Sougya : Le folio achève la longue michna ouverte en 15a, puis ouvre la Guemara. Il rapporte d'abord l'incident des jours de Rabbi Halafta et de Rabbi Hanania ben Teradyon : un officiant acheva chaque bénédiction du jeûne sans qu'on réponde amen après lui, le bedeau annonçant à la place les sonneries du chofar ; les Sages jugèrent que cet usage n'avait cours qu'à la porte orientale et sur le mont du Temple.
La michna passe ensuite au régime du jeûne pour les kohanim de service : Rabbi Yehochoua et les Sages divergent sur ce que doivent les hommes du michmar, la garde de la semaine, et les hommes du beit av, la famille de service du jour ; s'y ajoutent le vin, la coupe de cheveux et la lessive. Viennent alors les jours de la Meguilat Taanit, marqués soit point d'oraison funèbre soit point de jeûne, avec le désaccord de Rabbi Yossi sur la veille et le lendemain ; puis la règle qui interdit d'ouvrir une série de jeûnes un jeudi, pour ne pas faire flamber les prix, et celle qui exclut Roch Hodech, 'Hanouka et Pourim.
La Guemara s'ouvre sur une contradiction que Rav Papa résout : la michna décrivait les sept derniers jeûnes. Elle demande enfin pourquoi le nassi et l'av beit din reçoivent la cendre les premiers, alors que la malédiction commence par le plus petit, et pourquoi un autre la pose sur leur tête.
...aux jours de Rabbi Halafta et de Rabbi Hanania ben Teradyon : quelqu'un passa devant la teva, acheva la bénédiction tout entière, et l'on ne répondit pas amen après lui. [Le bedeau de la synagogue annonça :] Sonnez, kohanim, sonnez !
Celui qui a répondu à Avraham notre père au mont Moria, Lui vous répondra et entendra la voix de votre cri en ce jour. Faites retentir la teroua, fils d'Aharon, faites retentir !
Celui qui a répondu à nos pères sur la mer des Joncs, Lui vous répondra et entendra la voix de votre cri en ce jour.
La michna de 15a avait décrit les sept bénédictions du jeûne, chacune close par une formule propre. Ce récit en montre une exécution particulière. Deux écarts par rapport à l'usage ordinaire de la prière : l'assemblée ne répond pas amen après chaque bénédiction, et c'est le chamach, le bedeau de la synagogue, qui annonce la sonnerie du chofar entre les bénédictions.
Rachi insiste sur ce dernier point : celui qui crie tikou et hariou n'est pas l'officiant, qui poursuit sa prière, mais un second personnage qui scande le déroulement. Les deux formules citées reprennent les deux premières des sept : Avraham au mont Moria, puis nos pères à la mer des Joncs.
Et lorsque la chose parvint devant les Sages, ils dirent : nous n'avions cet usage qu'à la porte orientale et sur le mont du Temple.
La réponse des Sages porte sur un seul des deux écarts. Au Temple, on ne répondait pas amen mais baroukh chem kevod malkhouto leolam vaed ; l'usage observé à Tsippori était donc un usage du Temple transporté hors de son lieu.
Rachi ferme expressément l'autre lecture : la sonnerie du chofar, elle, n'a rien de réservé au Temple, puisque tout le traité suppose qu'on sonne bagvoulin, dans les villes de province. L'objection des Sages vise la seule suppression du amen.
Les trois premiers jeûnes : les hommes du michmar jeûnent mais ne vont pas jusqu'au bout, et les hommes du beit av ne jeûnaient pas du tout. Les trois seconds : les hommes du michmar jeûnent et vont jusqu'au bout, et les hommes du beit av jeûnent sans aller jusqu'au bout.
Les sept derniers : les uns et les autres jeûnent et vont jusqu'au bout. Telles sont les paroles de Rabbi Yehochoua.
Deux niveaux d'organisation du sacerdoce. Le michmar est l'une des vingt-quatre gardes qui se relaient au Temple, chacune une semaine ; le beit av est l'une des sept familles du michmar, chargée du service d'un jour précis. Le beit av du jour est donc au travail, le reste du michmar est disponible en renfort.
De là, la règle en escalier. Mitanin velo machlimin signifie jeûner sans mener le jeûne jusqu'au soir : on mange avant la fin. La charge du jeûne monte au fur et à mesure des séries, et recule toujours devant l'exigence du service.
Et les Sages disent : les trois premiers jeûnes, les uns et les autres ne jeûnaient pas du tout. Les trois seconds : les hommes du michmar jeûnent sans aller jusqu'au bout, et les hommes du beit av ne jeûnaient pas du tout.
Les sept derniers : les hommes du michmar jeûnent et vont jusqu'au bout, et les hommes du beit av jeûnent sans aller jusqu'au bout.
L'avis des Sages reprend exactement la structure de Rabbi Yehochoua en la décalant d'un cran vers l'allégement : ce que Rabbi Yehochoua impose aux trois premiers jeûnes, les Sages ne l'imposent qu'aux trois seconds, et ainsi de suite. Le schéma de synthèse en haut de page met les deux grilles l'une sous l'autre.
Les hommes du michmar sont autorisés à boire du vin la nuit, mais non le jour ; et les hommes du beit av, ni le jour ni la nuit. Les hommes du michmar et les hommes du maamad ont interdiction de se couper les cheveux et de laver leur linge ; et le jeudi ils y sont autorisés, en l'honneur du Chabbat.
La michna quitte un instant le jeûne pour regrouper d'autres règles propres aux hommes de service ; Rachi le note expressément, la michna procède ici agav, par association de sujet.
Le vin est interdit à qui pourrait être appelé au service : le beit av officie de jour comme de nuit, le michmar seulement en renfort de jour. La coupe de cheveux et la lessive sont interdites pour une autre raison : on doit entrer dans sa semaine de garde déjà soigné, et non profiter du temps du Temple pour s'en occuper. Le maamad désigne la délégation d'Israël qui se tient à la prière pendant l'offrande du korban public.
Tout jour inscrit dans la Meguilat Taanit sous la mention point d'oraison funèbre : la veille est interdite, le lendemain est permis. Rabbi Yossi dit : la veille et le lendemain sont interdits.
La Meguilat Taanit est la liste des journées où une délivrance survint à Israël. Elle distingue deux degrés : les jours où l'on inscrit delà lemispad, point d'oraison funèbre, qui interdisent à la fois l'éloge funèbre et le jeûne, et les jours où l'on inscrit seulement delà lehitanaa, point de jeûne.
La michna ne discute pas du jour lui-même mais de ses abords. Le principe de Rachi : interdire la veille sert à protéger le jour, de peur qu'on ne déborde sur lui. Le lendemain n'a plus ce rôle, le jour étant passé.
Point de jeûne : la veille et le lendemain sont permis. Rabbi Yossi dit : la veille est interdite, le lendemain est permis.
La seconde catégorie, plus légère, reçoit le même traitement décale d'un cran. Rabbi Yossi se montre constant : il tient qu'un jour de la Meguilat Taanit protège toujours sa veille, quel que soit son degré. Le schéma de synthèse en haut de page croise les deux catégories et les deux avis.
On ne décrète pas sur la communauté un jeûne qui commence un jeudi, afin de ne pas faire flamber les prix. Les trois premiers jeûnes ont donc lieu un lundi, un jeudi et un lundi ; et les trois seconds, un jeudi, un lundi et un jeudi.
Rabbi Yossi dit : de même que les premiers ne tombent pas un jeudi, de même ni les seconds ni les derniers.
La règle protège le marché. Ouvrir la série un jeudi produirait, le jeudi soir, un achat double : le repas de rupture du jeûne et celui du Chabbat. Les boutiquiers y liraient l'annonce d'une famine et mafkiin hacheiarim, ils feraient monter les cours.
La différence avec le tana kama tient à un point : une fois la première série connue, l'achat double du jeudi s'explique de lui-même par le jeûne, et la crainte tombe. Rabbi Yossi ne l'admet pas et aligne toutes les séries sur un début le lundi.
On ne décrète pas de jeûne sur la communauté aux jours de Roch Hodech, à 'Hanouka ni à Pourim. Et si l'on a commencé, on n'interrompt pas.
Telles sont les paroles de Rabban Gamliel. Rabbi Meir a dit : bien que Rabban Gamliel ait dit qu'on n'interrompt pas, il reconnaissait qu'on ne mène pas le jeûne jusqu'au bout.
Et de même pour le neuf av qui tombe une veille de Chabbat.
Trois jours sont exclus du décret : Roch Hodech, qui porte le nom de moed, 'Hanouka et Pourim. La question suivante est celle du jeûne déjà engagé qui rencontre l'un de ces jours. Rabban Gamliel maintient la série ; Rabbi Meir rapporte qu'il concédait tout de même de ne pas la mener jusqu'au bout, c'est-à-dire de manger avant le soir.
Rachi distingue finement : Roch Hodech est bien un moed, mais l'Écriture n'en fait pas un jour de michté vesimha, festin et joie. Il pèse donc assez pour empêcher de décréter un jeûne, non pour briser une série commencée. Le neuf av tombant un vendredi suit la même logique de jeûne non achevé, cette fois par égard pour l'entrée du Chabbat.
Guemara. La michna a enseigné : quel est l'ordre des jours de jeûne ?
On sort la teva, etc. Et même lors des premiers jeûnes ?
La Guemara oppose une baraita : lors des trois premiers jeûnes et des trois seconds, on entre à la synagogue et l'on prie comme on prie toute l'année...
La Guemara commence par la première ligne de la michna de 15a. Celle-ci s'ouvrait sur seder taaniyot keitsad, quel est l'ordre des jours de jeûne, sans préciser de quelle série il s'agit. La question porte sur cette indétermination : la cérémonie de la place publique vaudrait-elle dès les trois premiers jeûnes ?
La ramia, la mise en contradiction, s'appuie sur une baraita qui distingue nettement les deux régimes. Tossefot précise ce que recouvre l'expression prier comme toute l'année, et l'utilise pour lever une difficulté laissée ouverte au premier chapitre.
Et lors des sept derniers jeûnes, on sort la teva sur la place de la ville, on met de la cendre sur la teva, sur la tête du nassi et sur la tête de l'av beit din, et chacun en prend et en met sur sa tête. Rabbi Natan dit : c'est de la cendre de foyer qu'ils apportent.
Rav Papa a dit : lorsque nous avons enseigné la michna aussi, c'est des sept derniers jeûnes que nous avons enseigné.
La réponse de Rav Papa ne corrige pas la michna : elle en restreint le champ. La formule ki tenan nami matnitin, lorsque nous avons enseigné la michna aussi, signifie que la michna visait déjà les sept derniers jeûnes, sans le dire.
Rachi relève au passage une variante de texte. La baraita porte simplement cendre, non efer mikle, cendre de foyer ; la différence prépare la discussion de 16a sur la nature de cette cendre et son rapport à la cendre d'Yitshak sur l'autel.
Et sur la tête du nassi : puis la michna enseigne que chacun en met sur sa tête. En est-il ainsi ?
Mais il a été enseigné : Rabbi dit : dans ce qui relève de la grandeur, on commence par le plus grand, et dans ce qui relève de la malédiction, on commence par le plus petit.
L'objection lit l'ordre de la michna comme un ordre de préséance : d'abord la teva, puis le nassi, puis l'av beit din, puis l'assemblée. Or poser de la cendre sur sa tête est un geste de deuil, donc du côté de la kelala, la malédiction, où la règle de Rabbi veut qu'on commence par le plus petit.
Rachi précise le versant opposé de la règle : la guedoula désigne une mitsva ordinaire, sans dimension de malheur, et le verset cité en est l'exemple, Moche s'adressant d'abord à Aharon, puis à ses fils.
Dans ce qui relève de la grandeur, on commence par le plus grand, ainsi qu'il est dit : et Moche dit à Aharon, à Elazar et à Itamar. Et dans ce qui relève de la malédiction, on commence par le plus petit : car d'abord le serpent fut maudit, puis Hava fut maudite, puis Adam fut maudit.
La baraita donne ses deux sources. Pour la grandeur, un verset de Vayikra où Moche nomme Aharon avant ses fils. Pour la malédiction, l'ordre du récit de Berechit : le serpent, Hava, puis Adam, c'est-à-dire du plus bas au plus haut.
Ici, c'est pour eux une marque de considération : on leur dit en effet, vous êtes assez dignes pour demander miséricorde sur nous, sur le monde entier.
La réponse déplace la qualification du geste. Recevoir la cendre en premier serait une préséance dans le malheur si l'on ne regardait que le signe de deuil ; la Guemara y voit une hachivouta, une marque de considération, parce que le geste désigne celui dont la prière porte pour tous.
Le raisonnement vaut au-delà du cas : la charge publique est classée ici du côté de l'honneur, même quand elle prend la forme d'une humiliation.
Chacun en met sur sa tête. Que le nassi et l'av beit din en prennent eux aussi eux-mêmes et en posent sur leur propre tête !
En quoi est-ce différent, qu'un autre en prenne et leur en pose ? Rabbi Abba de Césarée a dit : celui qui se couvre de honte de lui-même n'est pas semblable à...
La seconde objection porte sur la forme verbale. La michna emploie pour la teva, le nassi et l'av beit din une forme impersonnelle, venotenin, on met, et pour les autres une forme réfléchie, chacun prend et met sur sa propre tête. Rachi montre que la différence est bien voulue.
La réponse de Rabbi Abba de Césarée est interrompue par la fin du folio. Son principe se lit déjà : la honte que l'on s'inflige à soi-même et celle que l'on reçoit d'un autre ne pèsent pas du même poids. La suite est en 16a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).