Sougya : Le folio achève le récit commencé en 20a : Rabbi Elazar fils de Rabbi Chimon insulte un homme laid, reçoit de lui une réponse qui vise l'Artisan plutôt que l'ouvrage, le poursuit jusqu'à sa ville pour obtenir son pardon, puis enseigne aussitôt qu'il faut être souple comme le roseau et non dur comme le cèdre. La guemara passe ensuite à la michna qui range les éboulements parmi les calamités pour lesquelles on jeûne et l'on sonne l'alarme, et une baraita précise quels murs comptent : solides et non destinés à tomber.
Quatre récits suivent, tous bâtis autour d'un mur qui menace ruine : le mur de Nehardea que Rav et Chemouel évitaient, la maison délabrée de Rav Houna, puis la règle de Rabbi Yannai selon laquelle on ne se place pas dans un lieu de danger en comptant sur un miracle, puisque le miracle se prélève sur les mérites. Le folio se termine par deux listes de conduites : les sept habitudes auxquelles Rav Ada bar Ahava attribuait sa longévité, et les belles actions de Rav Houna, du mur abattu avant l'orage jusqu'à la porte ouverte à l'heure du repas.
Il rencontra un homme extrêmement laid. Celui-ci lui dit : Chalom sur toi, mon maître !
Et il ne lui rendit pas son salut. Il lui dit : Vaurien (reika), combien cet homme-là est laid !
Peut-être tous les gens de ta ville sont-ils laids comme toi ? Il lui répondit : Je ne sais pas ; mais va donc dire à l'artisan qui m'a fait : « Combien il est laid, ce vase que tu as fait. » Dès qu'il sut en lui-même qu'il avait fauté, il descendit de son âne, se prosterna devant lui et lui dit : Je m'humilie devant toi, pardonne-moi !
Il lui dit : Je ne te pardonne pas tant que tu ne seras pas allé vers l'artisan qui m'a fait pour lui dire : Combien il est laid, ce vase que tu as fait.
Le folio reprend au milieu du récit ouvert en 20a. Rabbi Elazar fils de Rabbi Chimon revient de la maison de son maître, gonflé de son étude, et rencontre un homme d'une grande laideur. Sa remarque tombe sous une catégorie précise : la honte publique infligée à une personne pour ce qu'elle n'a pas choisi. La réponse de l'homme déplace l'affront de l'ouvrage vers l'Artisan, et rend la faute irrattrapable par une simple excuse.
Rachi et Tossefot rapportent une lecture où cet homme était Eliyahou, venu sous cette apparence pour corriger le maître. Le Ben Ich Haï propose une autre lecture : le mot reika place en tête indiquait que le reproche visait la conduite, mais la laideur réelle de l'homme a rendu la phrase blessante. L'erreur porte alors sur l'effet des mots plutôt que sur leur intention.
Il marchait derrière lui jusqu'à ce qu'il parvînt à sa ville. Les gens de sa ville sortirent à sa rencontre et lui disaient : Chalom sur toi, rabbi rabbi, mori mori (mon maître, mon maître) !
Il leur dit : Qui appelez-vous rabbi rabbi ? Ils lui dirent : Celui-là qui marche derrière toi.
Il leur dit : Si celui-là est un maître, que leurs pareils ne se multiplient pas en Israël ! Ils lui dirent : Pour quelle raison ?
Il leur dit : Voici ce qu'il m'a fait. Ils lui dirent : Malgré cela, pardonne-lui, car c'est un grand homme en Torah.
Le récit se retourne une seconde fois. L'homme offensé arrive dans la ville de Rabbi Elazar et découvre que celui qui le poursuit est le maître du lieu. La formule qu'il emploie alors, al yirbou kamoto beIsraël, « que leurs pareils ne se multiplient pas en Israël », vise la fonction : un maître qui parle ainsi fait système, et l'offense privée devient une affaire publique.
Les habitants opposent deux choses : la faute réelle, et la qualité de l'homme qui l'a commise. Leur argument porte sur l'intention : un grand en Torah ne raille pas la création. Le Ben Ich Haï relève de son côté le mot « fait » la où l'on attendait « dit », et y lit la gravité d'une parole qui fait blêmir son destinataire, assimilée à une effusion de sang.
Il leur dit : À cause de vous, voici que je lui pardonne, à condition qu'il ne prenne pas l'habitude d'agir ainsi. Aussitôt Rabbi Elazar fils de Rabbi Chimon entra (à la maison d'étude) et enseigna : Que l'homme soit toujours souple comme le roseau, et qu'il ne soit pas dur comme le cèdre.
Et c'est pourquoi le roseau a mérité qu'on en tire un calame (kolmos) pour écrire avec lui un sefer Torah, des téfilines et des mezouzot.
Le pardon accordé est un pardon conditionnel : il tient à l'engagement de ne pas recommencer. L'enseignement qui suit tire la leçon à l'échelle du caractère. Le roseau plie sous tous les vents et se retrouve debout ; le cèdre résiste à tout jusqu'au vent qui l'arrache.
La dernière phrase donne la récompense sous forme d'un signe : le roseau fournit le kolmos, le calame dont on se sert pour écrire un sefer Torah, des téfilines et des mezouzot. La souplesse devient l'instrument par lequel le texte s'inscrit. Le Ben Ich Haï rattache explicitement cette deracha au récit : la chaîne entière est partie d'un mouvement d'irritation.
« Et de même une ville où il y a une peste (dever) ou un éboulement (mapolet), etc. » Nos maîtres ont enseigné : L'éboulement dont ils ont parlé — des murs solides et non des murs délabrés ; des murs qui ne sont pas destinés à tomber, et non ceux qui sont destinés à tomber.
La guemara quitte le récit et revient à la michna du chapitre, qui énumère les calamités pour lesquelles la ville frappée jeûne et sonne l'alarme, tandis que les localités voisines jeûnent sans sonner. Parmi elles, la mapolet, l'effondrement de murs ou de bâtiments.
La baraita restreint aussitôt la catégorie par deux filtres : les murs doivent être beriot, solides, et chein am reouyot lipol, non destinés à tomber. La logique est celle du signe : un effondrement ne vaut avertissement que s'il reste sans explication naturelle. Un mur délabré qui s'écroule s'explique de lui-même.
Qu'est-ce que « solides », qu'est-ce que « non destinés à tomber » ? Qu'est-ce que « délabrés », qu'est-ce que « destinés à tomber » ?
Il fallait le dire pour le cas où ils sont tombés à cause de leur hauteur. Ou encore, pour le cas où ils se tiennent sur la berge d'un fleuve.
La guemara pose une objection de rédaction : les deux couples de la baraita paraissent se recouvrir. « Solide » semble dire la même chose que « non destiné à tomber », et « délabré » la même chose que « destiné à tomber ». Si les deux couples coïncident, la baraita se répète.
La réponse produit une case intermédiaire : un mur solide et pourtant destiné à tomber. Deux exemples en sont donnés, sa hauteur excessive et sa position sur la berge d'un fleuve, où l'eau ronge la fondation. Le second couple de la baraita sert donc à exclure précisément cette case : la chute reste explicable, et l'on n'y voit pas d'avertissement.
Comme ce mur délabré qui se trouvait à Nehardea, sous lequel Rav et Chemouel ne passaient pas, bien qu'il fut resté en place treize ans. Un jour, Rav Ada bar Ahava se trouva là.
Chemouel dit à Rav : Que le maître vienne, faisons le tour ! Il lui dit : Je n'en ai pas besoin aujourd'hui, car Rav Ada bar Ahava est avec nous, dont le mérite est grand, et je ne crains rien.
La guemara illustre la baraita par un cas concret. Le mur de Nehardea est délabré, donc hors de la catégorie de l'alarme, et cependant il tient depuis treize ans, donc hors de la catégorie du danger immédiat. Rav et Chemouel s'en détournent malgré tout : la halakha des signes est une chose, la prudence en est une autre.
Le point de bascule est la réponse de Rav. Il accepte de passer ce jour-là en s'appuyant sur le mérite de Rav Ada bar Ahava. Tossefot bute sur la chronologie et conclut à l'existence de deux sages du même nom, celui-ci contemporain de Rav et de Chemouel, l'autre disciple de Rava.
Rav Houna avait du vin dans une certaine maison délabrée, et il voulait l'en évacuer. Il y fit entrer Rav Ada bar Ahava et le retint par une discussion de halakha jusqu'à ce qu'il eût tout évacué.
Après qu'ils furent sortis, la maison s'effondra. Rav Ada bar Ahava s'en aperçut et s'en irrita.
Le second récit reprend le même ressort et le pousse plus loin. Rav Houna a un intérêt matériel à préserver, son vin, et il se sert du mérite de Rav Ada comme d'une protection, en le retenant par une chemaata, une discussion de halakha, le temps de faire sortir les jarres.
La colère de Rav Ada porte sur deux choses distinctes : avoir été exposé à un danger sans le savoir, et avoir servi de couverture à un miracle qui se prélève sur son propre compte. Le segment suivant donne la règle qui fonde cette colère.
Il tenait comme ce qu'a dit Rabbi Yannai : Que jamais un homme ne se tienne dans un lieu de danger en disant : on fera pour moi un miracle — car peut-être ne fera-t-on pas pour lui de miracle. Et si tu dis qu'on fera pour lui un miracle, on le lui déduit de ses mérites.
Rav Hanan a dit : Quel est le verset ? Il est écrit : « Je suis devenu petit de toutes les bontés et de toute la vérité » (Bereshit 32,11).
La règle de Rabbi Yannai comporte deux branches, et chacune suffit à interdire le calcul. Première branche : le miracle peut ne pas venir. Seconde branche : s'il vient, il se paie. Le verbe de Rachi le dit sans détour, menakhin signifie « on diminue ».
Le verset invoqué est celui de Yaacov avant sa rencontre avec Essav : katonti, « je suis devenu petit ». Le juste qui a déjà beaucoup reçu se sait d'autant plus exposé, puisque son compte à baisse. C'est ce raisonnement que Rav Ada applique à son propre cas, et qui explique sa colère au segment précédent.
Le Ben Ich Haï résout la tension entre les deux sages par le critère de la connaissance du danger : Rav Houna tenait que le prélèvement ne frappe que celui qui s'expose sciemment, tandis que Rav Ada lisait le mot « jamais » comme couvrant aussi celui qui ignore.
Quelles étaient donc les actions de Rav Ada bar Ahava ? Comme ce qui a été rapporté : ses disciples demandèrent à Rav Ada bar Ahava : Par quoi as-tu prolongé tes jours ?
Il leur dit : De mes jours je ne me suis emporté au sein de ma maison, je n'ai pas marché devant plus grand que moi,
La guemara change de registre. Après avoir supposé le mérite de Rav Ada bar Ahava, elle demande sur quoi ce mérite reposait. La réponse prend la forme classique de la question bameh haarakhta yamim, « par quoi as-tu prolongé tes jours », posée ailleurs à d'autres maîtres.
Les deux premiers items donnent le ton : la maîtrise de la colère à l'intérieur de sa maison, et l'effacement devant plus grand que soi. Le Ben Ich Haï lit « maison » comme le corps de l'homme, et tire la réponse vers l'intérieur : l'emportement visible pouvait servir à corriger, sans emportement du cœur.
et je n'ai pas pensé (à des paroles de Torah) dans les ruelles souillées, et je n'ai pas marché quatre coudées sans Torah et sans téfilines, et je n'ai pas dormi dans la maison d'étude, ni d'un sommeil régulier ni d'un sommeil occasionnel, et je ne me suis pas réjoui de la mésaventure de mon compagnon, et je n'ai pas appelé mon compagnon par son sobriquet — et certains rapportent : par son nom de famille.
La suite de la liste porte sur des conduites tenues en continu, jour après jour. Trois d'entre elles concernent la place de la Torah : ne pas y penser dans les ruelles souillées, ne pas parcourir quatre coudées sans Torah et sans téfilines, ne pas dormir dans la maison d'étude, même d'un somme passager.
Les deux dernières concernent le compagnon d'étude. Rachi et Tossefot distinguent deux mots proches : kinouy, le sobriquet attaché à l'individu, et hanikha, le nom de famille employé seul. Tossefot précise la portée : la réserve vise l'usage péjoratif, un appellatif élogieux restant permis.
Rava dit à Rafram bar Papa : Que le maître nous dise quelques-unes de ces belles actions qu'accomplissait Rav Houna ! Il lui dit : De sa jeunesse je ne me souviens pas, de sa vieillesse je me souviens.
Chaque jour de temps couvert, on le faisait sortir dans une litière d'or (gouharka), et il inspectait la ville entière. Et tout mur qui était délabré, il le faisait abattre.
Si le propriétaire en avait les moyens, celui-ci le rebâtissait ; sinon, il le rebâtissait lui-même, à ses propres frais.
Rava demande à Rafram bar Papa le récit des mili maalyata, les belles actions de Rav Houna. La première répond exactement à la sougya des murs : les jours de temps couvert, quand le vent menace, Rav Houna parcourt la ville et fait abattre préventivement ce qui risque de tomber.
Le geste comporte deux volets : la démolition, puis la reconstruction, prise en charge par le propriétaire s'il le peut, et par Rav Houna à ses frais dans le cas contraire. Le Ben Ich Haï explique la litière d'or par une nécessité pratique : l'apparat rendait l'ordre exécutoire jusque dans les quartiers où son autorité ne portait pas.
Et chaque veille de Chabbat, vers le soir, il envoyait un émissaire au marché : tous les légumes qui restaient aux maraîchers, il les leur achetait et les jetait au fleuve. Mais qu'il les donne aux pauvres !
Il arrive qu'ils s'y fient et ne viennent plus acheter. Mais qu'il les jette aux bêtes !
Il tenait que la nourriture de l'homme, on n'en nourrît pas la bête.
La seconde action de Rav Houna vise le marché plutôt que les murs, mais la logique reste la même : agir en amont pour qu'un dommage prévisible n'arrive pas. Rachi donne le mécanisme complet. Des légumes invendus le vendredi soir se flétrissent pendant Chabbat, donc les maraîchers en apportent moins la semaine suivante, donc la ville manque de légumes pour Chabbat. En rachetant le surplus, Rav Houna maintient l'approvisionnement.
La guemara teste alors deux emplois alternatifs du surplus, et les écarte tous deux. Les donner aux pauvres désorganiserait le marché, car les pauvres cesseraient d'acheter. Les donner au bétail se heurte à la règle du bizouy okhalin, le mépris de la nourriture. Rachi ajoute une seconde raison et une précision : jetés au fleuve, les légumes dérivent et d'autres les recueillent.
Mais qu'il ne les achète pas du tout ! Tu te trouverais alors leur faire trébucher pour l'avenir.
La guemara pousse l'objection jusqu'au bout : si aucun emploi du surplus ne convient, autant renoncer à l'acheter. La réponse tient en une formule, nimtset makhchilan leatid lavo, « tu te trouverais leur faire trébucher pour l'avenir ». Sans ce rachat systématique, les maraîchers calculeraient au plus juste et la ville manquerait.
Le Ben Ich Haï déplace la question : l'objection porterait plutôt sur le rachat lui-même par rapport à un simple dédommagement. Verser le prix en laissant la marchandise inciterait à en apporter toujours plus, ce qui transformerait l'aide en abus.
Lorsqu'il disposait d'un remède, il en remplissait une cruche et la suspendait au montant de sa maison, en disant : Que quiconque en a besoin vienne et en prenne. Et certains rapportent : il avait appris par tradition le remède contre la chivta ; il plaçait une cruche d'eau, la suspendait, et disait : Que quiconque en a besoin vienne et entre, afin de ne pas se mettre en danger.
Une troisième action, bâtie sur le même principe : rendre le secours disponible sans que personne ait à le demander. La cruche suspendue à l'entrée se prend sans témoin, ce qui épargne la honte au bénéficiaire.
La seconde version identifie le contenu : de l'eau pour se laver les mains, contre la chivta. Rachi renvoie à Yoma 77b et explique le terme comme désignant le dommage qui atteint celui qui mange sans netilat yadayim. La cruche sert alors de point d'eau public à l'entrée de la maison.
Lorsqu'il rompait le pain, il ouvrait sa porte et disait : Que quiconque en a besoin vienne et mange. Rava dit : Toutes ces choses, je puis les accomplir, sauf celle-ci que je ne puis faire,
La dernière action de Rav Houna consiste à ouvrir la porte au moment même du repas. Le Ben Ich Haï relève la précision de l'horaire et en donne la raison : le pauvre invité à la table mange comme un convive, tandis que celui à qui l'on tend du pain à emporter reste un bénéficiaire, avec la question de la netilat yadayim et de la bénédiction laissée derrière lui.
Le folio se clôt sur l'aveu de Rava, interrompu au milieu de la phrase et poursuivi au début de 21a : de toute cette liste, une seule conduite lui reste inaccessible, celle de la porte ouverte.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).