jeûne public, non pour quelques maîtres. On aurait donc pu penser que les yehidim sont libres de leur jour de départ. Rav Houna enseigne que l'ordre lundi, jeudi, lundi vaut aussi pour eux, et une baraita le confirme.
Rachi ajoute deux précisions de comptabilité : ces trois jeûnes n'entrent pas dans le total de treize jeûnes publics du traité — la michna compte trois, trois, puis sept — et ils s'interrompent devant un roch hodech, jour auquel on ne jeûne pas. La suite de la baraita se lit en 10b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).