Taanit 20b — Souple comme le roseau, et les murs qui menacent : quand sonne-t-on l'alarme, et jusqu'où compter sur son mérite

Taanit 20b

Sougya : Le folio achève le récit commencé en 20a : Rabbi Elazar fils de Rabbi Chimon insulte un homme laid, reçoit de lui une réponse qui vise l'Artisan plutôt que l'ouvrage, le poursuit jusqu'à sa ville pour obtenir son pardon, puis enseigne aussitôt qu'il faut être souple comme le roseau et non dur comme le cèdre. La guemara passe ensuite à la michna qui range les éboulements parmi les calamités pour lesquelles on jeûne et l'on sonne l'alarme, et une baraita précise quels murs comptent : solides et non destinés à tomber.

Quatre récits suivent, tous bâtis autour d'un mur qui menace ruine : le mur de Nehardea que Rav et Chemouel évitaient, la maison délabrée de Rav Houna, puis la règle de Rabbi Yannai selon laquelle on ne se place pas dans un lieu de danger en comptant sur un miracle, puisque le miracle se prélève sur les mérites. Le folio se termine par deux listes de conduites : les sept habitudes auxquelles Rav Ada bar Ahava attribuait sa longévité, et les belles actions de Rav Houna, du mur abattu avant l'orage jusqu'à la porte ouverte à l'heure du repas.

Plan du folio : du récit de mussar à la halakha des murs qui menacent 1. Fin du récit (segments 0 à 2) Rabbi Elazar insulte un homme laid ; celui-ci renvoie l'affront à l'Artisan. Poursuite, pardon, puis enseignement : souple comme le roseau. 2. Retour à la michna (segments 3 et 4) Peste et éboulements : on jeûne, on sonne l'alarme. Une baraita filtre : quels murs comptent comme signe venu d'en haut ? 3. Quatre récits de mur (segments 5 à 7) Le mur de Nehardea, la maison de Rav Houna, la colère de Rav Ada, puis la règle de Rabbi Yannai sur le miracle prélève sur les mérites. 4. Deux listes de conduites (segments 8 à 14) Ce qui a valu la longévité à Rav Ada bar Ahava, puis les belles actions de Rav Houna, du mur abattu à la porte ouverte pendant le repas. Le fil qui relie les quatre parties Un danger annoncé oblige à deux choses à la fois : reconnaître le signe, et agir pour l'écarter au lieu de s'en remettre à son mérite.
Les quatre parties du folio et ce qui les relie.
La baraita des éboulements : quatre mots, deux filtres, une seule case retenue Baraita : solides et non délabrés ; non destinés à tomber et non ceux qui sont destinés à tomber. Question : les deux couples se répètent-ils ? Destinés à tomber (raouyot) Non destinés à tomber Murs solides (beriot) Pas d'alarme C'est la case ajoutée par la guemara : mur solide mais trop haut, ou sur une berge. On sonne l'alarme Rien n'expliquait sa chute : l'effondrement vaut alors comme avertissement. Murs délabrés (reouot) Pas d'alarme Leur chute s'explique par leur état : on la traite comme un accident ordinaire. Résultat : une seule case ouvre le jeûne et l'alarme, celle où la chute reste sans cause visible.
Les deux couples de la baraita se croisent : seule la case solide et non destinée à tomber donne lieu à l'alarme.
Compter sur son mérite : la règle de Rabbi Yannai et les deux récits qui l'encadrent Se tenir dans un lieu de danger en disant : on fera pour moi un miracle Première branche Peut-être ne fera-t-on pas de miracle pour lui : le danger reste entier. Seconde branche Le miracle a lieu, mais on le déduit de ses mérites : Katonti (Bereshit 32,11). Rav sous le mur de Nehardea Il passe, appuyé sur le mérite de Rav Ada. Rav Ada ne s'en irrite pas : le mur reste debout, aucun miracle visible n'a eu lieu. Rav Ada dans la maison de Rav Houna La maison tombe dès leur sortie : le miracle est manifeste, et Rav Ada s'irrite d'avoir servi de couverture à son insu. Distinction du Ben Ich Haï : le prélèvement frappe celui qui s'expose sciemment, et Rav Ada tenait la règle pour valable même sans le savoir.
La règle de Rabbi Yannai, ses deux branches, et la différence entre les deux récits du folio.
1
נִזְדַּמֵּן לוֹ אָדָם אֶחָד שֶׁהָיָה מְכֹועָר בְּיוֹתֵר. אָמַר לוֹ: שָׁלוֹם עָלֶיךָ רַבִּי! וְלֹא הֶחֱזִיר לוֹ. אָמַר לוֹ: רֵיקָה, כַּמָּה מְכֹועָר אוֹתוֹ הָאִישׁ! שֶׁמָּא כָּל בְּנֵי עִירֶךָ מְכֹועָרִין כְּמוֹתְךָ? אָמַר לוֹ: אֵינִי יוֹדֵעַ, אֶלָּא לֵךְ וֶאֱמֹור לָאֻומָּן שֶׁעֲשָׂאַנִי: ״כַּמָּה מְכֹועָר כְּלִי זֶה שֶׁעָשִׂיתָ״. כֵּיוָן שֶׁיָּדַע בְּעַצְמוֹ שֶׁחָטָא, יָרַד מִן הַחֲמוֹר וְנִשְׁתַּטַּח לְפָנָיו, וְאָמַר לוֹ: נַעֲנֵיתִי לְךָ, מְחוֹל לִי! אָמַר לוֹ: אֵינִי מוֹחֵל לְךָ עַד שֶׁתֵּלֵךְ לָאֻומָּן שֶׁעֲשָׂאַנִי וֶאֱמֹור לוֹ: כַּמָּה מְכֹועָר כְּלִי זֶה שֶׁעָשִׂיתָ.

Il rencontra un homme extrêmement laid. Celui-ci lui dit : Chalom sur toi, mon maître !

Et il ne lui rendit pas son salut. Il lui dit : Vaurien (reika), combien cet homme-là est laid !

Peut-être tous les gens de ta ville sont-ils laids comme toi ? Il lui répondit : Je ne sais pas ; mais va donc dire à l'artisan qui m'a fait : « Combien il est laid, ce vase que tu as fait. » Dès qu'il sut en lui-même qu'il avait fauté, il descendit de son âne, se prosterna devant lui et lui dit : Je m'humilie devant toi, pardonne-moi !

Il lui dit : Je ne te pardonne pas tant que tu ne seras pas allé vers l'artisan qui m'a fait pour lui dire : Combien il est laid, ce vase que tu as fait.

📜 Rachi (1)
נִזְדַּמֵּן לוֹ אָדָם יֵשׁ סְפָרִים שֶׁכָּתוּב בָּהֶן אֵלִיָּהוּ זָכוּר לַטּוֹב וְהוּא נִתְכַּוֵּון לְהוֹכִיחוֹ שֶׁלֹּא יַרְגִּיל בַּדָּבָר:
Il rencontra un homme — il y a des livres où il est écrit « Eliyahou, de bénie mémoire », et son intention était de le reprendre pour qu'il ne prenne pas cette habitude.
🗂️ Tossefot (1)
נִזְדַּמֵּן לוֹ אָדָם אֶחָד שֶׁהוּא מְכֹועָר בְּיוֹתֵר. בְּמַסֶּכֶת דֶּרֶךְ אֶרֶץ מְפָרֵשׁ דְּאוֹתוֹ אָדָם הַיְינוּ אֵלִיָּהוּ וּלְטוֹב נִתְכַּוֵּין כְּדֵי שֶׁלֹּא יַרְגִּיל בַּדָּבָר:
Il rencontra un homme extrêmement laid — dans le traité Derekh Erets il est expliqué que cet homme était Eliyahou, et que son intention était bonne : faire en sorte qu'il ne prenne pas cette habitude.
🪔 Ben Yehoyada (2)
אָמַר לוֹ: רֵיקָה, כַּמָּה מְכֹעָר אוֹתוֹ הָאִישׁ, שֶׁמָּא כָּל בְּנֵי עִירֶךָ מְכֹעָרִין כְּמוֹתְךָ. נִרְאֶה וַדַּאי דְּאֵין כַּוָּנַת רַבִּי אֶלְעָזָר עַל צוּרָתוֹ אֶלָּא עַל הַנְהָגָתוֹ וְדֶרֶךְ אֶרֶץ שֶׁלּוֹ מִפְּנֵי שֶׁנִּרְאֶה לוֹ שֶׁהוּא אָדָם פָּחוֹת וּבְאוֹתוֹ מָקוֹם נוֹהֲגִין שֶׁלֹּא יִתֵּן הַקָּטָן שָׁלוֹם לַגָּדוֹל וְאִם יִתֵּן הֲרֵי זֶה מְבַזֶּה אֶת הַגָּדוֹל וּלְכָךְ כֵּיוָן שֶׁרָאָה שֶׁהִקְדִּים לִיתֵּן לוֹ שָׁלוֹם הִקְפִּיד וְדָן אוֹתוֹ לְגָאָה שֶׁיָּצָא מִשּׁוּרַת דֶּרֶךְ אֶרֶץ לְכָךְ הִקְדִּים לוֹמַר לוֹ רֵיקָה כְּדֵי שֶׁיּוּבָן מַה שֶׁיֹּאמַר לוֹ מְכֹעָר אֵינוֹ אוֹמֵר עַל הַצּוּרָה אֶלָּא עַל הַהַשְׂכָּלָה וְהַנְהָגָה שֶׁלּוֹ שֶׁמָּא כָּל בְּנֵי עִירוֹ מְכֹעָרִין בְּדַעַת כָּמוֹהוּ שֶׁנּוֹתְנִים הַקְּטַנִּים שָׁלוֹם לַגְּדוֹלִים. אַךְ עִם כָּל זֶה שָׁגָה רַבִּי אֶלְעָזָר בְּדָבָר זֶה יַעַן מִפְּנֵי שֶׁאוֹתוֹ אָדָם הָיָה מְכֹועָר בְּיוֹתֵר וְלָכֵן דְּבָרָיו מוּבָנִים דְּקָאֵי עַל צוּרָתוֹ וּבָזֶה נַעֲשָׂה לוֹ בִּיּוּשׁ גָּדוֹל וְגַם נִרְאֶה מְזַלְזֵל בַּיְּצִירָה חַס וְשָׁלוֹם וּלְכָךְ כַּאֲשֶׁר הֵשִׁיב לוֹ אֱמֹור לָאֻומָּן, הִרְגִּישׁ רַבִּי אֶלְעָזָר בְּשִׁגְגָתוֹ וְתֵכֶף בִּקֵּשׁ מְחִילָה וְלֹא עוֹד אֶלָּא זִלְזֵל בִּכְבוֹדוֹ בְּיוֹתֵר שֶׁטַּייָּל אַחֲרָיו לְבַקֵּשׁ מִמֶּנּוּ עַד שֶׁהִגִּיעַ לְעִירוֹ וְלֹא חָשׁ לִכְבוֹד עַצְמוֹ בִּפְנֵי אַנְשֵׁי עִירוֹ וְגַם תֵּכֶף נִשְׁתַּטַּח לְפָנָיו שֶׁהוּא דָּבָר יוֹתֵר קָשֶׁה מֵהַנּוֹפֵל לְרַגְלָיו רָאָה כַּמָּה חָסִיד הָיָה אַף עַל פִּי שֶׁבִּשְׁגָגָה דִּבֵּר. וְנִרְאֶה לִי נִשְׁתַּטַּח לְפָנָיו לְהַרְאוֹת הַכְנָעָה כְּנֶגֶד כָּל הָאֵיבָרִים שֶׁבִּיזָּה. וּמַה שֶׁאָמְרוּ שָׁלוֹם עָלֶיךָ רַבִּי רַבִּי , מוֹרִי מוֹרִי , פֵּירוּשׁ רַבִּי בְּחֵלֶק הַנִּגְלֶה רַבִּי בְּחֵלֶק הַנִּסְתָּר מוֹרִי בְּמִידּוֹת מוֹרִי בְּדֶרֶךְ אֶרֶץ.
« Il lui dit : Reika, combien cet homme est laid ; peut-être tous les gens de ta ville sont-ils laids comme toi. » Il paraît certain que l'intention de Rabbi Elazar portait sur la conduite de cet homme et sur ses manières (derekh erets), plutôt que sur son apparence. Il lui semblait avoir affaire à un homme de peu ; or en ce lieu l'usage voulait que le petit ne salue pas le grand le premier, et celui qui le fait manque d'égards envers le grand. Voyant donc que cet homme avait pris les devants pour le saluer, il s'en irrita et le jugea orgueilleux, sorti de la règle du derekh erets. C'est pour cela qu'il commença par lui dire reika, afin qu'on comprenne que le mot « laid » qu'il allait employer visait son discernement et sa conduite : peut-être tous les gens de sa ville sont-ils laids de jugement comme lui, puisque chez eux les petits saluent les grands. Malgré cela, Rabbi Elazar s'est trompé en cette affaire : cet homme était extrêmement laid, de sorte que ses paroles se comprenaient comme portant sur son apparence ; il lui infligea ainsi une grande honte, et il parut, à D.ieu ne plaise, dénigrer la création. Aussi, lorsque l'homme lui répondit « dis-le à l'artisan », Rabbi Elazar perçut son erreur et demanda aussitôt pardon. Bien plus, il s'abaissa davantage encore : il marcha derrière lui pour le supplier jusqu'à ce qu'il parvînt à sa ville, sans se soucier de son propre honneur devant les habitants, et il se prosterna aussitôt devant lui, ce qui est plus dur que de tomber à ses pieds. Vois quel homme pieux il était, alors même qu'il avait parlé par inadvertance. Il me semble qu'il se prosterna devant lui pour marquer la soumission de tous les membres par lesquels il l'avait humilié. Et quant à ce qu'ils disaient, « Chalom sur toi, rabbi rabbi, mori mori » : rabbi pour la part révélée, rabbi pour la part cachée, mori pour les qualités de caractère (midot), mori pour le derekh erets.
אֵינִי מוֹחֵל לְךָ, עַד שֶׁתֵּלֵךְ לָאֻמָּן שֶׁעֲשָׂאַנִי, וְאָמַר לוֹ, כַּמָּה מְכֹעָר כְּלִי זֶה שֶׁעָשִׂיתָ. קָשֶׁה לָמָּה הֶאֱרִיךְ, דַּי לוֹמַר 'עַד שֶׁתֹּאמַר לָאֻומָּן שֶׁעֲשָׂאַנִי' וְלָמָּה הֻוצְרַךְ לוֹמַר 'עַד שֶׁתֵּלֵךְ'? וְנִרְאֶה לִי בס"ד עַל דֶּרֶךְ מַעֲשֶׂה בְּאֶחָד שֶׁהָיָה נָאֶה בְּיוֹתֵר מִתְלוֹצֵץ בְּאָדָם מְכֹועָר אָמַר לוֹ אוֹתוֹ חָסִיד לָמָּה תִּתְגָּאֶה עָלָיו בְּצוּרָה שֶׁלְּךָ וַהֲלֹא בַּקֶּבֶר תִּהְיֶה שָׁוָה עִמּוֹ! כִּי בַּקֶּבֶר לֹא יִשָּׁאֵר הַנּוֹי שֶׁל הַצּוּרָה וְאִם אַתָּה תָּמוּת קֹודֶם מִמֶּנּוּ נִמְצָא הוּא בַּחַיִּים צוּרָתוֹ נָאֶה מִגּוּפְךָ שֶׁבַּקֶּבֶר! וְכֵן רָמַז הָאִישׁ מוֹסֵר בִּדְבָרָיו אֵלּוּ שֶׁאָמַר 'עַד שֶׁתֵּלֵךְ אֵצֶל אֻומָּן שֶׁעֲשָׂאַנִי' כְּלוֹמַר כְּשֶׁתִּהְיֶה נִפְטַר מִן הָעוֹלָם שֶׁהָרוּחַ תָּשׁוּב אֶל הָאֱלֹקִים שֶׁאָז אוֹתוֹ זְמַן הַגּוּף הוּא בַּקֶּבֶר וְאֵין שָׁם הֶיכֵּר לְצוּרָה נָאָה וְלַצּוּרָה מְכֹועֶרֶת אֶלָּא כָּל הַגּוּפִים שָׁוִים אָז אוֹתוֹ זְמַן תֹּאמַר לְאֻומָּן שֶׁעֲשָׂאַנִי וְכוּ'.
« Je ne te pardonne pas tant que tu ne seras pas allé vers l'artisan qui m'a fait pour lui dire : combien il est laid, ce vase que tu as fait. » Difficulté : pourquoi cette longueur ? Il suffisait de dire « jusqu'à ce que tu dises à l'artisan qui m'a fait » ; pourquoi fallait-il ajouter « jusqu'à ce que tu ailles » ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'on l'éclaire par ce fait : un homme d'une grande beauté se moquait d'un homme laid. Un hassid lui dit : pourquoi t'enorgueillir devant lui de ta figure ? Au tombeau tu lui seras égal, car au tombeau il ne reste rien de la beauté des traits ; et si tu meurs avant lui, il se trouvera que lui, vivant, aura une figure plus belle que ton corps au tombeau. C'est cela que cet homme suggérait en disant « jusqu'à ce que tu ailles vers l'artisan qui m'a fait », c'est-à-dire : lorsque tu quitteras ce monde et que l'esprit retournera vers D.ieu, car à ce moment-là le corps est au tombeau, on n'y distingue plus une belle figure d'une figure laide, et tous les corps y sont égaux ; alors tu diras à l'artisan qui m'a fait, etc.
💡 Explication

Le folio reprend au milieu du récit ouvert en 20a. Rabbi Elazar fils de Rabbi Chimon revient de la maison de son maître, gonflé de son étude, et rencontre un homme d'une grande laideur. Sa remarque tombe sous une catégorie précise : la honte publique infligée à une personne pour ce qu'elle n'a pas choisi. La réponse de l'homme déplace l'affront de l'ouvrage vers l'Artisan, et rend la faute irrattrapable par une simple excuse.

Rachi et Tossefot rapportent une lecture où cet homme était Eliyahou, venu sous cette apparence pour corriger le maître. Le Ben Ich Haï propose une autre lecture : le mot reika place en tête indiquait que le reproche visait la conduite, mais la laideur réelle de l'homme a rendu la phrase blessante. L'erreur porte alors sur l'effet des mots plutôt que sur leur intention.

🖼️ Schéma
Le renversement du récit : l'affront change d'adresse Ce que dit Rabbi Elazar Combien cet homme est laid. La remarque vise l'ouvrage. Ce que répond l'homme Va le dire à l'artisan qui m'a fait : l'adresse change. Conséquence La faute devient irréparable par mots. Les trois gestes de réparation, par ordre croissant 1. Il descend de son âne : il quitte la position haute d'où l'insulte est partie. 2. Il se prosterne : selon le Ben Ich Haï, une soumission de tous les membres par lesquels il a humilié. 3. Il marche derrière lui jusqu'à sa propre ville, devant ses concitoyens, au prix de son honneur.
La réponse de l'homme déplace l'insulte vers l'Artisan, ce qui commande la gradation des trois gestes de réparation.
2
הָיָה מְטַייֵּל אַחֲרָיו עַד שֶׁהִגִּיעַ לְעִירוֹ. יָצְאוּ בְּנֵי עִירוֹ לִקְרָאתוֹ, וְהָיוּ אוֹמְרִים לוֹ: שָׁלוֹם עָלֶיךָ רַבִּי רַבִּי, מוֹרִי מוֹרִי! אָמַר לָהֶם: לְמִי אַתֶּם קוֹרִין רַבִּי רַבִּי? אָמְרוּ לוֹ: לָזֶה שֶׁמְּטַייֵּל אַחֲרֶיךָ. אָמַר לָהֶם: אִם זֶה רַבִּי — אַל יִרְבּוּ כְּמוֹתוֹ בְּיִשְׂרָאֵל. אָמְרוּ לוֹ: מִפְּנֵי מָה? אָמַר לָהֶם: כָּךְ וְכָךְ עָשָׂה לִי. אָמְרוּ לוֹ: אַף עַל פִּי כֵן, מָחוּל לוֹ, שֶׁאָדָם גָּדוֹל בְּתוֹרָה הוּא.

Il marchait derrière lui jusqu'à ce qu'il parvînt à sa ville. Les gens de sa ville sortirent à sa rencontre et lui disaient : Chalom sur toi, rabbi rabbi, mori mori (mon maître, mon maître) !

Il leur dit : Qui appelez-vous rabbi rabbi ? Ils lui dirent : Celui-là qui marche derrière toi.

Il leur dit : Si celui-là est un maître, que leurs pareils ne se multiplient pas en Israël ! Ils lui dirent : Pour quelle raison ?

Il leur dit : Voici ce qu'il m'a fait. Ils lui dirent : Malgré cela, pardonne-lui, car c'est un grand homme en Torah.

🪔 Ben Yehoyada (1)
אָמַר לָהֶם: כָּךְ וְכָךְ עָשָׂה לִי. קַשָּׁא הֲוָה לֵיהּ לְמֵימַר 'כָּךְ וְכָךְ אֲמַר לִי' דְּלָא עָשָׂה מַעֲשֶׂה אֶלָּא דְּבָרִים דִּיבֵּר! וְנִרְאֶה לִי כַּוָּנָתוֹ בִּדְבָרִים אֵלּוּ עָשָׂה מַעֲשֶׂה שֶׁל שְׁפִיכוּת דָּמִים דְּאָזֵיל סֻומָּקָא וְאָתֵי חִווָּרָא (בָּבָא מְצִיעָא נח:) , וְאָמְרוּ לוֹ אַף עַל פִּי כֵּן מְחֹול לוֹ כִּי כַּוָּנָתוֹ לֹא הָיְתָה לְבַייֵּשׁ אֶלָּא כַּוָּנָתוֹ כַּאֲשֶׁר פֵּרַשְׁנוּ לְעֵיל שֶׁהִלְעִיג עַל מִיעוּט דֶּרֶךְ אֶרֶץ שֶׁרָאָה בּוֹ יַעַן שֶׁאָדָם גָּדוֹל בְּתוֹרָה הוּא וּבְוַדַּאי אֵין כַּוָּנָתוֹ לְהַלְעִיג עַל הַצּוּרָה וְהַיְּצִירָה וְלָא חֲשִׁיד בְּהָכִי.
« Il leur dit : voici ce qu'il m'a fait. » Il aurait fallu dire « voici ce qu'il m'a dit », puisqu'il n'a accompli aucun acte et n'a fait que parler. Il me semble que son intention est la suivante : par ces paroles, il a accompli un acte d'effusion de sang, car le rouge s'en va et le blanc vient (Bava Metsia 58b). Et ils lui dirent : malgré cela, pardonne-lui, car son intention n'était pas de faire honte, mais, comme nous l'avons expliqué plus haut, de railler le peu de derekh erets qu'il croyait voir en lui ; puisque c'est un grand homme en Torah, son intention n'était certainement pas de railler la figure et la création, et il n'est pas soupçonnable de cela.
💡 Explication

Le récit se retourne une seconde fois. L'homme offensé arrive dans la ville de Rabbi Elazar et découvre que celui qui le poursuit est le maître du lieu. La formule qu'il emploie alors, al yirbou kamoto beIsraël, « que leurs pareils ne se multiplient pas en Israël », vise la fonction : un maître qui parle ainsi fait système, et l'offense privée devient une affaire publique.

Les habitants opposent deux choses : la faute réelle, et la qualité de l'homme qui l'a commise. Leur argument porte sur l'intention : un grand en Torah ne raille pas la création. Le Ben Ich Haï relève de son côté le mot « fait » la où l'on attendait « dit », et y lit la gravité d'une parole qui fait blêmir son destinataire, assimilée à une effusion de sang.

3
אָמַר לָהֶם: בִּשְׁבִילְכֶם הֲרֵינִי מוֹחֵל לוֹ, וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יְהֵא רָגִיל לַעֲשׂוֹת כֵּן. מִיָּד נִכְנַס רַבִּי אֶלְעָזָר בְּרַבִּי שִׁמְעוֹן, וְדָרַשׁ: לְעוֹלָם יְהֵא אָדָם רַךְ כְּקָנֶה וְאַל יְהֵא קָשֶׁה כְּאֶרֶז. וּלְפִיכָךְ זָכָה קָנֶה לִיטּוֹל הֵימֶנּוּ קֻולְמוֹס לִכְתֹּוב בּוֹ סֵפֶר תּוֹרָה תְּפִילִּין וּמְזוּזוֹת.

Il leur dit : À cause de vous, voici que je lui pardonne, à condition qu'il ne prenne pas l'habitude d'agir ainsi. Aussitôt Rabbi Elazar fils de Rabbi Chimon entra (à la maison d'étude) et enseigna : Que l'homme soit toujours souple comme le roseau, et qu'il ne soit pas dur comme le cèdre.

Et c'est pourquoi le roseau a mérité qu'on en tire un calame (kolmos) pour écrire avec lui un sefer Torah, des téfilines et des mezouzot.

🪔 Ben Yehoyada (1)
מִיָּד נִכְנַס רַבִּי אֶלְעָזָר בְּרַבִּי שִׁמְעוֹן וְדָרַשׁ: לְעוֹלָם יְהֵא אָדָם רַךְ כְּקָנֶה, וְאַל יְהֵא קָשֶׁה כְּאֶרֶז. קָשֶׁה מַה שַׁיָּיכוּת יֵשׁ לִדְרָשָׁה זוֹ עִם הַמַּעֲשֶׂה הַנִּזְכָּר? וְנִרְאֶה לִי כִּי הַמַּעֲשֶׂה הַנִּזְכָּר נִתְגַּלְגְּלָה בִּשְׁבִיל שֶׁבַּתְּחִילָּה הִקְפִּיד עָלָיו הַרְבֵּה עַל אֲשֶׁר הִקְדִּים לִיתֵּן לוֹ שָׁלוֹם בְּמָקוֹם שֶׁנּוֹהֲגִין שֶׁלֹּא יִתֵּן הַקָּטָן שָׁלוֹם לַגָּדוֹל וְאִם לֹא הָיָה מַקְפִּיד אֶלָּא יִהְיֶה רַךְ כְּקָנֶה לֹא נַעֲשָׂה אַחַר כָּךְ הַדָּבָר הַזֶּה שֶׁיֹּאמַר לוֹ כָּךְ וְיָשִׁיב לוֹ כָּךְ וְלָכֵן אָמַר אוֹתוֹ הָאִישׁ 'וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יְהֵא רָגִיל לַעֲשׂוֹת כֵּן' כְּלוֹמַר שֶׁלֹּא יְהֵא רָגִיל לְהַקְפִּיד בִּדְבָרִים אֵלּוּ וְכַיּוֹצֵא בָּהֶם. וְנִרְאֶה לִי הַדִּמְיוֹן שֶׁל רַכּוֹת וְקָשׁוֹת שֶׁעָשָׂה לְקָנֶה וְלָאֶרֶז הוּא עַל פִּי מַה שֶׁאָמְרוּ לְעֵיל דְּהַקָּנֶה אֲפִילּוּ כָּל הָרוּחוֹת שֶׁבָּעוֹלָם נוֹשְׁבוֹת בּוֹ אֵין מְזִיזוֹת אוֹתוֹ מִמְּקוֹמוֹ אֶלָּא הוֹלֵךְ וּבָא עִמָּהֶן וְדִמְמוֹ הָרוּחוֹת עָמַד הַקָּנֶה בִּמְקוֹמוֹ וְכֵן הָאָדָם טוֹב שֶׁיִּהְיֶה נָח הַטֶּבַע וְדַעְתּוֹ מְעֹורֶבֶת עִם הַבְּרִיּוֹת שֶׁיֵּלֵךְ עִם כָּל אָדָם לְפִי דַּעְתּוֹ וְזֶה סוֹפוֹ לַעֲמֹוד בִּמְקוֹמוֹ שֶׁהַכֹּל דַּעְתָּם נוֹחָה מִמֶּנּוּ וְאֵין אוֹיֵב לוֹ. אַךְ הָאֶרֶז הוּא קָשֶׁה שֶׁאֲפִילּוּ כָּל הָרוּחוֹת נוֹשְׁבוֹת אֵינוֹ הוֹלֵךְ וּבָא וְעִם כָּל זֶה אִם תָּבֹא רוּחַ דְּרוֹמִית, שֶׁחֲזָקָה בְּיוֹתֵר עוֹקַרְתּוֹ וְהוֹפַכְתּוֹ עַל פָּנָיו וְכֵן הָאָדָם שֶׁהוּא תַּקִּיף בְּדַעֲתוֹ וְלֹא יָשׁוּב מִפְּנֵי כֹל עִם כָּל זֶה יִזְדַּמֵּן לִפְעָמִים אָדָם כְּנֶגְדּוֹ שֶׁהוּא קָשֶׁה מִמֶּנּוּ שֶׁאֵינוֹ יָכוֹל לְהִלָּחֵם עִמּוֹ אֶלָּא עוֹקְרוֹ מִן הָעוֹלָם.
« Aussitôt Rabbi Elazar fils de Rabbi Chimon entra et enseigna : que l'homme soit toujours souple comme le roseau, et qu'il ne soit pas dur comme le cèdre. » Difficulté : quel rapport cet enseignement a-t-il avec le récit qui précède ? Il me semble que toute l'affaire s'est enchaînée parce qu'au départ il s'est vivement irrité contre cet homme, pour avoir pris les devants et l'avoir salué là où l'usage veut que le petit ne salue pas le grand. S'il ne s'était pas irrité et s'était montré souple comme le roseau, rien de tout cela ne serait arrivé : il ne lui aurait pas parlé ainsi et l'autre ne lui aurait pas répondu ainsi. C'est pourquoi cet homme a dit « à condition qu'il ne prenne pas l'habitude d'agir ainsi », c'est-à-dire qu'il ne prenne pas l'habitude de s'irriter pour de telles choses et pour ce qui leur ressemble. Et il me semble que la comparaison de la souplesse et de la dureté, faite avec le roseau et le cèdre, se comprend d'après ce qui a été dit plus haut : le roseau, même si tous les vents du monde soufflent sur lui, ne bougent pas de sa place ; il va et vient avec eux, et quand les vents se taisent, le roseau se retrouve debout à sa place. Ainsi de l'homme : il est bon qu'il soit d'un naturel accommodant et que son esprit s'accorde avec les gens, allant avec chacun selon sa façon de voir ; celui-là finit par tenir à sa place, car tous sont satisfaits de lui et il n'a pas d'ennemi. Le cèdre, lui, est dur : même si tous les vents soufflent, il ne va ni ne vient ; et pourtant, si vient le vent du sud, qui est le plus violent, il le déracine et le renverse face contre terre. Ainsi de l'homme ferme dans son avis et qui ne recule devant personne : il se trouvera parfois en face de lui un homme plus dur que lui, contre lequel il ne pourra pas lutter, et qui l'arrachera du monde.
💡 Explication

Le pardon accordé est un pardon conditionnel : il tient à l'engagement de ne pas recommencer. L'enseignement qui suit tire la leçon à l'échelle du caractère. Le roseau plie sous tous les vents et se retrouve debout ; le cèdre résiste à tout jusqu'au vent qui l'arrache.

La dernière phrase donne la récompense sous forme d'un signe : le roseau fournit le kolmos, le calame dont on se sert pour écrire un sefer Torah, des téfilines et des mezouzot. La souplesse devient l'instrument par lequel le texte s'inscrit. Le Ben Ich Haï rattache explicitement cette deracha au récit : la chaîne entière est partie d'un mouvement d'irritation.

🖼️ Schéma
Le roseau et le cèdre : deux réponses au vent Le roseau (kane) Tous les vents le plient sans le déplacer. Le vent tombe : il tient debout à sa place. Le cèdre (erez) Il ne cède à aucun vent. Vient le vent du sud : il l'arrache et le renverse. Le signe de la récompense : c'est du roseau qu'on tire le kolmos pour écrire sefer Torah, téfilines et mezouzot.
La souplesse tient à sa place ; la dureté tient jusqu'au vent qui la brise.
4
וְכֵן עִיר שֶׁיֵּשׁ בָּהּ דֶּבֶר אוֹ מַפּוֹלֶת כּוּ׳. תָּנוּ רַבָּנַן: מַפֹּולֶת שֶׁאָמְרוּ, בְּרִיאוֹת וְלֹא רְעוּעוֹת. שֶׁאֵינָן רְאוּיוֹת לִיפֹּול, וְלֹא הָרְאוּיוֹת לִיפֹּול.

« Et de même une ville où il y a une peste (dever) ou un éboulement (mapolet), etc. » Nos maîtres ont enseigné : L'éboulement dont ils ont parlé — des murs solides et non des murs délabrés ; des murs qui ne sont pas destinés à tomber, et non ceux qui sont destinés à tomber.

📜 Rachi (1)
ה"ג מַפּוֹלֶת שֶׁאָמְרוּ בְּרִיאוֹת וְלֹא רְעוּעוֹת שֶׁאֵינָן רְאוּיוֹת לִיפּוֹל וְלֹא שֶׁרְאוּיוֹת לִיפֹּול הֵי נִיהוּ בְּרִיאוֹת וְהֵי נִיהוּ שֶׁאֵינָן רְאוּיוֹת לִיפּוֹל הֵי נִיהוּ רְעוּעוֹת וְהֵי נִיהוּ רְאוּיוֹת לִיפּוֹל לָא צְרִיכָא דְּקָיְימָן אַגֻּודָּא דְּנַהֲרָא מַפֹּולֶת שֶׁיֵּשׁ שָׁם רוּחַ חָזָק שֶׁמַּפִּיל הַחוֹמוֹת מַפֹּולֶת שֶׁאָמְרוּ מַתְרִיעִין עֲלֵיהֶן בִּבְרִיאוּת קָאָמְרִינַן שֶׁיְּהוּ הַחוֹמוֹת בְּרִיאוֹת וְאַף עַל פִּי כֵן נוֹפְלוֹת מִכֹּחַ נְשִׁיבַת הָרוּחַ אֲבָל אִם הָיוּ הַחוֹמוֹת הַנּוֹפְלוֹת רְעוּעוֹת אֵין מַתְרִיעִין עֲלֵיהֶן וּכְשֶׁאֵינָן רְאוּיוֹת לִיפֹּול מַתְרִיעִין עֲלֵיהֶן וְלֹא בִּרְאוּיוֹת לִיפֹּול:
Telle est la leçon : « L'éboulement dont ils ont parlé — solides et non délabrés ; qui ne sont pas destinés à tomber, et non ceux qui sont destinés à tomber. Qu'est-ce que solides, qu'est-ce que non destinés à tomber ? Qu'est-ce que délabrés, qu'est-ce que destinés à tomber ? Il fallait le dire pour le cas où ils se tiennent sur la berge d'un fleuve » — il s'agit d'un éboulement provoqué par un vent violent qui abat les murailles. L'éboulement dont ils ont dit qu'on sonne l'alarme à son sujet, c'est de murailles solides qu'il est question : des murailles solides qui pourtant tombent sous la force du vent. En revanche, si les murailles qui sont tombées étaient délabrées, on ne sonne pas l'alarme à leur sujet. Et quand elles ne sont pas destinées à tomber, on sonne l'alarme à leur sujet, à l'exclusion de celles qui sont destinées à tomber.
💡 Explication

La guemara quitte le récit et revient à la michna du chapitre, qui énumère les calamités pour lesquelles la ville frappée jeûne et sonne l'alarme, tandis que les localités voisines jeûnent sans sonner. Parmi elles, la mapolet, l'effondrement de murs ou de bâtiments.

La baraita restreint aussitôt la catégorie par deux filtres : les murs doivent être beriot, solides, et chein am reouyot lipol, non destinés à tomber. La logique est celle du signe : un effondrement ne vaut avertissement que s'il reste sans explication naturelle. Un mur délabré qui s'écroule s'explique de lui-même.

5
הֵי נִיהוּ בְּרִיאוֹת, הֵי נִיהוּ שֶׁאֵינָן רְאוּיוֹת לִיפּוֹל. הֵי נִיהוּ רְעוּעוֹת, הֵי נִיהוּ רְאוּיוֹת לִיפּוֹל! לָא צְרִיכָא, דְּנָפְלוּ מֵחֲמַת גֻּובְהַייְהוּ. אִי נָמֵי, דְּקָיְימָן אַגֻּודָּא דְּנַהֲרָא.

Qu'est-ce que « solides », qu'est-ce que « non destinés à tomber » ? Qu'est-ce que « délabrés », qu'est-ce que « destinés à tomber » ?

Il fallait le dire pour le cas où ils sont tombés à cause de leur hauteur. Ou encore, pour le cas où ils se tiennent sur la berge d'un fleuve.

📜 Rachi (1)
לָא צְרִיכָא הָא דְּקָתָנֵי שֶׁאֵינָן רְעוּעוֹת וּרְאוּיוֹת לִיפֹּול אֶלָּא כְּגוֹן דְּקָאֵי אַגֻּודָּא דְּנַהֲרָא עַל שְׂפַת הַנָּהָר שאע"פ שֶׁהִיא בְּרִיאָה רְאוּיָה הִיא לִיפֹּול שֶׁהַמַּיִם מַפִּילִין אוֹתָהּ שֶׁמְּקַלְקְלִין אֶת הַקַּרְקַע וְשׁוֹחֲקִין אֶת הַיְּסוֹד:
Il fallait le dire — ce qu'il enseigne, « qui ne sont pas délabrés et qui sont pourtant destinés à tomber », vise par exemple le cas où le mur se tient sur la berge d'un fleuve, au bord de l'eau : bien qu'il soit solide, il est destiné à tomber, car les eaux l'abattent en dégradant le sol et en rongeant les fondations.
🗂️ Tossefot (1)
לָא צְרִיכָא דְּנָפְלִי מֵחֲמַת גֻּובְהַייְהוּ. פִּי' דְּהָווּ בְּרִיאוֹת וְלֹא הָיוּ רְאוּיוֹת לִיפֹּול אֶלָּא מֵחֲמַת גָּובְהָן:
Il fallait le dire pour le cas où ils tombent à cause de leur hauteur — c'est-à-dire qu'ils étaient solides et n'étaient destinés à tomber que par l'effet de leur hauteur.
💡 Explication

La guemara pose une objection de rédaction : les deux couples de la baraita paraissent se recouvrir. « Solide » semble dire la même chose que « non destiné à tomber », et « délabré » la même chose que « destiné à tomber ». Si les deux couples coïncident, la baraita se répète.

La réponse produit une case intermédiaire : un mur solide et pourtant destiné à tomber. Deux exemples en sont donnés, sa hauteur excessive et sa position sur la berge d'un fleuve, où l'eau ronge la fondation. Le second couple de la baraita sert donc à exclure précisément cette case : la chute reste explicable, et l'on n'y voit pas d'avertissement.

🖼️ Schéma
Les deux cas où un mur solide reste destiné à tomber 1. Par sa hauteur (gova) La maçonnerie est saine, mais l'élancement seul suffit à la faire tomber. Chute expliquée : pas d'alarme. 2. Sur la berge d'un fleuve (agouda de-nahara) Rachi : l'eau dégrade le sol et ronge la fondation, donc le mur tombera bien qu'il soit solide. Chute expliquée : pas d'alarme.
Les deux réponses de la guemara créent la case manquante : solide, et pourtant destiné à tomber.
6
כִּי הַהִיא אֲשִׁיתָא רְעִיעֲתָא דַּהֲוַאי בִּנְהַרְדְּעָא דְּלָא הֲוָה חָלֵיף רַב וּשְׁמוּאֵל תּוּתַהּ, אַף עַל גַּב דְּקַייְמָא בְּאַתְרַהּ תְּלֵיסַר שְׁנִין. יוֹמָא חַד אִיקְּלַע רַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה לְהָתָם, אֲמַר לֵיהּ שְׁמוּאֵל לְרַב: נַיְתֵי מַר נַקֵּיף! אֲמַר לֵיהּ: לָא צְרִיכְנָא הָאִידָּנָא, דְּאִיכָּא רַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה בַּהֲדַן דִּנְפִישָׁ[א] זָכוּתֵיהּ, וְלָא מִסְתְּפֵינָא.

Comme ce mur délabré qui se trouvait à Nehardea, sous lequel Rav et Chemouel ne passaient pas, bien qu'il fut resté en place treize ans. Un jour, Rav Ada bar Ahava se trouva là.

Chemouel dit à Rav : Que le maître vienne, faisons le tour ! Il lui dit : Je n'en ai pas besoin aujourd'hui, car Rav Ada bar Ahava est avec nous, dont le mérite est grand, et je ne crains rien.

📜 Rachi (2)
כִּי הַהִיא אֲשִׁיתָא רְעוּעָה כו':
« Comme ce mur délabré », etc.
בְּאַתְּרָהּ בִּמְקוֹמָהּ אַף עַל גַּב דְּאֵינָהּ רְאוּיָה לִיפֹּול דְּהָא קָמָה בְּאַתְּרָהּ כֻּולֵּי הַאי אֲפִילּוּ הָכֵי כֵּיוָן דִּרְעוּעָה הִיא לָא הָווּ חִלְפֵי תּוּתָהּ אֶלָּא הָיָה מַקִּיף סְבִיבוֹתֶיהָ:
À sa place — bien qu'il ne fût pas destiné à tomber, puisqu'il tenait debout depuis si longtemps, malgré cela, parce qu'il était délabré, ils ne passaient pas dessous et en faisaient le tour.
🗂️ Tossefot (1)
אֲמַר לֵיהּ דְּאִיכָּא רַב אַדָּא בַּהֲדַן דִּנְפִישׁ זָכוּתֵיהּ. וצ"ל דִּתְרֵי רַב אַדָּא הָווּ דְּהָא רַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה הֲוָה בִּימֵי רָבָא דְּמָצִינוּ בְּכַמָּה מְקוֹמוֹת אָמַר רַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה אָמַר רָבָא וְהָא רַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה דְּהָכָא מַשְׁמַע דַּהֲוָה חָבֵר לְרַב וְלִשְׁמוּאֵל מִדְּקָאָמַר לֵיהּ שְׁמוּאֵל לְרַב וְקָאָמַר לֵיהּ הָא אִיכָּא רַב אַדָּא בַּהֲדַן וַאֲנַן יָדַעְנָא דְּרַב יְהוּדָה הָיָה תַּלְמִיד דְּרַב וּשְׁמוּאֵל וְרָבָא הֲוָה נוֹלַד בַּיּוֹם שֶׁמֵּת רַב יְהוּדָה וְרַב אַדָּא הָיָה תַּלְמִיד דְּרָבָא א"כ ע"כ צ"ל דִּתְרֵי רַב אַדָּא הָווּ:
Il lui dit : Rav Ada est avec nous, dont le mérite est grand — il faut dire qu'il y eut deux Rav Ada. En effet, Rav Ada bar Ahava vivait au temps de Rava, car nous trouvons en plusieurs endroits « Rav Ada bar Ahava a dit au nom de Rava » ; or le Rav Ada bar Ahava dont il est question ici semble avoir été le compagnon de Rav et de Chemouel, puisque Chemouel parle à Rav et que celui-ci lui répond « voici que Rav Ada est avec nous ». Et nous savons que Rav Yehouda fut le disciple de Rav et de Chemouel, que Rava naquit le jour où mourut Rav Yehouda, et que Rav Ada fut le disciple de Rava. Il faut donc nécessairement dire qu'il y eut deux Rav Ada.
🪔 Ben Yehoyada (1)
דִּנְפִישָׁא זָכוּתֵיהּ וְלָא מִסְתְּפֵינָא. יֵשׁ לְהַקְשׁוֹת וּמַה בְּכָךְ אִם יַקִּיף וְלֹא יִסְמֹוךְ עַל הַנֵּס? וְנִרְאֶה לִי רָצָה לְפַרְסֵם שִׁבְחוֹ שֶׁל רַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה וְגַם לְהוֹדִיעַ לְעוֹלָם תֹּוקֶף הַמַּעֲשִׂים טוֹבִים לְהָגֵין בָּעוֹלָם הַזֶּה גַּם בִּמְקוֹם סַכָּנָה וּבְוַדַּאי רַב וּשְׁמוּאֵל נְפִישׁ זָכְוָתַיְיהוּ אַךְ מֵעֲנָוָה אֵין רוֹצִים לִסְמֹוךְ עַל זְכוּת עַצְמָן. וְהָא דְּלָא אֶקְפֹּד רַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה בְּהַאי עֻובְדָּא כְּמוֹ שֶׁהִקְפִּיד בְּעֻובְדָּא דְּרַב הוּנָא, הָתָם שָׁאנֵי שֶׁהַנֵּס נִיכָּר לְהֶדְיָא דְּתֵכֶף וּמִיָּד בְּעֵת שֶׁיָּצְאוּ מֵהַמִּפְתָּן נָפַל הַבַּיִת מַה שֶׁאֵין כֵּן בְּכֹותֶל דְּנִשְׁאַר קַייָּם אַחַר שֶׁהָלְכוּ מֵאֶצְלוֹ וְגַם כָּל הָעוֹלָם הוֹלְכִים וְאֵין מַקְפִּידִים (תְּהִלִּים קטז, ו) שֶׁשָּׁמַר פְּתָאִים ה'.
« Son mérite est grand, et je ne crains rien. » On peut objecter : qu'y aurait-il eu de mal à faire le tour plutôt que de s'appuyer sur le miracle ? Il me semble qu'il voulait faire connaître la louange de Rav Ada bar Ahava, et faire savoir au monde la force des bonnes actions, qui protègent en ce monde même dans un lieu de danger. Rav et Chemouel avaient certainement, eux aussi, de grands mérites, mais par humilité ils ne voulaient pas s'appuyer sur leur propre mérite. Quant à la raison pour laquelle Rav Ada bar Ahava ne s'irrita pas dans cette affaire, alors qu'il s'irrita dans celle de Rav Houna : là-bas le miracle était manifeste, puisque la maison tomba à l'instant même où ils franchissaient le seuil, tandis qu'ici le mur resta debout après leur passage, et que tout le monde y passe sans y prendre garde, « ה' garde les simples » (Tehilim 116,6).
💡 Explication

La guemara illustre la baraita par un cas concret. Le mur de Nehardea est délabré, donc hors de la catégorie de l'alarme, et cependant il tient depuis treize ans, donc hors de la catégorie du danger immédiat. Rav et Chemouel s'en détournent malgré tout : la halakha des signes est une chose, la prudence en est une autre.

Le point de bascule est la réponse de Rav. Il accepte de passer ce jour-là en s'appuyant sur le mérite de Rav Ada bar Ahava. Tossefot bute sur la chronologie et conclut à l'existence de deux sages du même nom, celui-ci contemporain de Rav et de Chemouel, l'autre disciple de Rava.

7
רַב הוּנָא הֲוָה לֵיהּ הָהוּא חַמְרָא בְּהָהוּא בֵּיתָא רְעִיעָא, וּבְעָא לְפִנּוּיֶיהָ. עַיְּילֵיהּ לְרַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה לְהָתָם, מַשְׁכֵיהּ בִּשְׁמַעְתָּא עַד דְּפַנְּייֵהּ. בָּתַר דִּנְפַק נְפַל בֵּיתָא. אַרְגֵּישׁ רַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה, אֶיקְפֹּד.

Rav Houna avait du vin dans une certaine maison délabrée, et il voulait l'en évacuer. Il y fit entrer Rav Ada bar Ahava et le retint par une discussion de halakha jusqu'à ce qu'il eût tout évacué.

Après qu'ils furent sortis, la maison s'effondra. Rav Ada bar Ahava s'en aperçut et s'en irrita.

💡 Explication

Le second récit reprend le même ressort et le pousse plus loin. Rav Houna a un intérêt matériel à préserver, son vin, et il se sert du mérite de Rav Ada comme d'une protection, en le retenant par une chemaata, une discussion de halakha, le temps de faire sortir les jarres.

La colère de Rav Ada porte sur deux choses distinctes : avoir été exposé à un danger sans le savoir, et avoir servi de couverture à un miracle qui se prélève sur son propre compte. Le segment suivant donne la règle qui fonde cette colère.

8
סָבַר לַהּ כִּי הָא דְּאָמַר רַבִּי יַנַּאי: לְעוֹלָם אַל יַעֲמוֹד אָדָם בְּמָקוֹם סַכָּנָה וְיֹאמַר: עוֹשִׂין לִי נֵס, שֶׁמָּא אֵין עוֹשִׂין לוֹ נֵס. וְאִם תִּימְצֵי לוֹמַר עוֹשִׂין לוֹ נֵס — מְנַכִּין לוֹ מִזְּכִיּוֹתָיו. אָמַר רַב חָנָן: מַאי קְרָא — דִּכְתִיב: ״קָטֹנְתִּי מִכֹּל הַחֲסָדִים וּמִכָּל הָאֱמֶת״.

Il tenait comme ce qu'a dit Rabbi Yannai : Que jamais un homme ne se tienne dans un lieu de danger en disant : on fera pour moi un miracle — car peut-être ne fera-t-on pas pour lui de miracle. Et si tu dis qu'on fera pour lui un miracle, on le lui déduit de ses mérites.

Rav Hanan a dit : Quel est le verset ? Il est écrit : « Je suis devenu petit de toutes les bontés et de toute la vérité » (Bereshit 32,11).

📜 Rachi (1)
מְנַכִּין מְמַעֲטִין:
On déduit — on diminue.
🪔 Ben Yehoyada (1)
דְּאָמַר רַבִּי יַנַּאי: לְעוֹלָם אַל יַעֲמִיד אָדָם עַצְמוֹ בִּמְקוֹם הַסַּכָּנָה, וְיֹאמַר, שֶׁעוֹשִׂין לוֹ נֵס, שֶׁמָּא אֵין עוֹשִׂין לוֹ נֵס. וְאִם [תִּמְצָא לוֹמַר]: עוֹשִׂין לוֹ נֵס, מְנַכִּין לוֹ מִזְּכִיּוֹתָיו. נִרְאֶה לִי בס"ד דְּרַב הוּנָא יָדַע לְהָא דְּרַבִּי יַנַּאי וּסְבִירָא לֵיהּ הָכִי אַךְ מְפָרֵשׁ דְּאַייְּרִי בְּהֵיכָא דְּעוֹמֵד לְכַתְּחִלָּה בִּמְקוֹם סַכָּנָה וְסוֹמֵךְ עַל זְכוּיוֹתָיו אֲבָל אִם עָמַד שָׁם לְפִי תֻּומּוֹ דְּלָא יָדַע שֶׁיֵּשׁ סַכָּנָה אֵין מְנַכִּין לוֹ מִזְּכוּיוֹתָיו וְכָאן רַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה לֹא יָדַע בְּסַכָּנָה וּלְפִי תֻּומּוֹ עָמַד שָׁם לְכָךְ לֹא חָשׁ לָהּ רַב הוּנָא וְעִם כָּל זֶה רַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה הִקְפִּיד דִּמְפָרֵשׁ לְמִילְּתָא דְּרַבִּי יַנַּאי בְּכָל גַּווְנָא אֲפִילּוּ בְּעוֹמֵד לְפִי תֻּומּוֹ דִּלְהָכִי נָקֵיט רַבִּי יַנַּאי לְעוֹלָם. וְעוֹד נִרְאֶה לִי בס"ד דְּרַב הוּנָא סְבִירָא לֵיהּ בְּהֵיכָא דְּעוֹסֵק בַּתּוֹרָה בְּאוֹתוֹ מָקוֹם סַכָּנָה לֵית לַן בַּהּ וְאֵין מְנַכִּין מִזְּכִיּוֹתָיו וְרַב אַדָּא מְפָרֵשׁ דְּאַיְירֵי בְּכָל גַּווְנָא. וְהִנֵּה הָרַב פֶּתַח עֵינַיִם זַ"ל בִּבְרָכוֹת דַּף ל"ג הִקְשָׁה בְּעֻובְדָּא דְּרַבִּי חֲנִינָא בֶּן דּוֹסָא שֶׁהִנִּיחַ עֲקֵיבוֹ בְּחוֹרוֹ שֶׁל עָרוֹד, אֵיךְ הֶעֱמִיד עַצְמוֹ בִּמְקוֹם סַכָּנָה? עַיֵּין שָׁם. וְהַתֵּירוּץ פָּשׁוּט דְּהָתָם רָצָה רַבִּי חֲנִינָא בֶּן דּוֹסָא לַעֲשׂוֹת קִדּוּשׁ הַשֵּׁם בְּדָבָר וּלְלַמֵּד מוּסָר גָּדוֹל לִבְנֵי אָדָם כִּי נְטָלוֹ עַל כְּתֵפוֹ וֶהֱבִיאוֹ לְבֵית הַמִּדְרָשׁ וְאָמַר לָהֶם רְאוּ בָּנַי אֵין הֶעָרוֹד מֵמִית אֶלָּא הַחֵטְא מֵמִית! וַאֲפִילּוּ אִם חַס וְשָׁלוֹם יְנַכּוּ מִזְּכוּיוֹתָיו יַרְוִיחַ זְכוּת עֶשֶׂר יָדוֹת עַל מַה שֶׁנָּטְלוּ מִמֶּנּוּ בְּמַה שֶׁזִּיכָּה אֶת הָרַבִּים בְּדָבָר זֶה שֶׁהֶרְאָה לָעוֹלָם שֶׁאֵין הֶעָרוֹד מֵמִית אֶלָּא הַחֵטְא וְעַל יְדֵי כָּךְ נִתְעוֹרְדוּ הַכֹּל בִּתְשׁוּבָה. וְעוֹד נַעֲשֶׂה תּוֹעֶלֶת גּוּפָנִית לָרַבִּים מִכָּאן וּלְהַבָּא שֶׁלֹּא יִהְיוּ עוֹבְרִין וְשָׁבִין נִזּוֹקִין כִּי הֶעָרוֹד אֵינֶנּוּ. וְעוֹד נִרְאֶה לִי בס"ד דְּהֶעָרוֹד הוּא מִין נָחָשׁ וְיָדוּעַ דְּאֵין הַנָּחָשׁ מַזִּיק אֶלָּא אִם כֵּן שָׁלוּחַ מִן הַשָּׁמַיִם וּכְמוֹ שֶׁנֶּאֱמַר 'אִם יִשֹּׁךְ הַנָּחָשׁ בְּלוֹא לַחַשׁ' דְּלָכֵן אָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל (בְּרָכוֹת לג.) נָחָשׁ כָּרוּךְ עַל עֲקֵבוֹ לֹא יַפְסִיק אֲבָל עַקְרָב פּוֹסֵק, וְכֵיוָן דְּיָדַע בְּנַפְשֵׁיהּ שֶׁהוּא צַדִּיק גָּמוּר וַדַּאי לֹא לְחִשׁוּ מִן הַשָּׁמַיִם לְעָרוֹד שֶׁיִּשְּׁכֵהוּ אֶלָּא כְּדֵי שֶׁיַּעֲשׂוּ לוֹ נֵס וְיָמוּת הֶעָרוֹד וְיִלְמְדוּ הָעוֹלָם מוּסָר מִדָּבָר זֶה.
« Comme l'a dit Rabbi Yannai : que jamais un homme ne se place dans un lieu de danger en disant qu'on fera pour lui un miracle, car peut-être ne fera-t-on pas pour lui de miracle ; et si tu dis qu'on fera pour lui un miracle, on le lui déduit de ses mérites. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, que Rav Houna connaissait cet enseignement de Rabbi Yannai et le tenait pour vrai, mais qu'il l'expliquait du cas où l'on se tient d'emblée dans un lieu de danger en s'appuyant sur ses mérites ; en revanche, celui qui s'y est tenu en toute innocence, sans savoir qu'il y avait danger, on ne lui déduit rien de ses mérites. Ici, Rav Ada bar Ahava ignorait le danger et s'y tenait en toute innocence, de sorte que Rav Houna n'eut pas de scrupule. Malgré cela Rav Ada bar Ahava s'irrita, car il expliquait la parole de Rabbi Yannai en tout cas de figure, même lorsqu'on s'y tient en toute innocence : c'est bien pour cela que Rabbi Yannai a employé le mot « jamais ». Il me semble encore, avec l'aide du Ciel, que Rav Houna tenait que celui qui étudie la Torah en ce lieu de danger n'a rien à craindre et qu'on ne lui déduit rien de ses mérites, tandis que Rav Ada l'expliquait en tout cas de figure. Or le Rav Petah Enayim, de bénie mémoire, a soulevé dans Berakhot 33 une difficulté à propos du récit de Rabbi Hanina ben Dossa, qui posa son talon sur le trou du lézard : comment s'est-il placé dans un lieu de danger ? Voyez-y. La réponse est simple : là-bas, Rabbi Hanina ben Dossa voulait accomplir par là une sanctification du Nom et enseigner une grande leçon morale aux hommes, puisqu'ils prirent la bête sur l'épaule et l'apportèrent à la maison d'étude, et qu'il leur dit : voyez, mes fils, ce n'est pas le lézard qui tue, c'est la faute qui tue. Et même si, à D.ieu ne plaise, on lui déduisait de ses mérites, il gagnait dix fois plus de mérite que ce qu'on lui prenait, en faisant acquérir ce mérite à la multitude : il montrait au monde que le lézard ne tue pas, et par là tous s'éveillèrent à la techouva. De plus, il en résulta un bénéfice matériel pour beaucoup, désormais, car les passants ne seraient plus blessés, le lézard ayant disparu. Il me semble encore, avec l'aide du Ciel, que le lézard est une espèce de serpent, et il est connu que le serpent ne nuit que s'il est envoyé du Ciel, comme il est dit « si le serpent mord faute d'incantation » ; c'est pour cela que nos maîtres ont dit (Berakhot 33a) que si un serpent s'enroule autour du talon on n'interrompt pas la prière, tandis que pour un scorpion on interrompt. Et puisqu'il savait de lui-même qu'il était un juste accompli, assurément on n'avait pas envoyé le lézard du Ciel pour le mordre, sinon afin qu'un miracle soit fait pour lui, que le lézard meure, et que le monde en tire une leçon.
💡 Explication

La règle de Rabbi Yannai comporte deux branches, et chacune suffit à interdire le calcul. Première branche : le miracle peut ne pas venir. Seconde branche : s'il vient, il se paie. Le verbe de Rachi le dit sans détour, menakhin signifie « on diminue ».

Le verset invoqué est celui de Yaacov avant sa rencontre avec Essav : katonti, « je suis devenu petit ». Le juste qui a déjà beaucoup reçu se sait d'autant plus exposé, puisque son compte à baisse. C'est ce raisonnement que Rav Ada applique à son propre cas, et qui explique sa colère au segment précédent.

Le Ben Ich Haï résout la tension entre les deux sages par le critère de la connaissance du danger : Rav Houna tenait que le prélèvement ne frappe que celui qui s'expose sciemment, tandis que Rav Ada lisait le mot « jamais » comme couvrant aussi celui qui ignore.

9
מַאי הֲוָה עוֹבָדֵיהּ דְּרַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה? כִּי הָא דְּאִתְּמַר, שָׁאֲלוּ תַּלְמִידָיו לְרַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה: בַּמֶּה הֶאֱרַכְתָּ יָמִים? אָמַר לָהֶם: מִיָּמַי לֹא הִקְפַּדְתִּי בְּתוֹךְ בֵּיתִי, וְלֹא צָעַדְתִּי בִּפְנֵי מִי שֶׁגָּדוֹל מִמֶּנִּי,

Quelles étaient donc les actions de Rav Ada bar Ahava ? Comme ce qui a été rapporté : ses disciples demandèrent à Rav Ada bar Ahava : Par quoi as-tu prolongé tes jours ?

Il leur dit : De mes jours je ne me suis emporté au sein de ma maison, je n'ai pas marché devant plus grand que moi,

📜 Rachi (1)
ה"ג לֹא הִקְפַּדְתִּי בְּתוֹךְ בֵּיתִי וְלֹא הָלַכְתִּי בְּלֹא תּוֹרָה דְּכָל שַׁעְתָּא הֲוָה גָּרֵיס:
Telle est la leçon : « Je ne me suis pas emporté au sein de ma maison, et je n'ai pas marché sans Torah » — car à toute heure il étudiait.
🪔 Ben Yehoyada (1)
בַּמֶּה הֶאֱרַכְתָּ יָמִים. נִרְאֶה לִי נָחֲתוּ לְשָׁאֲלוֹ כָּזֹאת מִפְּנֵי כִּי הַכַּעַס גְּזוּר עַל בָּבֶל דִּכְתִיב (דְּבָרִים כח, סה) 'וְנָתַן לְךָ לֵב רַגָּז' וְאָמְרוּ בַּגְּמָרָא (נְדָרִים כב.) בְּבָבֶל כְּתִיב, וְיָדוּעַ מַה שֶׁאָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל הַכַּעַס מְקַצֵּר יָמָיו שֶׁל אָדָם, דִּכְתִיב (אִיּוֹב יד, א) 'קְצַר יָמִים וְשֶׁבַע רַגָּז' וְרַב אַדָּא בַּר אַהֲבָה בְּבָבֶל הֲוָה יָתֵיב לְכָךְ נִתְפַּלְּאוּ עַל אֲרִיכוּת יָמָיו וּשְׁאָלוּהוּ. וּמַה שֶׁאָמַר לָהֶם מִיָּמַי לֹא הִקְפַּדְתִּי בְּתוֹךְ בֵּיתִי כְּלוֹמַר 'בְּקִרְבִּי' כִּי גּוּף הָאָדָם מְכוֹנָה בְּשֵׁם בֵּית בְּסֵפֶר קֹהֶלֶת (קֹהֶלֶת יב, ג) וְכַוָּנָתוֹ לוֹמַר אַף עַל פִּי שֶׁתִּרְאוּ לִפְעָמִים אֲנִי מַקְפִּיד, זֶהוּ לְעֵינֵי הָרוֹאִין כְּדֵי לְזָרֵז וּלְהַזְהִיר אֲבָל בְּקִרְבִּי וְלִבִּי אֵין לִי שׁוּם כַּעַס וְהַקְפָּדָה! וּמַה שֶׁאָמַר וְלֹא צָעַדְתִּי בִּפְנֵי מִי שֶׁגָּדוֹל מִמֶּנִּי בְּחָכְמָה , פֵּירוּשׁ וְאַף עַל פִּי שֶׁאֲנִי גָּדוֹל מִמֶּנּוּ בִּזְקֵנָה. וּמַה שֶׁאָמַר וְלֹא הִרְהַרְתִּי בִּמְבוֹאוֹת הַמְטֻנָּפוֹת פֵּירוּשׁ מְבוֹאוֹת שֶׁדַּרְכָּם לִהְיוֹת מְטֻונָּפוֹת עַל פִּי הָרֹוב אַף עַל פִּי שֶׁעַתָּה אֵין אֲנִי רוֹאֶה טִינּוּף לְפָנַי. וּמַה שֶׁאָמַר וְלֹא יָשַׁנְתִּי בְּבֵית הַמִּדְרָשׁ פֵּירוּשׁ בֵּית הַמִּדְרָשׁ שֶׁלָּהֶם שֶׁהָיוּ רְחוֹקִים מִן הַבָּתִּים שֶׁלָּהֶם וְאִי אֶפְשָׁר לָבֹא בַּלַּיְלָה לְבֵיתָם לִישֹׁן בְּהֵיכָא דְּמָשְׁכָא שְׁמַעְתָּתַיְיהוּ וְנִתְעַכְּבוּ בְּבֵית הַמִּדְרָשׁ וְכַאֲשֶׁר נִזְדַּמֵּן לוֹ זֶה שֶׁהֻוכְרַח לִישָּׁאֵר שָׁם הָיָה מֻוכְרָח לִהְיוֹת נֵיעוֹר כָּל הַלַּיְלָה הַהוּא. וּמַה שֶׁאָמַר וְלֹא שֶׁשְּׁתֵי בְּתַקָּלַת חַבָּרֵי אֵין הַכַּוָּנָה לוֹמַר שֶׁלֹּא שָׂשׂ עַל הַתַּקָּלָה דְּזֶה וַדַּאי אָסוּר! אַךְ רוֹצֶה לוֹמַר כִּי וַדַּאי הָאָדָם יָשִׂישׂ בַּהֲלָכָה שֶׁכִּיוֵּן בָּהּ עַל הָאֱמֶת וְהוּא בְּעֵת שֶׁיִּזְדַּמֵּן לוֹ כָּךְ אִם בְּאוֹתָהּ הֲלָכָה שֶׁכִּיוֵּן בָּהּ עַל הָאֱמֶת נִזְדַּמֵּן שֶׁחֲבֵירוֹ נִכְשַׁל בָּהּ הוּא לֹא הָיָה שָׂשׂ בְּאוֹתָהּ הֲלָכָה בַּעֲבוּר עַצְמוֹ וְזֶהוּ שֶׁאָמַר: וְלֹא שֶׁשְּׁתֵי בְּדָבָר שֶׁהָיָה בּוֹ תַּקָּלָה לַחֲבֵירִי. וּמַה שֶׁאָמַר לֹא קָרָאתִי לַחֲבֵרִי בַּחֲכִינָתוֹ רוֹצֶה לוֹמַר אַף עַל פִּי שֶׁאֵינָהּ לִגְנַאי שֶׁדֶּרֶךְ הָעוֹלָם לִקְרֹא לְאָדָם בַּחֲנִיכָתוֹ בִּלְבַד שֶׁאֵין מַזְכִּירִין שְׁמוֹ אֶלָּא רַק שֵׁם מִשְׁפַּחְתּוֹ כְּגוֹן שְׁמוֹ שְׁלֹמֹה לוּרְיָא מַזְכִּירִים אוֹתוֹ בְּשֵׁם לוּרְיָא בִּלְבַד וְהוּא הָיָה נִזְהָר בָּזֶה מִפְּנֵי כִּי זְכִירַת הָאָדָם בִּשְׁמוֹ מַמָּשׁ מוֹרֶה כָּבוֹד וְאַהֲבָה וּכְמוֹ שֶׁאָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל עַל פָּסוּק (שְׁמוּאֵל א' כ, כז) מַדּוּעַ לֹא בָא בֶן יִשַׁי אֶל הַלֶּחֶם? וִיהוֹנָתָן הֵשִׁיב: נִשְׁאַל דָּוִד מֵעִמָּדִי, שֶׁהִזְכִּירוֹ בִּשְׁמוֹ אֲפִילּוּ שֶׁלֹּא לְצֹורֶךְ אֲבָל שָׁאוּל הַמֶּלֶךְ ע"ה הִזְכִּירוֹ בְּשֵׁם בֶּן יִשַׁי.
« Par quoi as-tu prolongé tes jours ? » Il me semble qu'ils en sont venus à poser cette question parce que la colère a été décrétée sur Babel, comme il est écrit (Devarim 28,65) « il te donnera un cœur tremblant », et la guemara dit (Nedarim 22a) que le verset est écrit au sujet de Babel. Or on sait ce qu'ont dit nos maîtres : la colère abrège les jours de l'homme, comme il est écrit (Iyov 14,1) « court de jours et rassasié de trouble ». Rav Ada bar Ahava résidait à Babel : c'est pourquoi ils s'étonnèrent de sa longévité et l'interrogèrent. Ce qu'il leur répondit, « de mes jours je ne me suis emporté au sein de ma maison », veut dire « au-dedans de moi », car le corps de l'homme est appelé maison dans le livre de Kohelet (Kohelet 12,3). Il voulait dire : même si vous me voyez parfois m'emporter, cela est pour les yeux de ceux qui regardent, afin d'aiguillonner et d'avertir, mais au-dedans de moi et dans mon cœur il n'y a ni colère ni irritation. Ce qu'il dit ensuite, « je n'ai pas marché devant plus grand que moi », s'entend en sagesse, et cela même lorsque j'étais plus âgé que lui. Ce qu'il dit, « je n'ai pas pensé dans les ruelles souillées », vise les ruelles qui sont habituellement souillées, même si sur le moment je ne voyais devant moi aucune souillure. Ce qu'il dit, « je n'ai pas dormi dans la maison d'étude », se rapporte à leur maison d'étude, éloignée de leurs maisons : il leur était impossible de rentrer dormir chez eux la nuit lorsque l'étude se prolongeait et qu'ils s'attardaient à la maison d'étude ; et lorsqu'il lui arriva de devoir y rester, il dut veiller toute cette nuit-là. Ce qu'il dit, « je ne me suis pas réjoui de la mésaventure de mon compagnon », ne veut pas dire qu'il ne s'est pas réjoui du dommage lui-même, ce qui est de toute façon interdit ; il veut dire ceci : l'homme se réjouit certainement d'une halakha dont il a saisi la vérité, et lorsqu'il lui arrivait que cette halakha même, dont il avait saisi la vérité, fut celle sur laquelle son compagnon avait trébuché, il ne se réjouissait pas de cette halakha pour lui-même. C'est le sens de « je ne me suis pas réjoui d'une chose où il y avait échec pour mon compagnon ». Ce qu'il dit, « je n'ai pas appelé mon compagnon par son sobriquet », veut dire : même quand ce n'était pas péjoratif, car l'usage du monde est d'appeler un homme par son seul nom de famille, sans mentionner son prénom, comme lorsqu'on appelle Chelomo Louria du seul nom de Louria. Il y prenait garde parce que nommer un homme par son nom propre marque le respect et l'affection, ainsi que l'ont dit nos maîtres sur le verset (I Chemouel 20,27) « pourquoi le fils de Yichai n'est-il pas venu au repas ? », auquel Yehonatan répondit « David m'a demandé congé », en le nommant par son nom même sans nécessité, tandis que le roi Chaoul l'avait nommé « le fils de Yichai ».
💡 Explication

La guemara change de registre. Après avoir supposé le mérite de Rav Ada bar Ahava, elle demande sur quoi ce mérite reposait. La réponse prend la forme classique de la question bameh haarakhta yamim, « par quoi as-tu prolongé tes jours », posée ailleurs à d'autres maîtres.

Les deux premiers items donnent le ton : la maîtrise de la colère à l'intérieur de sa maison, et l'effacement devant plus grand que soi. Le Ben Ich Haï lit « maison » comme le corps de l'homme, et tire la réponse vers l'intérieur : l'emportement visible pouvait servir à corriger, sans emportement du cœur.

10
וְלֹא הִרְהַרְתִּי בִּמְבוֹאוֹת הַמְטֻונָּפוֹת, וְלֹא הָלַכְתִּי אַרְבַּע אַמּוֹת בְּלֹא תּוֹרָה וּבְלֹא תְּפִילִּין, וְלֹא יָשַׁנְתִּי בְּבֵית הַמִּדְרָשׁ לֹא שֵׁינַת קֶבַע וְלֹא שֵׁינַת עֲרַאי, וְלֹא שֶׁשְּׁתֵי בְּתַקָּלַת חֲבֵרַי, וְלֹא קָרָאתִי לַחֲבֵירִי בַּהֲכִינָתוֹ, וְאָמְרִי לָהּ בַּחֲנִיכָתוֹ.

et je n'ai pas pensé (à des paroles de Torah) dans les ruelles souillées, et je n'ai pas marché quatre coudées sans Torah et sans téfilines, et je n'ai pas dormi dans la maison d'étude, ni d'un sommeil régulier ni d'un sommeil occasionnel, et je ne me suis pas réjoui de la mésaventure de mon compagnon, et je n'ai pas appelé mon compagnon par son sobriquet — et certains rapportent : par son nom de famille.

📜 Rachi (2)
בֶּהֱכִינַתּוּ שֶׁמְּכַנִּים לוֹ בְּנֵי אָדָם כְּגוֹן שֵׁם לְוַוי:
Bé-hakhinato — le surnom que les gens lui donnent, comme un nom accolé.
חֲנִיכָתוֹ כְּמוֹ חֲנִיכַת אָבוֹת בְּגִיטִּין עַד י' דּוֹרוֹת (גִּיטִּין דַּף פח.):
Hanikhato — comme « le nom de famille des pères » dans Guitin, jusqu'à dix générations (Guitin 88a).
🗂️ Tossefot (1)
בֶּהֱכִינַתּוּ. פֵּירוּשׁ בְּכִינּוּי שֶׁמְּכַנִּין אוֹתוֹ בֶּן אָדָם לִגְנַאי בַּחֲנִיכָתוֹ פִּי' כִּינּוּי שֵׁם מִשְׁפַּחְתּוֹ שֵׁם לְווַי כְּמוֹ שֵׁם חֲנִיכַת אָבוֹת בְּגִיטִּין עַד עֲשָׂרָה דּוֹרוֹת (גִּיטִּין דַּף פח.) כְּגוֹן רַבִּי אַבְרָהָם אִבֵּן עֶזְרָא שֶׁכָּל בְּנֵי מִשְׁפַּחְתּוֹ הָיוּ נִקְרָאִים כָּךְ וְדַוְקָא לִגְנַאי אֲבָל לְשֶׁבַח מֻותָּר:
Bé-hakhinato — c'est-à-dire le surnom péjoratif dont on affuble un homme. Bé-hanikhato — c'est-à-dire le nom de sa famille, un nom accolé, comme « le nom de famille des pères » dans Guitin, jusqu'à dix générations (Guitin 88a), par exemple Rabbi Avraham ibn Ezra, tous les membres de sa famille étant appelés ainsi. Et cela vaut seulement quand c'est péjoratif ; à titre d'éloge, c'est permis.
💡 Explication

La suite de la liste porte sur des conduites tenues en continu, jour après jour. Trois d'entre elles concernent la place de la Torah : ne pas y penser dans les ruelles souillées, ne pas parcourir quatre coudées sans Torah et sans téfilines, ne pas dormir dans la maison d'étude, même d'un somme passager.

Les deux dernières concernent le compagnon d'étude. Rachi et Tossefot distinguent deux mots proches : kinouy, le sobriquet attaché à l'individu, et hanikha, le nom de famille employé seul. Tossefot précise la portée : la réserve vise l'usage péjoratif, un appellatif élogieux restant permis.

🖼️ Schéma
Les sept conduites de Rav Ada bar Ahava, par domaine Maîtrise de soi 1. Ne pas s'emporter au sein de sa maison. 2. Ne pas marcher devant plus grand que soi. Place de la Torah 3. Pas de pensée de Torah dans les ruelles souillées. 4. Pas quatre coudées sans Torah ni téfilines. 5. Aucun sommeil, même bref, à la maison d'étude. Rapport au compagnon 6. Aucune joie devant la mésaventure d'un autre. 7. Ne jamais l'appeler par son sobriquet, ou par son seul nom de famille. Précision de Rachi et de Tossefot sur le septième item kinouy = sobriquet attaché à la personne ; hanikha = nom de famille employé seul. La réserve porte sur l'usage péjoratif.
Les sept conduites se répartissent en trois domaines : soi, la Torah, autrui.
11
אֲמַר לֵיהּ רָבָא לְרַפְרָם בַּר פָּפָּא: לֵימָא לַן מָר מֵהָנֵי מִילֵּי מְעַלְּייָתָא דַּהֲוָה עָבֵיד רַב הוּנָא! אֲמַר לֵיהּ: בְּיַנְקוּתֵיהּ לָא דְּכִירְנָא, בְּסִיבּוֹתֶיהָ דְּכִירְנָא. דְּכֹל יוֹמָא דְּעֵיבָא הֲווֹ מַפְּקִין לֵיהּ בְּגוּהַרְקָא דְּדַהֲבָא, וְסָיַיר לַהּ לְכֻולַּהּ מָתָא. וְכֹל אֲשִׁיתָא דַּהֲווָת רְעִיעֲתָא, הֲוָה סָתַר לָהּ. אִי אֶפְשָׁר לְמָרָה — בָּנֵי לָהּ, וְאִי לָא אֶפְשָׁר — בָּנֵי לַהּ אִיהוּ מִדִּידֵיהּ.

Rava dit à Rafram bar Papa : Que le maître nous dise quelques-unes de ces belles actions qu'accomplissait Rav Houna ! Il lui dit : De sa jeunesse je ne me souviens pas, de sa vieillesse je me souviens.

Chaque jour de temps couvert, on le faisait sortir dans une litière d'or (gouharka), et il inspectait la ville entière. Et tout mur qui était délabré, il le faisait abattre.

Si le propriétaire en avait les moyens, celui-ci le rebâtissait ; sinon, il le rebâtissait lui-même, à ses propres frais.

📜 Rachi (4)
בְּיוֹמָא דְּעֵיבָא יוֹם הַמְעֻונָּן דְּהָוֵי רוּחַ מְנַשֶּׁבֶת וּמִסְתְּפֵי דְּלָא תַּפִּיל חוֹמוֹת:
Un jour de temps couvert — un jour nuageux, où le vent souffle, et l'on craint qu'il n'abatte les murailles.
בְּגוּהַרְקָא תֵּיבָה תְּלוּיָה בַּעֲגָלָה וְשָׂרוֹת יוֹשְׁבוֹת בָּהֶן:
Bé-gouharka — une caisse suspendue à un chariot, dans laquelle s'asseyent les dames de qualité.
וְסַיַּיר בּוֹדֵק תַּרְגּוּם פּוֹקֵד (שְׁמוֹת לד) מְסַעֵר כְּמוֹ הַאי טַבָּחָא דְּלָא סָר סַכִּינָא קַמֵּיהּ חָכָם:
Vé-sayer — il inspecte ; le Targoum de poked (Chemot 34) est mesaar, comme dans « ce boucher qui n'a pas fait examiner son couteau devant un sage ».
כִּי הֲוָה לֵיהּ מִילְּתָא דְאָסוּתָא רָמֵי לֵיהּ אַכּוּזָא דַּמְיָא כו' לָא גָּרְסִינַן:
« Lorsqu'il avait un remède, il le versait dans une cruche d'eau », etc. — cette leçon ne figure pas chez nous.
🪔 Ben Yehoyada (1)
הֲווֹ מַפְּקִין לֵיהּ בְּגוּהַרְקָא דְּדַהֲבָא. יֵשׁ לְהַקְשׁוֹת מַאי קָא מַשְׁמַע לַן בָּזֶה דַּהֲוָה דְּדַהֲבָא, הֲלֹא זֶה הוּא עוֹשֶׂה לִכְבוֹדוֹ? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּלָא הֲוָה נָפֵיק בְּגוּהַרְקָא דְּדַהֲבָא בִּשְׁבִיל לְכַבֵּד עַצְמוֹ וּלְהִתְגַּדֵּל חַס וְשָׁלוֹם! אֶלָּא לְצֹורֶךְ הָעִנְיָן שֶׁל הַמִּצְוָה דְּעָסוּק בָּהּ הוּא עוֹשֶׂה יַעַן כִּי הוּא הָיָה עוֹשֶׂה תִּיקּוּן זֶה לִסְתּוֹר כֹּותֶל הָרָעוּעַ גַּם בִּמְבוֹאוֹת הַגּוֹיִם שֶׁיּוֹשְׁבִים שָׁם יְהוּדִים וּבִשְׁלָמָא יִשְׂרָאֵל יִשְׁמְעוּ לוֹ בְּדָבָר זֶה אַךְ הַגּוֹיִם יָקוּמוּ עָלָיו וְיַתְרִיסוּ כְּנֶגְדּוֹ לְכָךְ הֲוָה יָתֵיב בְּגוּהַרְקָא דְּדַהֲבָא שֶׁבָּזֶה הַגּוּהַרְקָא אֵין יוֹשְׁבִין אֶלָּא שָׂרִים גְּדוֹלִים וְנִכְבָּדִים וּלְכָךְ גַּם הַגּוֹיִם הָיוּ מְפַחֲדִים מִמֶּנּוּ וּמְקַבְּלִים גְּזֵרָתוֹ לִסְתּוֹר כֹּותֶל רָעוּעַ.
« On le faisait sortir dans une litière d'or. » On peut objecter : que nous apprend-on en précisant qu'elle était d'or ? N'agissait-il pas là pour son propre honneur ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il ne sortait pas dans une litière d'or pour s'honorer lui-même et se grandir, à D.ieu ne plaise, mais pour les besoins de la mitsva dont il s'occupait. En effet, il faisait ce redressement, abattre le mur délabré, jusque dans les quartiers des non-Juifs où habitaient des Juifs. Les Juifs, certes, lui obéissaient en cela, mais les non-Juifs se seraient dressés contre lui et lui auraient tenu tête. C'est pourquoi il siégeait dans une litière d'or, où seuls prennent place les grands et les notables ; ainsi les non-Juifs aussi le craignaient et acceptaient son ordre d'abattre un mur délabré.
💡 Explication

Rava demande à Rafram bar Papa le récit des mili maalyata, les belles actions de Rav Houna. La première répond exactement à la sougya des murs : les jours de temps couvert, quand le vent menace, Rav Houna parcourt la ville et fait abattre préventivement ce qui risque de tomber.

Le geste comporte deux volets : la démolition, puis la reconstruction, prise en charge par le propriétaire s'il le peut, et par Rav Houna à ses frais dans le cas contraire. Le Ben Ich Haï explique la litière d'or par une nécessité pratique : l'apparat rendait l'ordre exécutoire jusque dans les quartiers où son autorité ne portait pas.

🖼️ Schéma
La tournée de Rav Houna les jours de temps couvert Jour couvert Rachi : le vent se lève, les murs peuvent tomber. Tournée en gouharka Il inspecte la ville entière, quartier par quartier. Mur délabré Il le fait abattre avant qu'il ne tombe. Reconstruction Par le propriétaire ou à ses frais. Pourquoi une litière d'or ? La lecture du Ben Ich Haï L'ordre devait porter aussi dans les quartiers non juifs où vivaient des Juifs, là où son autorité rabbinique n'obligeait personne. Seuls les notables siégeaient dans une telle litière : l'apparat servait à rendre la mesure de sécurité exécutoire.
La mesure préventive de Rav Houna, de l'alerte météorologique à la reconstruction.
12
וְכֹל פַּנְיָא דְּמַעֲלֵי שַׁבְּתָא הֲוָה מְשַׁדַּר שְׁלוּחָא לְשׁוּקָא, וְכֹל יַרְקָא דַּהֲוָה פָּיֵישׁ לְהוּ לְגִינָּאֵי, זַבֵּין לֵיהּ וְשָׁדֵי לֵיהּ לְנַהֲרָא. וְלִיתְּבֵיהּ לַעֲנִיִּים! זִמְנִין דְּסָמְכָא דַּעְתַּיְיהוּ וְלָא אָתוּ לְמִיזְבַּן. וּלְשַׁדְייֵהּ לִבְהֵמָה! קָסָבַר: מַאֲכַל אָדָם אֵין מַאֲכִילִין לִבְהֵמָה.

Et chaque veille de Chabbat, vers le soir, il envoyait un émissaire au marché : tous les légumes qui restaient aux maraîchers, il les leur achetait et les jetait au fleuve. Mais qu'il les donne aux pauvres !

Il arrive qu'ils s'y fient et ne viennent plus acheter. Mais qu'il les jette aux bêtes !

Il tenait que la nourriture de l'homme, on n'en nourrît pas la bête.

📜 Rachi (3)
זַבֵּין לֵיהּ וְשָׁדֵי לֵיהּ בְּנַהֲרָא לְהָכִי זָבִין לְהוּ דְּאִי הֲוָה מִשְׁתַּיֵּיר מִידִי לַגַּנָּנִין אָזְלָא לְאִיבּוּד דְּמַכְמְשָׁא בְּשַׁבָּת וְנִמְצָא מַכְשִׁילָן לֶעָתִיד לָבֹא דְּלָא מַיְיתֵי יַרְקֵי לִסְעוּדַת שַׁבָּת:
Il les achetait et les jetait au fleuve — s'il les achetait, c'est que tout ce qui serait resté aux maraîchers serait perdu, se flétrissant pendant Chabbat ; il se serait alors trouvé leur faire trébucher pour l'avenir, puisqu'ils n'apporteraient plus de légumes pour le repas de Chabbat.
דְּסָמְכָא דַּעְתַּיְיהוּ שֶׁנִּסְמָכִין עֲנִיִּים לְאוֹתוֹ יָרָק וְאוֹמְרִים אֵין אָנוּ צְרִיכִין לִקְנוֹת וְשֶׁמָּא יִשְׁתַּיֵּיר שָׁם כְּלוּם וְאֵין לָהֶם מַה לֶאֱכֹול בְּשַׁבָּת:
Ils s'y fient — les pauvres comptent sur ces légumes et disent : nous n'avons pas besoin d'acheter, peut-être en restera-t-il ; et ils se retrouvent sans rien à manger pour Chabbat.
אֵין מַאֲכִילִין אוֹתָן לַבְּהֵמָה מִשּׁוּם בִּיזּוּי אוֹכְלִין וּמֶחֱזֵי כְּבוֹעֵט בַּטּוֹבָה שֶׁהִשְׁפִּיעַ הקב"ה בָּעוֹלָם אִי נָמֵי מִשּׁוּם דְּחָסָה תּוֹרָה עַל מָמוֹנָן שֶׁל יִשְׂרָאֵל וְזָרַק לַנָּהָר וְהוֹלְכִין לְמָקוֹם אַחֵר וּמוֹצְאִין אוֹתָם בְּנֵי אָדָם וְאוֹכְלִין אוֹתָן כָּךְ שָׁמַעְתִּי:
On n'en nourrit pas la bête — à cause du mépris de la nourriture, et parce que cela ressemble à fouler aux pieds l'abondance que le Saint béni soit-Il a répandue dans le monde. Autre raison : parce que la Torah a eu égard aux biens d'Israël ; il les jetait donc au fleuve, ils allaient ailleurs, des gens les trouvaient et les mangeaient. Ainsi l'ai-je entendu.
🪔 Ben Yehoyada (2)
הֲוָה מְשַׁדַּר שְׁלוּחָא לְשׁוּקָא. קַשָּׁא לָמָּה הֶאֱרִיךְ לְפָרֵשׁ הֲוָה מְשַׁדַּר שְׁלוּחָא, לֵימָא הֲוָה זָבִין לְיַרְקָא, וּמַה לָנוּ לָדַעַת אִם בְּיָדוֹ אִם עַל יְדֵי שָׁלִיחַ? וְנִרְאֶה לִי דְּקָא מַשְׁמַע לָן דַּהֲוָה חָיֵישׁ לְעָרְמָה שֶׁמָּא בְּכָל עֶרֶב שַׁבָּת יָבִיאוּ הַרְבֵּה יוֹתֵר מִכְּדֵי הַצֹּורֶךְ כְּדֵי שֶׁיִּקְנֶה מֵהֶם עַל כֵּן הָיָה מִתְחַכֵּם לִשְׁלֹוחַ בְּכָל עֶרֶב שַׁבָּת שָׁלִיחַ אַחֵר כְּדֵי שֶׁלֹּא יַרְגִּישׁוּ שֶׁהוּא הָיָה הַקּוֹנֶה וְיַעֲרִימוּ וְכֵיוָן דִּבְכָל עֶרֶב שַׁבָּת קוֹדֶשׁ הָיָה פָּנִים חֲדָשׁוֹת לֹא יִסְמְכוּ לְהָבִיא לְכַתְּחִילָּה יוֹתֵר מִכְּדֵי הַצֹּורֶךְ וְלָזֶה אָמַר הֲוָה מְשַׁדַּר 'שְׁלוּחָא' בִּסְתָם וְלֹא אָמַר שְׁלוּחֵיהּ דְּאִם כֵּן הָיוּ מַרְגִּישִׁים בָּזֶה וּמַעֲרִימִים. וּבְנִי יְדִידִי כְּבוֹד הָרַב יַעֲקֹב נר"ו פֵּירֵשׁ דְּלָא הָיָה חוֹשֵׁשׁ לְעָרְמָה כִּי הָיָה קוֹנֶה בְּזוֹל בְּעֵרֶךְ יָרָק הַנִּשְׁאָר עַד סוֹף הַיּוֹם וּלְכָךְ לֹא הָיוּ מַעֲרִימִין לְהָבִיא לְכַתְּחִילָּה יוֹתֵר מִכְּדֵי הַצֹּורֶךְ, עַד כָּאן דְּבָרָיו נר"ו.
« Il envoyait un émissaire au marché. » Difficulté : pourquoi cette précision, « il envoyait un émissaire » ? Il aurait suffi de dire « il achetait les légumes » ; que nous importe de savoir si c'était de sa main ou par un émissaire ? Il me semble qu'on nous apprend par là qu'il redoutait une ruse : que chaque veille de Chabbat ils n'apportent beaucoup plus que le nécessaire, afin qu'il le leur achète. Il s'avisa donc d'envoyer chaque veille de Chabbat un émissaire différent, pour qu'ils ne s'aperçoivent pas que c'était lui l'acheteur et ne rusent pas ; et puisque chaque veille de Chabbat un visage nouveau se présentait, ils ne compteraient pas là-dessus pour apporter d'emblée plus que le nécessaire. C'est pour cela qu'il est dit « il envoyait un émissaire », sans détermination, plutôt que « son émissaire », car alors ils s'en seraient aperçus et auraient rusé. Et mon fils bien-aimé, le honoré Rav Yaacov, que D.ieu le garde, a expliqué qu'il ne redoutait pas de ruse, puisqu'il achetait à bas prix, au tarif des légumes restants en fin de journée ; ils n'avaient donc pas intérêt à ruser en apportant d'emblée plus que le nécessaire. Fin de ses paroles, que D.ieu le garde.
וּלְשַׁדְייֵהּ לִבְהֵמָה. פֵּירוּשׁ לִבְהֵמוֹת שֶׁלּוֹ כִּי הוּא הָיָה עָשִׁיר וּמִסְּתָמָא יֵשׁ לוֹ בְּהֵמוֹת הַרְבֵּה וְאַזְדָּא לָהּ קֻושְׁיַת הָרִי"ף זַ"ל. וְאַף עַל גַּב דְּהַמַּקְשָׁן יָדַע דְּמַה שֶׁאָמַר 'שָׁדֵי לְהוּ בְּנַהֲרָא' אֵין הַכַּוָּנָה שֶׁיְּאַבְּדֵם אֶלָּא יַנִּיחֵם תּוֹךְ סַל וְהוּא צָף עַל פִּי הַמַּיִם וְיִקָּחוּהוּ בְּנֵי אָדָם שֶׁיֵּשׁ לָהֶם בָּתִּים עַל הַנָּהָר דְּאֵיךְ יַשְׁלִיכֵם לְאִיבּוּד וְעוֹבֵר עַל בַּל תַּשְׁחִית! וְעִם כָּל זֶה מַקְשֵׁי לִשְׁדְּיֵיהּ לִבְהֵמָה דִּידֵיהּ כְּדֵי שֶׁתִּהְיֶה הַרְוָחָה לְעַצְמוֹ מַה שֶׁאֵין כֵּן כְּשֶׁמַּנִּיחַ בְּסַל וְצָף עַל הַמַּיִם אֶפְשָׁר שֶׁיִּקָּחוּהוּ עַכּוּ"ם דְּאֵין וַדַּאי שֶׁיִּקָּחוּהוּ יִשְׂרָאֵל.
« Qu'il les jette aux bêtes. » C'est-à-dire à ses propres bêtes, car il était riche et avait vraisemblablement beaucoup de bétail ; ainsi tombe la difficulté du Rif, de bénie mémoire. Et bien que celui qui pose la question sache que « il les jetait au fleuve » ne veut pas dire qu'il les détruisait, mais qu'il les plaçait dans une corbeille flottant à la surface de l'eau, que recueillaient les gens ayant des maisons au bord du fleuve — car comment les aurait-il jetés à la destruction, en transgressant l'interdit de bal tashhit ? — malgré cela il objecte : qu'il les jette à ses propres bêtes, ce qui lui vaudrait à lui-même un profit, tandis qu'en les laissant dans une corbeille flottant sur l'eau il se peut que des non-Juifs les recueillent, sans garantie que ce soient des Juifs.
💡 Explication

La seconde action de Rav Houna vise le marché plutôt que les murs, mais la logique reste la même : agir en amont pour qu'un dommage prévisible n'arrive pas. Rachi donne le mécanisme complet. Des légumes invendus le vendredi soir se flétrissent pendant Chabbat, donc les maraîchers en apportent moins la semaine suivante, donc la ville manque de légumes pour Chabbat. En rachetant le surplus, Rav Houna maintient l'approvisionnement.

La guemara teste alors deux emplois alternatifs du surplus, et les écarte tous deux. Les donner aux pauvres désorganiserait le marché, car les pauvres cesseraient d'acheter. Les donner au bétail se heurte à la règle du bizouy okhalin, le mépris de la nourriture. Rachi ajoute une seconde raison et une précision : jetés au fleuve, les légumes dérivent et d'autres les recueillent.

🖼️ Schéma
Le surplus de légumes du vendredi soir : trois emplois écartés, un retenu Légumes invendus chez les maraîchers, veille de Chabbat Ne rien acheter Le surplus se flétrit pendant Chabbat ; la semaine suivante ils en apportent moins. Ecarté. Donner aux pauvres Ils s'y fient, cessent d'acheter, et se retrouvent sans rien si le surplus manque. Ecarté. Donner au bétail Nourriture d'homme donnée à la bête : bizouy okhalin, mépris de la nourriture. Ecarté. La pratique retenue : acheter, puis jeter au fleuve Rachi : ils dérivent et d'autres les recueillent plus loin, donc rien ne se perd vraiment.
Chaque solution simple casse le marché ou heurte une règle ; le rachat suivi du fleuve les évite toutes.
13
וְלָא לִיזְבְּנֵיהּ כְּלָל! נִמְצֵאתָ מַכְשִׁילָן לֶעָתִיד לָבֹא.

Mais qu'il ne les achète pas du tout ! Tu te trouverais alors leur faire trébucher pour l'avenir.

🪔 Ben Yehoyada (1)
וְלָא לִיזְבְּנֵיהּ כְּלָל? נִמְצֵאתָ אַתָּה מַכְשִׁילָן לֶעָתִיד לָבֹוא. קַשָּׁא אִם הַמַּקְשָׁן עֲדַייִן לֹא יָדַע הַטַּעַם שֶׁל רַב הוּנָא הָיָה לוֹ לִשְׁאוֹל שְׁאֵלָה זוֹ תְּחִילַּת הַכֹּל מַה שֶׁבַח יֵשׁ לוֹ בִּזְבִיָּינֵיהּ הַיְּרָקוֹת? וְעוֹד מַה שֶׁאָמַר 'אַתָּה מַכְשִׁילָן' מַה מִכְשׁוֹל יֵשׁ בָּזֶה אִם לֹא הָיָה קוֹנֶה הַיְּרָקוֹת? דְּאִם הַכַּוָּנָה שֶׁהָיוּ מְבִיאִין בְּצִמְצוּם אֵין זֶה נִקְרָא עָוֹן וּמִכְשׁוֹל! וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּהַמַּקְשָׁן יָדַע טַעְמוֹ שֶׁל רַב הוּנָא כְּדֵי שֶׁיָּבִיאוּ יְרָקוֹת בְּרִיוַּח וְלֹא יְצַמְצְמוּ בָּהֶם אַךְ מַקְשֵׁי לָמָּה זָבִין לְהוּ, יִתֵּן לָהֶם דְּמֵי הַיְּרָקוֹת וְיִשָּׁאֲרוּ הַיְּרָקוֹת לְבַעֲלֵיהֶם? וּמְתָרֵץ אִם כֵּן נִמְצָא מַכְשִׁילָם, כִּי עַל יְדֵי כָּךְ יַעְרִימוּ לְהָבִיא בְּיוֹתֵר כְּדֵי שֶׁיִּקְּחוּ הַדָּמִים שֶׁל הַנּוֹתָר וְנִמְצָא גּוֹנְבִים דַּעְתּוֹ וְגוֹזְלִים אוֹתוֹ מֵאַחַר שֶׁעוֹשִׂין בְּכִיוּוּן וְאוֹמְרִים מִקְרֶה הוּא.
« Mais qu'il ne les achète pas du tout ? Tu te trouverais leur faire trébucher pour l'avenir. » Difficulté : si celui qui objecte ne connaissait pas encore la raison de Rav Houna, il aurait dû poser cette question en tout premier lieu, en demandant quel avantage il y avait à acheter les légumes. En outre, que signifie « tu les fais trébucher » ? Quel échec y aurait-il eu s'il n'avait pas acheté les légumes ? Si l'on veut dire qu'ils en auraient apporté au plus juste, cela ne s'appelle ni faute ni échec. Il me semble, avec l'aide du Ciel, que celui qui objecte connaissait la raison de Rav Houna, qui était qu'ils apportent des légumes en abondance sans compter au plus juste ; mais il objecte : pourquoi les acheter ? Qu'il leur donne le prix des légumes et que les légumes restent à leurs propriétaires. Et la guemara répond : s'il agissait ainsi, il se trouverait leur faire trébucher, car ils prendraient alors le parti d'en apporter davantage afin de toucher le prix du reste ; ils abuseraient ainsi de sa confiance et le voleraient, puisqu'ils agiraient à dessein tout en disant que c'est un hasard.
💡 Explication

La guemara pousse l'objection jusqu'au bout : si aucun emploi du surplus ne convient, autant renoncer à l'acheter. La réponse tient en une formule, nimtset makhchilan leatid lavo, « tu te trouverais leur faire trébucher pour l'avenir ». Sans ce rachat systématique, les maraîchers calculeraient au plus juste et la ville manquerait.

Le Ben Ich Haï déplace la question : l'objection porterait plutôt sur le rachat lui-même par rapport à un simple dédommagement. Verser le prix en laissant la marchandise inciterait à en apporter toujours plus, ce qui transformerait l'aide en abus.

14
כִּי הֲוָה לֵיהּ מִילְּתָא דְאָסוּתָא, הֲוָה מָלֵי כּוּזָא (דְּמַיָּא) [מִינֵּיהּ], וְתָלֵי לֵיהּ בְּסִיפָּא דְבֵיתָא, וְאָמַר: כָּל דְּבָעֵי לֵיתֵי וְלִישְׁקוֹל. וְאִיכָּא דְּאָמְרִי: מִילְּתָא דְשִׁיבְתָּא הֲוָה גְּמִיר, וַהֲוָה מַנַּח כּוּזָא דְמַיָּא וְדָלֵי לֵיהּ, וְאָמַר: כָּל דְּצָרִיךְ — לֵיתֵי וְלֵיעוּל דְּלָא לִסְתַּכַּן.

Lorsqu'il disposait d'un remède, il en remplissait une cruche et la suspendait au montant de sa maison, en disant : Que quiconque en a besoin vienne et en prenne. Et certains rapportent : il avait appris par tradition le remède contre la chivta ; il plaçait une cruche d'eau, la suspendait, et disait : Que quiconque en a besoin vienne et entre, afin de ne pas se mettre en danger.

📜 Rachi (1)
מִילְּתָא דְּשִׁיבְתָּא מִנְהַג שֵׁדִים שֶׁמַּזִּיקִין לְמִי שֶׁיֹּאכַל וְאֵינוֹ נוֹטֵל יָדָיו דְּשִׁיבְתָּא כְּהַךְ דְּגָרְסִינַן בְּמַסֶּכֶת יוֹמָא (דַּף עז:) אָמַר אַבָּיֵי מִשּׁוּם שִׁיבְתָּא וַהֲוָה תָּלֵי לֵיהּ לְהַהוּא כּוּזָא דְּמַיָּא כִּי הֵיכִי דְּלִימְּשׁוּ יְדַיְיהוּ מִינֵּהּ:
Le remède contre la chivta — la manière des démons, qui nuisent à celui qui mange sans s'être lavé les mains. La chivta est comme ce que nous lisons dans le traité Yoma (77b) : Abaye a dit, à cause de la chivta. Et il suspendait cette cruche d'eau afin qu'on s'en lave les mains.
💡 Explication

Une troisième action, bâtie sur le même principe : rendre le secours disponible sans que personne ait à le demander. La cruche suspendue à l'entrée se prend sans témoin, ce qui épargne la honte au bénéficiaire.

La seconde version identifie le contenu : de l'eau pour se laver les mains, contre la chivta. Rachi renvoie à Yoma 77b et explique le terme comme désignant le dommage qui atteint celui qui mange sans netilat yadayim. La cruche sert alors de point d'eau public à l'entrée de la maison.

15
כִּי הֲוָה כָּרֵךְ רִיפְתָּא, הֲוָה פָּתַח לְבָבֵיהּ, וַאֲמַר: כָּל מַאן דִּצְרִיךְ לֵיתֵי וְלֵיכוֹל. אָמַר רָבָא: כֻּולְּהוּ מָצֵינָא מְקַייַּמְנָא, לְבַר מֵהָא דְּלָא מָצֵינָא לְמִיעְבַּד,

Lorsqu'il rompait le pain, il ouvrait sa porte et disait : Que quiconque en a besoin vienne et mange. Rava dit : Toutes ces choses, je puis les accomplir, sauf celle-ci que je ne puis faire,

📜 Rachi (1)
בַּר מֵהָא חוּץ מִזּוֹ דְּכָל מַאן דְּבָעֵי הֲוָה עָיֵיל וְאָכַל:
Sauf celle-ci — à l'exception de celle-là, que quiconque le voulait entrait et mangeait.
🪔 Ben Yehoyada (1)
כִּי הֲוָה כָּרֵיךְ רִיפְתָּא, הֲוָה פָּתַח לְדֶשֶׁא וַאֲמַר: כָּל מַאן דְּצָרִיךְ, לַיְּתֵי וְלֵיכוֹל. נִרְאֶה לִי בס"ד הַטַּעַם שֶׁלֹּא הָיָה עוֹשֶׂה כֵּן אֶלָּא רַק כְּשֶׁהָיָה מֵסֵב לֶאֱכֹול עַל שֻׁולְחָנוֹ דִּבְלָאו הָכִי הָיָה חוֹשֵׁשׁ שֶׁמָּא הֶעָנִי שֶׁיִּתֵּן לוֹ הָרִפְתָּא וְהוֹלֵךְ לוֹ לֹא יִטֹּול יָדָיו בְּבֵיתוֹ וְלֹא יְבָרֵךְ וְאִם יֹאמְרוּ לוֹ טֹול יָדֶיךָ כָּאן וּבֵרַךְ וֶאֱכוֹל לְפָנֵינוּ חוֹשֵׁשׁ מִן הַבּוּשָׁה שֶׁיִּתְבַּייֵּשׁ זֶה עַל שֶׁחוֹשְׁדִים אוֹתוֹ בְּכָךְ וְרוֹצִים שֶׁיִּטֹּול וִיבָרֵךְ לִפְנֵיהֶם אֲבָל בְּעֵת שֶׁהוּא מֵסֵב עַל שֻׁולְחָנוֹ לֶאֱכֹול אִם מַכְרִיז כָּל דִּכְפִין יָתִי וְיָכוֹל שֶׁאִם יָבֹא עָנִי יֹאמְרוּ לוֹ בְּכָבוֹד שֵׁב וֶאֱכוֹל עִמָּנוּ וְאַדְּרַבָּה הֵם מְכַבְּדִים אוֹתוֹ בָּזֶה לַעֲשׂוֹתוֹ כִּשְׁאָר אוֹרְחִין לֶאֱכֹול עִם בַּעַל הַבַּיִת עַל הַשֻּׁלְחָן.
« Lorsqu'il rompait le pain, il ouvrait la porte et disait : que quiconque en a besoin vienne et mange. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, que la raison pour laquelle il n'agissait ainsi qu'au moment où il était attablé à son propre repas est la suivante : autrement, il craignait que le pauvre à qui il donnerait le pain et qui s'en irait ne se lave pas les mains chez lui et ne récite pas la bénédiction ; et si on lui disait « lave-toi les mains ici, bénis et mange devant nous », il craignait la honte, celle de cet homme humilié de se voir soupçonné et requis de se laver et de bénir devant eux. En revanche, lorsqu'il est attablé pour manger et qu'il proclame « que quiconque a faim vienne et mange », si un pauvre se présente on lui dit avec égards « assieds-toi et mange avec nous » ; ils l'honorent au contraire par là, en le traitant comme les autres convives qui mangent à la table du maître de maison.
💡 Explication

La dernière action de Rav Houna consiste à ouvrir la porte au moment même du repas. Le Ben Ich Haï relève la précision de l'horaire et en donne la raison : le pauvre invité à la table mange comme un convive, tandis que celui à qui l'on tend du pain à emporter reste un bénéficiaire, avec la question de la netilat yadayim et de la bénédiction laissée derrière lui.

Le folio se clôt sur l'aveu de Rava, interrompu au milieu de la phrase et poursuivi au début de 21a : de toute cette liste, une seule conduite lui reste inaccessible, celle de la porte ouverte.

🖼️ Schéma
Donner le pain à emporter, ou ouvrir la porte pendant le repas Remettre le pain et le laisser partir Le pauvre repart avec le pain. Se lavera-t-il les mains ? Bénira-t-il ? Le lui demander revient à le soupçonner, et donc à l'humilier. Ouvrir la porte pendant son propre repas Le pauvre entre et s'attable. Netilat yadayim et bénédiction se font comme pour tous, sans remarque. Il est traité en convite, donc honoré. Lecture du Ben Ich Haï : l'horaire du geste est ce qui évite la honte ; c'est la seule conduite que Rava s'avoue incapable de tenir.
Le choix de l'horaire transforme le don en invitation, ce qui épargne la honte au bénéficiaire.
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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).