Sougya : Le folio achève le récit de Nakdimon ben Gourion, qui avait emprunté douze sources d'eau pour les pèlerins et s'était engagé à rendre l'eau ou son prix au jour dit. La pluie tombe à sa prière, puis le créancier oppose une seconde prétention : le soleil est couché, l'échéance est passée.
Une deuxième prière fait percer le soleil, et une baraita rattache à cet épisode trois hommes pour qui le soleil a devancé son cours : Moche, Yehochoua et Nakdimon ; trois amoraim proposent trois dérivations pour le cas de Moche. La guemara revient ensuite à la michna sur la ville privée de pluie, et Rav Yehouda au nom de Rav ouvre une série de relectures : cinq versets qui se lisent comme des malédictions et que Rav retourne en bénédictions.
La dernière, sur le roseau agité dans l'eau, conduit à la comparaison du roseau et du cèdre, puis à la règle de conduite qui en découle et à l'ouverture du récit de Rabbi Elazar fils de Rabbi Chimon.
Et maintenant la pluie tomberait ?! Il entra au bain, joyeux.
Pendant que le hegmon entrait au bain dans sa joie, Nakdimon entrait au Temple, attristé. Il s'enveloppa et se tint en prière.
Le segment reprend le récit ouvert au folio précédent. Nakdimon avait emprunté à un notable douze sources d'eau pour les pèlerins montés à Yerouchalayim, en s'engageant à rendre l'eau au jour dit ou à payer douze kikar d'argent. La saison des pluies s'achève, le ciel est sec, et la date est arrivée.
Le mot hegmon désigne un gouverneur ou un haut fonctionnaire romain. Le récit place les deux hommes au même instant dans deux lieux opposés : le bain et le Temple, la joie et la tristesse. Le verbe nitatef, il s'enveloppa, décrit l'attitude de prière prise dans le talith.
Il dit devant Lui : Maître du monde ! Il est révélé et connu devant Toi que je n'ai pas agi pour mon propre honneur, ni pour l'honneur de la maison de mon père, mais pour Ton honneur, afin que l'eau soit disponible pour ceux qui montent en pèlerinage.
Aussitôt le ciel se couvrit de nuages, et la pluie tomba jusqu'à ce que les douze sources se remplissent d'eau, et il y eut du surplus.
La prière ne demande rien pour celui qui la prononce. Nakdimon écarte successivement deux mobiles possibles, son honneur personnel et celui de sa maison, pour ne retenir que le service des pèlerins. La formule galoui ve-yadoua lefanekha, il est révélé et connu devant Toi, engage le seul témoin capable de vérifier une intention.
Le surplus d'eau, noté ici, sera le point de départ du litige : Nakdimon rend plus que ce qu'il a emprunté et en réclame le prix.
Au moment où le hegmon sortit du bain, Nakdimon ben Gourion sortit du Temple. Quand ils se rencontrèrent, il lui dit : donne-moi le prix de l'eau en surplus que tu détiens !
Il lui répondit : je sais que le Saint béni soit-Il n'a ébranlé Son monde que pour toi ; pourtant j'ai encore matière à réclamation contre toi, de quoi te faire rendre mon argent, car le soleil s'est déjà couché, et la pluie est donc tombée dans mon domaine.
La réponse du hegmon sépare deux plans. Sur le plan des faits, il reconnaît le miracle sans réserve. Sur le plan du droit, il soulève une exception de délai : l'engagement portait sur un jour précis, le soleil est couché, le jour est donc achevé, et la pluie est tombée après l'échéance, dans un bassin qui lui appartenait déjà.
L'expression pithon pe, une ouverture de bouche, désigne en araméen de tribunal la possibilité de formuler une prétention recevable. Le hegmon ne dit pas qu'il a raison, il dit qu'il peut plaider.
Il revint et entra au Temple, s'enveloppa et se tint en prière. Il dit devant Lui : Maître du monde !
Fais savoir que Tu as des bien-aimés dans Ton monde ! Aussitôt les nuages se dissipèrent et le soleil brilla.
À cet instant, ce hegmon lui dit : si le soleil n'avait pas percé, j'aurais eu matière à réclamation contre toi, de quoi te faire rendre mon argent. On a enseigné : son nom n'était pas Nakdimon, mais Bouni ; et pourquoi l'a-t-on appelé Nakdimon ?
Parce que le soleil a percé (nikdera) pour lui.
La seconde prière ne demande plus de l'eau ni de l'argent, elle demande une reconnaissance publique. Le miracle porte cette fois sur le temps : le soleil reparaît après son coucher apparent, ce qui établit rétroactivement que la pluie est tombée dans le délai.
La dernière phrase est une baraita qui rattache le surnom à l'événement. La racine kadar signifie percer, perforer ; nikdera hama, le soleil a percé, donne Nakdimon. Le nom reçu remplace le nom de naissance, Bouni.
Nos maîtres ont enseigné : pour trois hommes le soleil a devancé son cours — Moche, Yehochoua et Nakdimon ben Gourion. Soit, pour Nakdimon ben Gourion, c'est une tradition reçue.
Pour Yehochoua aussi, c'est un verset, ainsi qu'il est écrit : « et le soleil s'arrêta, et la lune se tint, etc. » Mais pour Moche, d'où le savons-nous ?
La baraita tire de l'épisode une liste de trois. La guemara vérifie ensuite chaque terme : Nakdimon repose sur la tradition orale qui vient d'être rapportée, Yehochoua sur un verset explicite (Yehochoua 10,13). Reste Moche, pour qui aucun verset ne décrit un tel phénomène.
L'expression nikdema lahem hama signifie que le soleil a devancé son cours, en se levant ou en brillant à une heure irrégulière. Le mot guemara employé ici désigne une tradition reçue par transmission orale.
Rabbi Elazar dit : cela se dérive par la gezera chava « ahel » — « ahel ». Il est écrit ici : « je commencerai à mettre la crainte de toi », et il est écrit là-bas : « je commencerai à te grandir ».
La gezera chava est une règle d'exégèse : deux passages qui portent un même mot se transmettent mutuellement leurs détails. Ici le mot est ahel, je commencerai, présent dans le verset de Moche (Devarim 2,25) et dans celui de Yehochoua (Yehochoua 3,7).
Le raisonnement transfère à Moche ce qui est explicite chez Yehochoua. Rachi rappelle la formule qui gouverne ce type d'inférence : lamed satoum min ha-mefourach, apprendre ce qui est obscur à partir de ce qui est clair.
Rabbi Chmouel bar Nahmani dit : cela se dérive de « têt » — « têt ». Il est écrit ici : « je commencerai à mettre (têt) la crainte de toi », et il est écrit là-bas : « le jour où ה' livra (têt) l'Emori ».
Même procédé, mot différent. Rabbi Chmouel bar Nahmani rapproche les deux passages par le verbe têt, donner ou livrer, qui figure dans Devarim 2,25 et dans Yehochoua 10,12, le verset même où le soleil s'arrête.
L'avantage de ce choix apparaît à la lecture : le mot têt se trouve dans le verset qui rapporte le miracle, alors que ahel se trouve dans un verset antérieur, plus éloigné de l'événement.
Rabbi Yo'hanan dit : cela se dérive du verset lui-même, « ceux qui entendront ta renommée trembleront et seront saisis d'angoisse devant toi ». Quand ont-ils tremblé et ont-ils été saisis d'angoisse devant toi ?
Au moment où le soleil a devancé son cours pour Moche.
Rabbi Yo'hanan se passe de gezera chava. Il lit la seconde moitié du verset de Devarim 2,25 comme la description d'un effet, et cherche la cause capable de le produire : un tremblement qui saisit des peuples qui n'ont fait qu'entendre.
Un événement céleste visible de partout répond à cette exigence, là où une victoire militaire ne toucherait que les voisins immédiats.
« Et de même, une ville sur laquelle la pluie n'est pas tombée, etc. » Rav Yehouda dit au nom de Rav : les deux sont pour la malédiction.
La guemara revient à la michna, qui citait Amos 4,7 pour établir qu'une ville privée de pluie alors que ses voisines en reçoivent est frappée d'une malédiction. Rav durcit la lecture : la ville arrosée ne s'en sort pas mieux, elle reçoit une pluie surabondante qui détruit la récolte.
Rachi ajoute un point de grammaire : le féminin du verbe dans « celle sur laquelle il ne pleuvra pas » ne renvoie pas à la ville mais à la nuée, ce qui soutient la lecture de Rav. C'est la première d'une série de relectures de Rav Yehouda au nom de Rav, et la seule qui aggrave le verset au lieu de l'adoucir.
« Yerouchalayim est devenue comme une nidda parmi eux. » Rav Yehouda dit au nom de Rav : c'est pour la bénédiction, comme une nidda — de même que la nidda a une permission, de même Yerouchalayim a un remède.
Le verset d'Eikha compare Yerouchalayim à une nidda, une femme en état d'impureté menstruelle, écartée de son mari. Rav retient du terme non l'écart mais sa durée : l'impureté de la nidda est par définition temporaire et s'achève par la tevila.
Le mot takana, remède, indique que la destruction est un état réversible. La comparaison choisie par le prophète contient donc, dans le terme même, la promesse du retour.
« Elle est devenue comme une veuve. » Rav Yehouda dit : c'est pour la bénédiction — comme une veuve, et non veuve réellement, mais comme une femme dont le mari est parti pour un pays d'outre-mer avec l'intention de revenir auprès d'elle.
La relecture repose sur une seule lettre. Le verset ne dit pas almana, veuve, mais ke-almana, comme une veuve : la comparaison indique une ressemblance et non une identité.
Rachi précise la catégorie halakhique visée, almenout hayout, le veuvage du vivant du mari : la femme est seule, mais le lien n'est pas rompu. Le Ben Ich Haï en tire une consigne de lecture pour Ticha be-Av, prononcer distinctement le kaf de comparaison pour ne pas transformer le mot en son contraire.
« Et Moi aussi, Je vous ai rendus méprisés et abaissés. » Rav Yehouda dit : c'est pour la bénédiction, car on ne prend pas parmi nous de chefs de fleuves ni de gueziripatei.
Les deux fonctions nommées sont des charges publiques imposées par le pouvoir. Le rech nahara, chef de fleuve, perçoit les taxes sur la navigation et les canaux ; le gueziripata, glosé par Rachi et Tossefot comme sardiot, est un agent de police chargé d'exécuter les coups et les arrestations.
Le mépris dont parle le verset devient ainsi une protection : le pouvoir ne confie pas ces charges à un groupe qu'il méprise, et ce groupe échappe donc à l'obligation d'opprimer ses semblables.
« Et ה' frappera Israël comme le roseau est agité dans l'eau. » Rav Yehouda dit au nom de Rav : c'est pour la bénédiction. Car Rabbi Chmouel bar Nahmani a dit au nom de Rabbi Yonatan : que signifie le verset « fidèles sont les blessures de celui qui aime, et trompeurs les baisers de celui qui hait » ?
Meilleure est la malédiction dont Ahiya le Chilonite a maudit Israël que la bénédiction dont Bilam le mécréant les a bénis.
Rav applique sa méthode à un verset de Melakhim I 14,15, où le prophète Ahiya le Chilonite annonce un châtiment. Le verset de Michle 27,6 fournit le principe général : ce que dit un ami, même blessant, sert le bien, tandis que ce que dit un ennemi, même flatteur, sert le mal.
Le mot difficile est ne'tarot. Rachi propose deux voies : la racine du mot éter, la fourche qui retourne les gerbes, donc un renversement ; ou bien une idée d'abondance excessive. Les deux lectures aboutissent au même résultat, les baisers de l'ennemi se retournent contre celui qui les reçoit.
Ahiya le Chilonite les a maudits par le roseau : il dit à Israël « et ה' frappera Israël comme le roseau est agité ». De même que ce roseau se tient dans un lieu d'eau, que sa souche se renouvelle et que ses racines sont nombreuses, et que même si tous les vents du monde viennent souffler sur lui ils ne le déplacent pas de sa place, mais il va et vient avec eux ; les vents se calment, et le roseau se retrouve à sa place.
La lecture procède trait par trait. Le roseau tient dans un lieu d'eau, sa souche repousse après la coupe, ses racines sont nombreuses : trois avantages de survie que la comparaison transfère à Israël.
Le quatrième trait est le plus important : le roseau ne résiste pas au vent, il l'accompagne, et c'est précisément pour cela qu'il n'est pas arraché. Rachi restreint la portée de la phrase aux vents qui ne sont pas violents, car un vent extrême couche aussi le roseau.
Mais Bilam le mécréant les a bénis par le cèdre, ainsi qu'il est dit : « comme des cèdres près des eaux ». De même que ce cèdre ne se tient pas dans un lieu d'eau, que sa souche ne se renouvelle pas et que ses racines ne sont pas nombreuses ; même si tous les vents du monde soufflent sur lui, ils ne le déplacent pas de sa place, mais dès qu'un vent du sud souffle sur lui, il le déracine et le renverse sur sa face.
Bien plus : le roseau a mérité qu'on en tire un calame pour y écrire un sefer Torah, les Neviim et les Ketouvim.
Le cèdre reçoit les mêmes critères, terme à terme, et échoue sur chacun. La difficulté apparente vient du verset lui-même, qui dit « comme des cèdres près des eaux » alors que la guemara affirme que le cèdre ne pousse pas près de l'eau.
Rachi et Tossefot répondent de la même manière : le passage de Bamidbar 24 mélange deux voix. Bilam prononce les termes secs, et l'ange qui gouverne sa bouche ajoute les correctifs favorables. C'est ainsi que la malédiction s'est changée en bénédiction.
Le dernier argument ne porte plus sur la résistance mais sur l'usage : du roseau on tire le koulmos, le calame du sofer. Le végétal le plus fragile est celui par lequel le texte se transmet.
Nos maîtres ont enseigné : que l'homme soit toujours souple comme le roseau et qu'il ne soit pas dur comme le cèdre. Il arriva que Rabbi Elazar fils de Rabbi Chimon revenait de Migdal Guedor, de la maison de son maître ; il était monté sur un âne et cheminait au bord d'un fleuve, et il éprouvait une grande joie.
Il avait l'esprit enflé parce qu'il avait étudié beaucoup de Torah.
La comparaison botanique devient une règle de conduite. Le roseau et le cèdre cessent de désigner le destin d'Israël pour désigner un trait de caractère : la souplesse devant autrui contre la raideur.
Le récit qui s'ouvre illustre la règle par son contraire. L'expression daato gassa alav, son esprit était enflé, décrit une satisfaction de soi née de l'étude ; le bord du fleuve rappelle le lieu où pousse le roseau, et la suite du récit, au folio suivant, montrera Rabbi Elazar rencontrer un homme particulièrement laid et lui parler avec dureté.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).