Taanit 21a — Ilfa et Rabbi Yohanan sous le mur délabré, Nahoum Ich Gam Zou, et la définition de la peste

Taanit 21a

Sougya : Le folio s'ouvre sur la fin de la réponse de Rava, qui explique pourquoi il ne peut pas imiter Rav Houna ouvrant sa porte à quiconque a faim. Vient ensuite le récit d'Ilfa et de Rabbi Yo'hanan : la pauvreté les pousse à quitter l'étude pour le commerce, ils s'assoient sous un mur délabré, et deux anges parlent au-dessus d'eux.

Rabbi Yo'hanan entend, Ilfa n'entend pas ; Rabbi Yo'hanan revient à l'étude et devient chef de yechiva, tandis qu'Ilfa prouve son savoir suspendu au mât d'un navire. Le troisième récit, rattaché au même motif de la maison prête à s'écrouler, est celui de Nahoum Ich Gam Zou : ses infirmités, leur cause, et la suite de retournements qui donne son nom à l'homme qui disait de tout : cela aussi est pour le bien.

Le folio se termine en revenant à la michna, avec la baraita qui fixe les seuils chiffrés du dever, la peste qui oblige la ville à jeûner.

Le fil du folio : trois bâtiments qui menacent de tomber La michna a rangé la mapolet, l'écroulement d'un mur, parmi les calamités pour lesquelles la ville sonne et jeûne. 1. Le gouda reïa (seg. 1-4) Ilfa et Rabbi Yo'hanan mangent sous un mur délabré. Deux anges veulent le jeter sur eux. Le mérite d'un seul les sauve. Le mur ne tombe pas. 2. Le bayit raoua (seg. 7) Nahoum Ich Gam Zou est étendu dans une maison délabrée. Tant qu'il y est, elle tient. Sorti, elle s'écroule. Le juste retient le bâtiment. 3. Retour à la michna (seg. 14-15) La guemara quitte les récits et reprend la liste des calamités, au mot dever. Des seuils chiffrés remplacent l'impression. Les deux récits sont amenés par le mot gouda reïa, le mur qui risque de tomber : la guemara enchaîne par association de motif. Question commune aux trois : qu'est-ce qui fait tenir ou tomber un bâtiment, et quand une calamité devient-elle un signe.
Le folio avance par le motif du bâtiment fragile, du mur des anges à la maison de Nahoum, puis revient à la michna.
Ilfa et Rabbi Yo'hanan : une même décision, deux issues Départ commun : ils étudient ensemble, la pauvreté les presse, ils décident d'aller au commerce pour accomplir sur eux-mêmes "qu'il n'y ait pas chez toi de nécessiteux" (Devarim 15,4). Sous le mur délabré, deux anges : "jetons-le sur eux, ils abandonnent la vie éternelle pour la vie de l'heure". Réponse du second : "laisse-les, il y a parmi eux un homme dont l'heure se tient". Rabbi Yo'hanan Il entend les anges. Il en déduit que l'homme désigné est lui. Il revient à l'étude et s'applique le verset inverse : "le nécessiteux ne cessera pas du sein de la terre". Ilfa Il n'entend rien. Il poursuit le voyage d'affaires. Selon Rachi, il était le plus savant des deux ; à son retour, la place de chef de yechiva était prise. Il règne : on le nomme chef de yechiva. Il se suspend au mât d'un navire. Ce qu'Ilfa veut prouver : le commerce ne lui a rien fait perdre. Il répond à la baraita par une michna, et il tient parole.
Deux hommes prennent la même décision ; seul ce que l'un entend sépare les deux trajectoires.
Nahoum Ich Gam Zou : la chaîne des retournements 1. Le mal Les aubergistes vident le coffret, y mettent de la terre. → 2. La parole "Cela aussi est pour le bien." → 3. Le danger Le roi veut faire tuer tous les envoyés. → 4. Eliyahou Sous les traits d'un ministre : "c'est la terre d'Avraham". 5. L'épreuve La province qu'on ne pouvait prendre est conquise. → 6. Le retour Coffret rempli de pierres précieuses, escorte d'honneur. → 7. Les aubergistes Ils démolissent leur logis, portent la terre au roi, sont tués. Deux maux au départ : l'argent volé, et le piège de la terre qui devait le faire condamner. Réparation du premier : le coffret rempli par le roi. Réparation du second : le renvoi en grand honneur. Le nom de l'homme tient à une phrase répétée à chaque étape, y compris quand rien encore ne la justifie. Le Ben Yehoyada lit gam zou comme mazoug, tempéré : la rigueur se mélange de miséricorde.
Chaque coup reçu devient le moyen du retournement suivant ; les deux maux du début reçoivent chacun leur réparation.
1
מִשּׁוּם דִּנְפִישִׁי בְּנֵי חֵילָא דְּמָחוֹזָא.

Parce que les hommes de troupe de Mehoza sont nombreux.

📜 Rachi (1)
מִשּׁוּם דִּנְפִישִׁי בְּנֵי מָחוֹזָא דְּאִיכָּא עֲנִיֵּי טְפֵי וְקָא מִיכְלֵי קַרְנָא:
Parce que les gens de Mehoza sont nombreux — il y a là beaucoup de pauvres, et ils entameraient le capital.
🪔 Ben Yehoyada (1)
מִשּׁוּם דִּנְפִישִׁי בְּנֵי חֵילָא דְּמָחוֹזָא. עַיֵּין פֵּירוּשׁ רָשִׁ"י, וְהִקְשָׁה מָהַרְשָׁ"א לְשׁוֹן 'בְּנֵי חֵילָא' לָא מַשְׁמַע עַל עֲנִיִּים, וְלָכֵן פֵּירֵשׁ עַל חֵיל הַמֶּלֶךְ עַיֵּין שָׁם. וַעֲדַיִין קַשָּׁא לְפֵירוּשׁ מָהַרְשָׁ"א לָמָּה אוֹמֵר 'מִשּׁוּם דִּנְפִישִׁי' אֲפִילּוּ דְּלָא נְפִישִׁי לִיחוּשׁ דְּאֵיךְ יַאֲכִיל פִּיתּוֹ לְעַכּוּ"ם? וְנִרְאֶה לִי בס"ד לְיַישֵּׁב פֵּירוּשׁ הַמָּהַרְשָׁ"א זַ"ל, דְּאִי לָא נְפִישִׁי אֵין נִמְצָאִים בִּרְחוֹבוֹת הַיְּהוּדִים כְּדֵי שֶׁיִּשְׁמְעוּ דְּבָרִים אֵלּוּ וְיָבוֹאוּ יַעַן כִּי רְחוֹבוֹת הַיְּהוּדִים הֵם בִּפְנֵי עַצְמוֹ וּמַה יַעֲשׂוּ חַיִל הַמֶּלֶךְ שָׁם?! אַךְ כֵּיוָן שֶׁהֵם רַבִּים דִּנְפִישִׁי טוּבָא אָז יִמְצְאוּ גַּם בִּרְחוֹבוֹת הַיְּהוּדִים וְיִרְאוּ דָּבָר זֶה וְיָבוֹאוּ לֶאֱכֹול גַּם הֵם. וְעוֹד נִרְאֶה לִי כֵּיוָן דִּנְפִישִׁי לֹא תִּתֵּן לָהֶם הַמֶּמְשָׁלָה כְּדֵי סִיפּוּקָם וּמֵחֲמַת רַעֲבוֹנָם יַעַבְרוּ חֹק וְנִימוּס הַמַּלְכוּת לִיכָּנֵס לְבֵית הַיְּהוּדִים לֶאֱכֹול.
« Parce que les hommes de troupe de Mehoza sont nombreux. » Vois le commentaire de Rachi. Le Maharcha a objecté que l'expression bnei héila, hommes de troupe, ne désigne pas des pauvres, et il l'a donc expliquée des soldats du roi ; vois-le là-bas. Mais une difficulté subsiste sur l'explication du Maharcha : pourquoi dire « parce qu'ils sont nombreux » ? Même s'ils n'étaient pas nombreux, il faudrait craindre de donner son pain à un non-Juif. Il me semble, avec l'aide du Ciel, que l'on peut soutenir l'explication du Maharcha, de mémoire bénie : s'ils n'étaient pas nombreux, ils ne se trouveraient pas dans les rues des Juifs pour entendre ces paroles et venir, car les rues des Juifs sont à part, et que feraient là les soldats du roi ? Mais puisqu'ils sont très nombreux, on les trouve aussi dans les rues des Juifs ; ils verront la chose et viendront manger eux aussi. Il me semble encore que, puisqu'ils sont nombreux, le gouvernement ne leur donne pas de quoi se suffire, et que la faim les fera transgresser la loi et l'usage du royaume pour entrer dans la maison du Juif afin d'y manger.
💡 Explication

Le segment achève la réponse de Rava au folio précédent. Rav Houna avait coutume, avant de prendre son repas, d'ouvrir sa porte et d'annoncer : que quiconque a besoin vienne manger. Rava déclare pouvoir imiter toutes les conduites de Rav Houna sauf celle-là.

L'obstacle tient au lieu. Mehoza est une grande ville, et Rava en explique la population par l'expression bnei héila. Rachi la rapporte aux pauvres, si nombreux qu'une telle porte ouverte consommerait le keren, le capital lui-même. Le Maharcha, cité par le Ben Yehoyada, la rapporte aux soldats de la garnison.

2
אִילְפָא וְרַבִּי יוֹחָנָן הֲווֹ גָּרְסִי בְּאוֹרָיְיתָא, דְּחִיקָא לְהוּ מִילְּתָא טוּבָא, אָמְרִי: נֵיקוּם וְנֵיזִיל וְנֶיעְבַּד עִיסְקָא וּנְקַייֵּם בְּנַפְשִׁין ״אֶפֶס כִּי לֹא יִהְיֶה בְּךָ אֶבְיוֹן״. אֲזַלוּ, אוֹתִיבוּ תּוּתֵי גֻּודָּא רְעִיעָא, הֲווֹ קָא כָּרְכִי רִיפְתָּא, אֲתוֹ תְּרֵי מַלְאֲכֵי הַשָּׁרֵת.

Ilfa et Rabbi Yo'hanan étudiaient la Torah ; leur situation était très étroite. Ils dirent : levons-nous, allons faire du commerce, et accomplissons sur nous-mêmes « seulement, qu'il n'y ait pas chez toi de nécessiteux » (Devarim 15,4).

Ils partirent, s'assirent sous un mur délabré et mangeaient du pain, quand vinrent deux anges du service.

📜 Rachi (2)
דְּחִיקָא לְהוּ עֲנִיּוּת:
Leur situation était étroite — la pauvreté.
כִּי לֹא יִהְיֶה בְּךָ אֶבְיוֹן בְּךָ בְּעַצְמְךָ:
Qu'il n'y ait pas chez toi de nécessiteux — chez toi, en toi-même.
🪔 Ben Yehoyada (1)
הֲווֹ קָא כָּרְכִי רִיפְתָּא. נִרְאֶה לִי בס"ד הוֹדִיעֵנוּ בָּזֶה דְּמִלְּבַד דִּישִׁיבָתָם תַּחַת כֹּותֶל רָעוּעַ הָיְתָה סִיבָּה לְעוֹרֵר קִטְרוּג גַּם הָאֲכִילָה הָיְתָה סִיבָּה כְּמוֹ שֶׁאָמַר רַבֵּינוּ זַ"ל בְּשַׁעַר הַמִּצְוֹת וְזֶה לְשׁוֹנוֹ: יְבָרֵךְ בִּרְכַּת הַמָּזוֹן בְּכַוָּנָה גְּמוּרָה וְיָדָיו אֲסוּרוֹת זֶה עַל גַּב זֶה עַל הֶחָזֶה וְעֹוצֶם עֵינָיו אִם אֵין שָׁם כּוֹס לְפִי שֶׁסִּטְרָא אַחֲרָא קָאֵי תַּמָּן לְקִטְרַגֵּא עָלָיו וּבִפְרָט אִם הוּא בְּיָחִיד, עַד כָּאן לְשׁוֹנוֹ עַיֵּין שָׁם. וְלָכֵן אָמְרוּ שְׁעַת אֲכִילָה שְׁעַת מִלְחָמָה . וּמַה שֶׁאָמַר דְּאִיכָּא בְּהוּ חַד דְּקָיְמָא לֵיהּ שַׁעְתָּא , פֵּירוּשׁ שֶׁעָתִיד לְהִתְגַּדֵּל וְלִהְיוֹת רֹאשׁ דִּתְלוּיִים בּוֹ רַבִּים וְאִם כֵּן זְכוּתָא דְּרַבִּים מֵגֵין וְגוֹבֵר.
« Ils mangeaient du pain. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il nous apprend par là que, outre leur installation sous un mur délabré qui était une cause d'accusation, le repas lui aussi en était une. Ainsi l'a dit notre maître, de mémoire bénie, dans le Chaar HaMitsvot : « qu'il récite le birkat hamazon avec une intention entière, les mains posées l'une sur l'autre contre la poitrine, et qu'il ferme les yeux s'il n'y a pas là de coupe, car la sitra a'hra se tient là pour l'accuser, et surtout s'il est seul » ; vois-le là-bas. C'est pourquoi ils ont dit : l'heure du repas est une heure de guerre. Et ce qui est dit, « il y a parmi eux un homme dont l'heure se tient », signifie qu'il est appelé à devenir grand et à être un chef dont beaucoup dépendent ; s'il en est ainsi, le mérite du grand nombre protège et l'emporte.
💡 Explication

Les deux hommes ne quittent pas l'étude par goût du gain. Ils s'appuient sur un verset du Deutéronome, éfès ki lo yihye bekha evyôn, et Rachi précise le sens qu'ils lui donnent : le mot bekha, chez toi, vise la personne elle-même, donc l'obligation de ne pas se laisser tomber dans l'indigence.

Le gouda reïa, le mur délabré, est un lieu dangereux en droit talmudique : on ne s'y assoit pas, car le péril y est réel et le mérite s'y consomme. Le récit place donc les deux maîtres, au moment même où ils quittent l'étude, sous un mur qui peut tomber.

3
שַׁמְעֵיהּ רַבִּי יוֹחָנָן דְּאָמַר חַד לְחַבְרֵיהּ: נִישְׁדֵּי עֲלַייְהוּ הַאי גֻּודָּא וְנִקְטְלִינְהוּ, שֶׁמַּנִּיחִין חַיֵּי עוֹלָם הַבָּא וְעוֹסְקִין בְּחַיֵּי שָׁעָה! אָמַר לֵיהּ אִידָךְ: שַׁבְקִינְהוּ, דְּאִיכָּא בְּהוּ חַד דְּקָיְימָא לֵיהּ שַׁעְתָּא. רַבִּי יוֹחָנָן שָׁמַע, אִילְפָא לֹא שָׁמַע. אֲמַר לֵיהּ רַבִּי יוֹחָנָן לְאִילְפָא: שְׁמַע מַר מִידֵּי? אֲמַר לֵיהּ: לֹא. אֲמַר מִדִּשְׁמַעִי אֲנָא וְאִילְפָא לָא שְׁמַע, שְׁמַע מִינַּהּ לְדִידִי קָייְמָא לִי שַׁעְתָּא.

Rabbi Yo'hanan entendit l'un dire à son compagnon : jetons sur eux ce mur et tuons-les, car ils abandonnent la vie du monde à venir et s'occupent de la vie de l'heure ! L'autre lui répondit : laisse-les, car il y a parmi eux un homme dont l'heure se tient.

Rabbi Yo'hanan entendit, Ilfa n'entendit pas. Rabbi Yo'hanan dit à Ilfa : le maître a-t-il entendu quelque chose ?

Il lui répondit : non. Il se dit : puisque moi j'ai entendu et qu'Ilfa n'a pas entendu, apprends-en que c'est pour moi que l'heure se tient.

📜 Rachi (4)
חַיֵּי הָעוֹלָם הַבָּא תּוֹרָה:
La vie du monde à venir — la Torah.
חַיֵּי שָׁעָה עוֹלָם הַזֶּה זֶה סְחוֹרָה:
La vie de l'heure — ce monde-ci, c'est-à-dire le commerce.
קַייְמָא לֵיהּ שַׁעְתָּא עָתִיד לְהִתְגַּדֵּל וְאֵין זְמַנּוֹ לָמוּת:
Son heure se tient — il est appelé à devenir grand, et son temps de mourir n'est pas venu.
שְׁמַע מִינָּה מִדַּאֲנָא שְׁמַעְתֵּיהּ אֶיהְדַּר אֵיזִיל לְתוֹרָתִי:
Apprends-en — puisque c'est moi qui l'ai entendu, je reviendrai et retournerai à ma Torah.
💡 Explication

L'accusation des anges porte sur un échange : la hayé olam haba, la vie du monde à venir, cédée contre la hayé chaa, la vie de l'heure. Rachi identifie les deux termes sans détour : la Torah d'un côté, le commerce de l'autre.

Le second ange ne conteste pas le grief, il oppose un mérite. L'expression kaïma leh chaata, son heure se tient, désigne selon Rachi un homme dont la grandeur est encore devant lui et dont l'heure de mourir n'est pas arrivée.

Le raisonnement de Rabbi Yo'hanan porte sur l'audition elle-même. La parole a été rendue perceptible à l'un des deux seulement ; celui qui l'entend est celui qu'elle protège.

🖼️ Schéma
L'échange des deux anges, et ce que Rabbi Yo'hanan en déduit Le premier ange : l'accusation Jetons sur eux ce mur et tuons-les, ils quittent la Torah pour le commerce. Le second ange : le sursis Laisse-les, il y a parmi eux un homme dont l'heure se tient. Rabbi Yo'hanan entend Il demande à Ilfa s'il a entendu : réponse négative. Ilfa n'entend pas Rien ne lui parvient, et il ne demande rien de plus à son compagnon. La déduction : la parole n'a été rendue audible qu'à l'un des deux, donc l'homme protégé est celui qui l'entend. Rachi tire la conséquence pratique : puisque c'est moi qui ai entendu, je reviens à ma Torah.
Le partage entre les deux compagnons se joue sur un fait unique : l'un entend, l'autre pas.
4
אֲמַר לֵיהּ רַבִּי יוֹחָנָן: אֶיהְדַּר, וְאוֹקֵי בְּנַפְשַׁאי ״כִּי לֹא יֶחְדַּל אֶבְיוֹן מִקֶּרֶב הָאָרֶץ״. רַבִּי יוֹחָנָן הָדַר, אִילְפָא לָא הָדַר. עַד דַּאֲתָא אִילְפָא, מְלִיךְ רַבִּי יוֹחָנָן.

Rabbi Yo'hanan lui dit : je reviens, et j'applique à moi-même « car le nécessiteux ne cessera pas du sein de la terre » (Devarim 15,11). Rabbi Yo'hanan revint, Ilfa ne revint pas.

Le temps qu'Ilfa revienne, Rabbi Yo'hanan avait été porte à la tête.

📜 Rachi (2)
עַד דַּאֲתָא אִילְפָא מִמָּקוֹם שֶׁהָלַךְ שָׁם לִסְחוֹרָה:
Le temps qu'Ilfa revienne — de l'endroit où il était allé commercer.
מֶלֶךְ רַבִּי יוֹחָנָן מִינּוּהוּ רֹאשׁ יְשִׁיבָה עֲלֵיהֶן מִנְהָג הוּא מִי שֶׁהוּא רֹאשׁ יְשִׁיבָה הָיוּ מְגַדְּלִין אוֹתוֹ מִשֶּׁלָּהֶן וּמַעֲשִׁירִין אוֹתוֹ כִּדְאָמְרִינַן לְגַבֵּי כֹּהֵן גָּדוֹל בְּסִיפְרָא וּבְיוֹמָא (דַּף יח.) וְהַכֹּהֵן הַגָּדוֹל מֵאֶחָיו גִּדְּלוּהוּ מִשֶּׁל אֶחָיו:
Rabbi Yo'hanan régna — on le nomma chef de yechiva sur eux. L'usage voulait que celui qui était chef de yechiva, on l'élève sur les biens de la communauté et qu'on l'enrichisse, comme nous le disons à propos du cohen gadol dans le Sifra et dans Yoma (18a) : « et le cohen, le plus grand de ses frères » — ses frères l'élèvent de leurs propres biens.
🪔 Ben Yehoyada (1)
אֲמַר לֵיהּ רַבִּי יוֹחָנָן: אֶיהְדַּר וַאֲקַייֵּם בְּנַפְשַׁאי "כִּי לֹא יֶחְדַּל אֶבְיוֹן מִקֶּרֶב הָאָרֶץ". נִרְאֶה לִי לֹא בְּעָרְמָה דִּבֵּר כֵּן לְאַלְּפָא אֶלָּא כַּוָּנָתוֹ לְפָרֵשׁ הַכָּתוּב הַזֶּה בְּהָכִי דְּאוֹתִיּוֹת אֶרֶץ בְּמִילּוֹאָם כָּזֶה: א ל ף רֵישׁ צ דַּי , יֵשׁ בְּקִרְבָּם אוֹתִיּוֹת 'דְּלִי' וְדַרְכּוֹ שֶׁל דְּלִי לִהְיוֹת פַּעַם מָלֵא פַּעַם חָסֵר כֵּן הֶעָנִי אֵינוֹ מֻוכְרָח שֶׁיֶּחְדַּל מִן הָעוֹלָם מֵחֲמַת עָונְיוֹ אֶלָּא אַף עַל פִּי שֶׁהוּא עָנִי אֶפְשָׁר שֶׁיִּתְעַשֵּׁר וְיִהְיֶה מָלֵא כְּמוֹ הַדְּלִי, רֶגַע זֶה חָסֵר וְרֶגַע זֶה מָלֵא. וְזֶהוּ כַּוָּנַת הַכָּתוּב (דְּבָרִים טו, יא) לֹא יֶחְדַּל אֶבְיוֹן מִן הָעוֹלָם כִּי הוּא מִקֶּרֶב הָאָרֶץ רוֹצֶה לוֹמַר כְּדִמְיוֹן הַדְּלִי שֶׁרָמוּז בְּקֶרֶב הָאָרֶץ. כָּךְ הָיְתָה כַּוָּנַת רַבִּי יוֹחָנָן לְפָרֵשׁ הַכָּתוּב הַזֶּה כְּשֶׁאָמְרוּ לְאַלְּפָא וְרָמַז לוֹ שֶׁהוּא חוֹשֵׁב עַל עַצְמוֹ כְּמַאֲמַר הַכָּתוּב הַזֶּה דְּאַף עַל פִּי שֶׁהַיּוֹם הוּא חָסֵר יַחֲזֹור לִמְקוֹמוֹ שֶׁאָז שֶׁיִּהְיֶה מָלֵא שֶׁיִּתְקַייֵּם בּוֹ כְּדִמְיוֹן הַדְּלִי. וְאִם תֹּאמַר כֵּיוָן דְּרַבִּי יוֹחָנָן אָמַר לְאַלְּפָא 'שְׁמַע מַר מִידִי' מֻוכְרָח שֶׁהֵבִין אַלְפָא שֶׁשָּׁמַע רַבִּי יוֹחָנָן אֵיזֶה דָּבָר וְאַמַּאי לֹא שָׁאַל אַלְפָא מִן רַבִּי יוֹחָנָן מַה שָׁמַעְתָּ? וְנִרְאֶה לִי אַחַר שֶׁאָמַר רַבִּי יוֹחָנָן אֶיהְדַּר וַאֲקַייֵּם בְּנַפְשַׁאי 'כִּי לֹא יֶחְדַּל אֶבְיוֹן', חָשַׁב אַלְפָא שֶׁזֶּה הַפָּסוּק נִשְׁמַע עַתָּה לְאָזְנָיו שֶׁל רַבִּי יוֹחָנָן מֵאֵיזֶה אִישׁ אוֹ תִּינוֹק שֶׁעָבַר שָׁם וְחָשַׁב אַלְפָא בְּדַעְתּוֹ כֵּיוָן דְּהוּא שָׁמַע עַתָּה פָּסוּק זֶה מֵעוֹבְרֵי דְּרָכִים וַאֲנִי לֹא שָׁמַעְתִּי שְׁמַע מִינָּה לֹא רָצוּ מִן הַשָּׁמַיִם שֶׁאֶחֱזֹור מִסְּבָרָתִי הָרִאשׁוֹנָה וּלְכָךְ לֹא הִשְׁמִיעוּ אוֹתִי גַּם כֵּן דִּבְהַשְׁגָּחָה פְּרָטִית לֹא הִנִּיחוּ מִן הַשָּׁמַיִם שֶׁתַּגִּיעַ שְׁמוּעָה זוֹ עַתָּה בְּאָזְנֵי וְרַק לְרַבִּי יוֹחָנָן הִשְׁמִיעוּ זֹאת מִשּׁוּם דְּקַמֵּי שְׁמַיָּא גַּלְיָא דְּאִם יֵלֵךְ רַבִּי יוֹחָנָן לִסְחוֹרָה לֹא יַצְלִיחַ. בְּרַם הָא קַשְׁיָא: כֵּיוָן דְּשָׁמַע רַבִּי יוֹחָנָן מֵהַמַּלְאָכִים דְּאִיכָּא קְפִידָא אַתַּרְוַוייְהוּ בִּמְהַלֵּךְ זֶה לָמָּה לֹא גִּילָּה הַדָּבָר לְאַלְּפָא כְּדֵי שֶׁגַּם הוּא יַחֲזֹור? נְהִי שֶׁדְּבַר הַמְּלוּכָה לֹא יָאוּת לְהַגִּיד לוֹ מִכָּל מָקוֹם הָיָה לוֹ לְהַגִּיד דְּבַר הַקְּפִידָא! וְנִרְאֶה לִי דְּאַחַר שֶׁיָּדַע דִּלְדִידֵיהּ קַייְמָא שַׁעְתָּא וְהוּא יִמְלֹוךְ חָשַׁב אִם יַחֲזֹור אַלְפָא עִמּוֹ כֵּיוָן דְּאִי אֶפְשָׁר שֶׁיִּמְלֹוךְ רַבִּי יוֹחָנָן בִּהְיוֹת אַלְפָא שָׁם אָז מֻוכְרָח דְּמַזָּלוֹ שֶׁל רַבִּי יוֹחָנָן יִדְחֶה אֶת אַלְפָא מִן הָעוֹלָם שֶׁיִּפָּטֵר אַלְפָא כְּדֵי שֶׁיִּמְלֹוךְ רַבִּי יוֹחָנָן וּכְמוֹ שֶׁחָשַׁב רַב חֲנִינָא בַּר חֲמָא עַל עַצְמוֹ, כְּשֶׁרָאָה בַּחֲלוֹם עַל רַב שֶׁיִּמְלֹוךְ וְרָצָה שֶׁיִּדְחֶה רַב לְבָבֶל וְיִמְלוֹךְ שָׁם כְּדֵי שֶׁלֹּא יִפָּטֵר הוּא מֵחֲמָתוֹ וּכְמוֹ שֶׁאָמְרוּ בְּסוֹף יוֹמָא (יוֹמָא פז:) נִדְחֲיֵיהּ וְלָא נִדְחֲייַן, כֵּן כָּאן כִּיוֵּן רַבִּי יוֹחָנָן לְטוֹבַת אַלְפָא כְּדֵי שֶׁיִּשָּׁאֵר בַּחַיִּים.
« Rabbi Yo'hanan lui dit : je reviens et j'accomplis sur moi-même : car le nécessiteux ne cessera pas du sein de la terre. » Il me semble qu'il n'a pas parlé ainsi à Ilfa par ruse, mais qu'il entendait expliquer ce verset de la manière suivante. Les lettres du mot erets, la terre, écrites dans leur remplissage — alef lamed peh, rech yod ch, tsadé dalet yod — contiennent en leur sein les lettres du mot deli, le seau ; or le propre du seau est d'être tantôt plein et tantôt vide. De même le pauvre : sa pauvreté ne le condamne pas à disparaître du monde, et bien qu'il soit pauvre aujourd'hui, il peut s'enrichir et devenir plein comme le seau, vide à un instant, plein à l'instant suivant. Tel est le sens du verset (Devarim 15,11) : le nécessiteux ne cessera pas du monde, car il est « au sein de la terre », c'est-à-dire à l'image du seau alludée dans ces mots. Telle était l'intention de Rabbi Yo'hanan en expliquant ce verset devant Ilfa, et il lui faisait entendre qu'il pensait de lui-même selon ce verset : bien qu'il soit vide aujourd'hui, il retournera à sa place et sera alors plein, à la manière du seau. Et si tu dis : puisque Rabbi Yo'hanan avait demandé à Ilfa « le maître a-t-il entendu quelque chose ? », Ilfa comprenait forcément que Rabbi Yo'hanan avait entendu quelque chose ; pourquoi donc Ilfa ne lui a-t-il pas demandé ce qu'il avait entendu ? Il me semble qu'après que Rabbi Yo'hanan eut dit « je reviens et j'accomplis sur moi-même : car le nécessiteux ne cessera pas », Ilfa pensa que ce verset venait de parvenir aux oreilles de Rabbi Yo'hanan par la bouche d'un passant ou d'un enfant. Ilfa se dit alors : puisque lui a entendu ce verset de passants et que moi je ne l'ai pas entendu, apprends-en que du Ciel on n'a pas voulu que je revienne de mon premier raisonnement, et c'est pourquoi on ne me l'a pas fait entendre ; par une providence particulière, on n'a pas laissé cette parole parvenir à mes oreilles, et on ne l'a fait entendre qu'à Rabbi Yo'hanan, parce qu'il est révélé devant le Ciel que s'il part au commerce il ne réussira pas. Toutefois une difficulté demeure : puisque Rabbi Yo'hanan avait entendu des anges qu'il y avait grief contre eux deux dans cette démarche, pourquoi ne l'a-t-il pas révélé à Ilfa, afin que lui aussi revienne ? Même s'il ne convenait pas de lui dire l'affaire de la nomination, il aurait dû au moins lui dire le grief. Il me semble qu'ayant su que son heure se tenait et qu'il règnerait, il se dit : si Ilfa revient avec moi, puisque Rabbi Yo'hanan ne peut régner tant qu'Ilfa est là, le mazal de Rabbi Yo'hanan repousserait nécessairement Ilfa hors du monde, et Ilfa mourrait pour que Rabbi Yo'hanan règne. Ainsi Rav Hanina bar Hama pensa-t-il de lui-même lorsqu'il vit en rêve que Rav règnerait : il voulut que Rav soit écarté vers Babel et y règne, afin de ne pas mourir à cause de lui, comme il est dit à la fin de Yoma (87b) : « qu'il soit écarté, et que je ne le sois pas ». De même ici, Rabbi Yo'hanan visait le bien d'Ilfa, pour qu'il reste en vie.
💡 Explication

Rabbi Yo'hanan retourne son propre point de départ. Le verset qui l'avait fait partir promettait l'absence de pauvres ; celui qu'il invoque maintenant, sept versets plus loin dans le même chapitre, annonce que le pauvre ne disparaîtra pas du pays. La pauvreté cesse ainsi d'être une raison de quitter l'étude.

Le verbe malakh, il régna, s'emploie pour la nomination à la tête de la yechiva. Rachi en explique l'effet matériel : la communauté prend en charge celui qu'elle place à sa tête, comme elle le fait pour le cohen gadol. La difficulté financière qui avait tout déclenché se trouve réglée par le retour à l'étude.

5
אָמְרוּ לוֹ: אִי אִתִּיב מָר וְגָרֵיס, לָא הֲוָה מָלֵיךְ מָר. אֲזַל תְּלָא נַפְשֵׁיהּ בְּאַסְקַרְיָא דִסְפִינְתָּא, אֲמַר: אִי אִיכָּא דְּשָׁאֵיל לִי בְּמַתְנִיתָא דְּרַבִּי חִייָּא וְרַבִּי אוֹשַׁעְיָא וְלָא פָּשֵׁיטְנָא לֵיהּ מִמַּתְנִיתִין, נָפֵילְנָא מֵאַסְקַרְיָא דִסְפִינְתָּא וְטָבַעְנָא.

On lui dit : si le maître était resté assis à étudier, le maître n'aurait-il pas régné ? Il alla se suspendre au mât d'un navire et dit : s'il se trouve quelqu'un pour m'interroger sur une baraita de Rabbi Hiya ou de Rabbi Ochaya, et que je ne la lui résolve pas à partir d'une michna, je tomberai du mât du navire et je me noierai.

📜 Rachi (6)
אָמְרוּ לוֹ אַנְשֵׁי הַמָּקוֹם לְאִילְפָא:
On lui dit — les gens de l'endroit, à Ilfa.
אִי אִתִּיב מָר וְגָרֵיס אִם הָיִיתָ יוֹשֵׁב וְעוֹסֵק בַּתּוֹרָה הָיִינוּ מַמְלִיכִין אוֹתְךָ כְּמוֹ שֶׁעָשִׂינוּ לְר' יוֹחָנָן דְּאִילְפָא הָוֵי גְּמִיר טְפֵי מַר' יוֹחָנָן:
Si le maître était resté assis à étudier — si tu étais resté assis à t'occuper de Torah, nous t'aurions porte à la tête comme nous l'avons fait pour Rabbi Yo'hanan, car Ilfa était plus savant que Rabbi Yo'hanan.
תְּלָא נַפְשֵׁיהּ בְּאִסְקַרְיָא כְּלוֹנָס עֵץ אָרֹוךְ תָּקוּעַ בְּלֵב הַסְּפִינָה שֶׁמַּנִּיחִין עָלֶיהָ מִכְסֶה וילו"ן בְּלַעַ"ז:
Il se suspendit à l'askarya — une longue perche de bois plantée au milieu du navire, sur laquelle on pose la toile ; voilon en langue vernaculaire.
דִּשְׁאֵיל לִי כוּ' כְּלוֹמַר אַף עַל גַּב דְּעָבְדִי עִיסְקָא גָּרֵיסְנָא אֲנָא טְפֵי מִינֵּיהּ:
Que l'on m'interroge, etc. — c'est-à-dire : bien que j'aie fait du commerce, j'ai plus étudié que lui.
דְּבֵי ר' חַייָּא וּדְבֵי ר' אוֹשַׁעְיָא דְּהָווּ מְסַדְּרֵי מַתְנִיתָא עַל פִּי רַבֵּינוּ הַקָּדוֹשׁ שֶׁהָיָה רַבָּם:
De l'école de Rabbi Hiya et de l'école de Rabbi Ochaya — qui ordonnaient les baraitot d'après Rabbenou HaKadoch, qui était leur maître.
וְלָא פָּשֵׁיטְנָא לֵיהּ מִמַּתְנִי' דְּאַשְׁכַּחְנָא מִשְׁנָה כְּוָותֵיהּ דְּהַהִיא בָּרַיְיתָא:
Et que je ne la lui résolve pas à partir d'une michna — car je trouverai une michna conforme à cette baraita.
🗂️ Tossefot (1)
אָמְרוּ לֵיהּ לְאִילְפָא אִי יָתֵיב מַר לָא הֲוָה מָלֵךְ מָר. פִּי' כְּלוֹמַר לֹא הָיִיתָ מוֹלֵךְ לְרֹאשׁ יְשִׁיבָה וי"מ בְּנִיחוּתָא דְּמַר קָאֵי אַר' יוֹחָנָן כְּלוֹמַר אִי יָתֵיב מַר לָא הֲוָה מְלִיךְ ר' יוֹחָנָן:
« On dit à Ilfa : si le maître était resté assis, le maître n'aurait-il pas régné ? » Explication : c'est-à-dire, ne serais-tu pas devenu chef de yechiva ? Certains l'expliquent comme une affirmation, le mot « maître » désignant alors Rabbi Yo'hanan : si le maître était resté assis à étudier, Rabbi Yo'hanan n'aurait pas régné.
🪔 Ben Yehoyada (1)
אֲזַל תְּלָא נַפְשֵׁיהּ בְּאַסְקַרְיָא דִסְפִינְתָּא. נִרְאֶה לִי בס"ד 'אִסְקַרְיָא דִּסְפִינְתָּא' נִקְרָא נֵס וְאוֹתִיּוֹת נֵס הַמִּלּוּי שֶׁלָּהֶם הוּא אוֹתִיּוֹת 'מוּכָן' כָּזֶה: נ וְ " ן ס מֵ " ך , נִמְצָא אוֹתִיּוֹת הַתְּלוּיִים בְּנֵס הֵם אוֹתִיּוֹת 'מוּכָן' וּלְכָךְ תָּלָה עַצְמוֹ בְּנֵס הַסְּפִינָה לִרְמֹוז גַּם עַתָּה הוּא מוּכָן וְרָאוּי לִהְיוֹת רֹאשׁ יְשִׁיבָה שֶׁבַּהֲלִיכָתוֹ לִסְחוֹרָה לֹא נִתְמַעֲטָה הַשָּׂגָתוֹ בַּתּוֹרָה. וְעוֹד נִרְאֶה לִי בס"ד כִּי הַסְּפִינָה נִקְרָא בִּלְשׁוֹן חֲכָמִים 'אַלְפָא' שֶׁזֶּהוּ שְׁמוֹ עַצְמוֹ אַךְ אַף עַל פִּי דְּהַסְּפִינָה כֻּולָּהּ מִדְרָס לִבְנֵי אָדָם יֵשׁ בָּהּ חֵלֶק שֶׁאֵינוֹ מִדְרָס אֶלָּא הוּא עֶלְיוֹן עַל כָּל אָדָם וְהוּא נָסוּ לְכָךְ תָּלָה עַצְמוֹ בְּנֵס הַסְּפִינָה לוֹמַר אַף עַל פִּי שֶׁשְּׁמִי אַלְפָא שֶׁהוּא רוֹצֶה לוֹמַר סְפִינָה, אֵין אֲנִי דּוֹמֶה לִכְלָלוּת הַסְּפִינָה שֶׁהִיא מִדְרָס לִבְנֵי אָדָם אֶלָּא אֲדָמָה לְנֵס הַסְּפִינָה שֶׁהוּא עֶלְיוֹן וְגָבוֹהַּ עַל כֻּולָּם כִּי הִנְנִי שָׁלֵם בְּתוֹרָתִי וְעֶלְיוֹן עַל כָּל תַּלְמִיד חָכָם שֶׁבַּדּוֹר כַּאֲשֶׁר הָיִיתִי מִקֹּודֶם.
« Il alla se suspendre au mât du navire. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, que le mât du navire s'appelle nés, et que les lettres de nés, prises dans leur remplissage — noun vav noun, samekh mem kaf — laissent pendre les lettres du mot moukhan, prêt. Les lettres suspendues au nés sont donc celles de moukhan, et c'est pourquoi il s'est suspendu au mât du navire : pour faire entendre que maintenant encore il est prêt et digne d'être chef de yechiva, car son départ au commerce n'a rien retiré à sa saisie de la Torah. Il me semble encore, avec l'aide du Ciel, que le navire est appelé dans la langue des Sages alfa, qui est précisément son nom. Or, bien que le navire tout entier soit foulé aux pieds des hommes, il comporte une partie qui échappe à ce piétinement et qui domine tout homme : son mât. C'est pourquoi il s'est suspendu au mât du navire, pour dire : bien que mon nom soit Ilfa, c'est-à-dire navire, je ressemble au mât, élevé et haut au-dessus de tous, car je suis entier dans ma Torah et au-dessus de tout talmid 'hakham de la génération, comme je l'étais auparavant.
💡 Explication

La phrase des habitants est lue de deux façons. Rachi et la première explication de Tossefot la prennent pour une question adressée à Ilfa : ta place était à la tête, tu l'as perdue en partant. La seconde explication de Tossefot en fait une affirmation portant sur Rabbi Yo'hanan : ta présence aurait empêché sa nomination. Rachi ajoute qu'Ilfa était le plus savant des deux, ce qui rend la remarque cruelle.

Le défi qu'Ilfa lance obéit à une règle d'école précise. Les baraitot de Rabbi Hiya et de Rabbi Ochaya sont les recueils les plus sûrs, ordonnés d'après Rabbi Yehouda HaNassi ; résoudre une question posée sur elles à partir d'une michna exige de retrouver dans la michna la source ou le parallèle de la baraita. Le gage est sa propre vie, suspendu au mât.

6
אֲתָא הַהוּא סָבָא, תְּנָא לֵיהּ: הָאוֹמֵר תְּנוּ שֶׁקֶל לְבָנַיי בְּשַׁבָּת, וְהֵן רְאוּייִן לָתֵת לָהֶם סֶלַע — נוֹתְנִין לָהֶם סֶלַע. וְאִם אָמַר: אַל תִּתְּנוּ לָהֶם אֶלָּא שֶׁקֶל — אֵין נוֹתְנִין לָהֶם אֶלָּא שֶׁקֶל.

Un certain vieillard vint et lui enseigna : celui qui dit « donnez un chekel à mes fils par semaine », alors qu'il conviendrait de leur donner un sela — on leur donne un sela. Et s'il a dit : « ne leur donnez qu'un chekel » — on ne leur donne qu'un chekel.

📜 Rachi (4)
תְּנָא לֵיהּ שָׁנָה לְפָנָיו כְּלוֹמַר בְּעָא מִינֵּיהּ:
Il lui enseigna — il récita une baraita devant lui, c'est-à-dire qu'il l'interrogea.
הָאוֹמֵר תְּנוּ שֶׁקֶל לְבָנַיי מִי שֶׁמֵּת וְהִנִּיחַ מָמוֹנוֹ בְּיַד אִישׁ נֶאֱמָן וְאָמַר תְּנוּ שֶׁקֶל חֲצִי סֶלַע לְבָנַיי לְהוֹצָאָה בְּשָׁבוּעַ:
Celui qui dit : donnez un chekel à mes fils — un homme qui meurt en laissant son argent entre les mains d'un homme de confiance, et qui dit : donnez un chekel, c'est-à-dire un demi-sela, à mes fils pour leur dépense de la semaine.
וּרְאוּיִין לָתֵת לָהֶן סֶלַע שֶׁיֵּשׁ לוֹ בָּנִים הַרְבֵּה וְאֵין מִסְתַּפְּקִין לְשַׁבָּת בְּפָחוֹת מִסֶּלַע:
Alors qu'il conviendrait de leur donner un sela — car il a beaucoup de fils, qui ne peuvent se suffire pour la semaine avec moins d'un sela.
נוֹתְנִין לָהֶם סֶלַע דְּאִי הֲוָה בְּדַעְתֵּיהּ דְּלָא לְמִיתַּן לְהוּ אֶלָּא שֶׁקֶל הָיָה מְצַוֶּה אַל תִּתְּנוּ לָהֶן אֶלָּא שֶׁקֶל וְהַאי דְּקָאָמַר תְּנוּ לָהֶן שֶׁקֶל וְלֹא אָמַר תְּנוּ סֶלַע מִשּׁוּם דְּבָעֵי לְזָרוֹזִינְהוּ כְּדַאֲמָרָן בִּכְתֻובּוֹת (דַּף ע.) כְּדֵי לְזָרְזָן בְּמַשָּׂא וּבְמַתָּן כְּדֵי שֶׁיִּטְרְחוּ וְיִלְמְדוּ דֶּרֶךְ אֶרֶץ וְיַרְוִיחוּ:
On leur donne un sela — car s'il avait eu l'intention de ne leur donner qu'un chekel, il aurait ordonné : ne leur donnez qu'un chekel. S'il a dit « donnez-leur un chekel » et non « donnez-leur un sela », c'est qu'il voulait les aiguillonner, comme nous le disons dans Ketoubot (70a) : afin de les stimuler dans le négoce, pour qu'ils se donnent de la peine, apprennent la conduite du monde et gagnent leur vie.
💡 Explication

La baraita qu'on oppose à Ilfa relève du droit successoral. Un mourant confie ses biens à un dépositaire et fixe une pension hebdomadaire à ses fils. Le chekel vaut un demi-sela ; la somme dictée couvre donc la moitié de leurs besoins réels.

Toute la question porte sur la valeur de la formule employée. Rachi explique que le père qui chiffre une somme sans clause restrictive vise l'entretien de ses fils, et que le montant réduit sert à les pousser au travail. Une clause restrictive, « ne leur donnez que », change la nature de l'instruction : elle devient un plafond.

7
אִם אָמַר: אִם מֵתוּ יִרְשׁוּ אֲחֵרִים תַּחְתֵּיהֶם — בֵּין שֶׁאָמַר ״תְּנוּ״ בֵּין שֶׁאָמַר ״אַל תִּתְּנוּ״ — אֵין נוֹתְנִין לָהֶם אֶלָּא שֶׁקֶל. אֲמַר לֵיהּ: הָא מַנִּי — רַבִּי מֵאִיר הִיא, דְּאָמַר: מִצְוָה לְקַיֵּים דִּבְרֵי הַמֵּת.

S'il a dit : si mes fils meurent, que d'autres héritent à leur place — qu'il ait dit « donnez » ou « ne donnez pas », on ne leur donne qu'un chekel. Il lui dit : selon qui est cet enseignement ?

C'est Rabbi Meir, qui dit : c'est une mitsva d'accomplir les paroles du mort.

📜 Rachi (3)
אִם מֵתוּ יִרְשׁוּ אֲחֵרִים תַּחְתֵּיהֶן אע"ג דְּאָמַר תְּנוּ שֶׁקֶל וְלֹא אָמַר אַל תִּתְּנוּ אֶלָּא שֶׁקֶל גַּלִּי בְּדַעְתֵּיהּ דְּלָא בָּעֵי לְמִיתַּב לְהוּ אֶלָּא שֶׁקֶל בְּשַׁבָּת כִּי הֵיכִי דְּאִי מֵתוּ יִרְשׁוּ אֲחֵרִים תַּחְתֵּיהֶן:
Si mes fils meurent, que d'autres héritent à leur place — bien qu'il ait dit « donnez un chekel » sans dire « ne donnez qu'un chekel », il a découvert son intention de ne leur donner qu'un chekel par semaine, afin que, s'ils meurent, d'autres héritent à leur place.
אֲמַר לֵיהּ אִילְפָא:
Il lui dit — Ilfa.
הָא מַנִּי דְּקָתָנֵי אע"ג דְּלָא סָפְקִי בִּבְצִיר מִסֶּלַע לָא יָהֲבִינַן לְהוּ אֶלָּא שֶׁקֶל ר"מ הִיא דְּאָמַר בְּמַסֶּכֶת כְּתֻובּוֹת בְּמָתְנֵי' (דַּף סט:) מִצְוָה לְקַייֵּם דִּבְרֵי הַמֵּת דְּאִי לָאו מִצְוָה מִן הַדִּין נוֹתְנִין לָהֶן כָּל הָרָאוּי לָהֶן שֶׁהֲרֵי כָּל הַמָּמוֹן שֶׁלָּהֶן הוּא וְאֵין בּוֹ לְאוֹתָן אֲחֵרִים כְּלוּם אֶלָּא לְאַחַר מִיתָתָן אִם יֵשׁ מוֹתָר יֵשׁ לָהֶן וְאִם לָאו לֹא יִטְּלוּ וּמִתּוֹךְ שֶׁרוֹצִין אָנוּ לְקַיֵּים דְּבָרָיו שֶׁיָּרְשׁוּ אֲחֵרִים תַּחְתֵּיהֶם אָנוּ מְקַמְּצִין אֶת הַמָּמוֹן כְּדֵי שֶׁיְּהֵא שָׁם מוֹתָר:
Selon qui est cet enseignement — à savoir que, même s'ils ne peuvent se suffire avec moins d'un sela, on ne leur donne qu'un chekel ? C'est Rabbi Meir, qui dit dans la michna du traité Ketoubot (69b) : c'est une mitsva d'accomplir les paroles du mort. Car sans cette mitsva, en stricte justice on leur donnerait tout ce qui leur convient, puisque tout l'argent est à eux et que ces autres n'y ont rien, sinon après leur mort, s'il reste un surplus ; et s'il n'en reste pas, ils ne prendront rien. Mais puisque nous voulons accomplir sa parole, que d'autres héritent à leur place, nous restreignons la dépense afin qu'un surplus subsiste.
💡 Explication

La clause sur les héritiers de remplacement fait basculer les deux premiers cas dans une même solution. Elle révèle que le père entendait conserver un reliquat, ce qui suppose une pension plafonnée, même quand la formule employée paraissait large.

Ilfa tient sa promesse en rattachant la baraita à une michna nommée : l'opinion de Rabbi Meir dans Ketoubot, mitsva lekayem divre hamet, c'est une mitsva d'accomplir les paroles du mort. Rachi en précise l'enjeu : en droit strict, tout le patrimoine appartient déjà aux fils, et les tiers désignés n'ont de titre que sur ce qui resterait. La règle de Rabbi Meir impose de gérer la pension de manière qu'il reste effectivement quelque chose.

🖼️ Schéma
La baraita du chekel : trois formules, deux montants Donnée commune : un mourant fixe une pension hebdomadaire à ses fils. Un chekel vaut un demi-sela ; leurs besoins réels sont d'un sela. Formule 1 "Donnez un chekel à mes fils" Aucune restriction ajoutée. Lecture : il voulait les stimuler. Formule 2 "Ne leur donnez qu'un chekel" Clause restrictive explicite. Lecture : un plafond est posé. Formule 3 "S'ils meurent, d'autres héritent" Ajoutée à l'une ou l'autre. Lecture : il veut un reliquat. On donne un sela On donne un chekel On donne un chekel Réponse d'Ilfa : la baraita suit Rabbi Meir dans la michna de Ketoubot 69b, mitsva lekayem divre hamet. Sans cette règle, les fils recevraient tout le nécessaire, car le patrimoine leur appartient déjà.
La formule employée par le testateur décide du montant ; la clause sur les héritiers de remplacement vaut clause restrictive.
8
אָמְרוּ עָלָיו עַל נַחוּם אִישׁ גַּם זוֹ שֶׁהָיָה סוֹמֵא מִשְׁתֵּי עֵינָיו, גִּדֵּם מִשְׁתֵּי יָדָיו, קִיטֵּעַ מִשְׁתֵּי רַגְלָיו, וְכָל גּוּפוֹ מָלֵא שְׁחִין. וְהָיָה מֻוטָּל בְּבַיִת רָעוּעַ, וְרַגְלֵי מִטָּתוֹ מֻונָּחִין בִּסְפָלִין שֶׁל מַיִם כְּדֵי שֶׁלֹּא יַעֲלוּ עָלָיו נְמָלִים. פַּעַם אַחַת בִּקְּשׁוּ תַּלְמִידָיו לְפַנּוֹת מִטָּתוֹ, וְאַחַר כָּךְ לְפַנּוֹת אֶת הַכֵּלִים. אָמַר לָהֶם: בָּנַיי, פַּנּוּ אֶת הַכֵּלִים, וְאַחַר כָּךְ פַּנּוּ אֶת מִטָּתִי, שֶׁמֻּובְטָח לָכֶם שֶׁכָּל זְמַן שֶׁאֲנִי בַּבַּיִת אֵין הַבַּיִת נוֹפֵל. פִּינּוּ אֶת הַכֵּלִים וְאַחַר כָּךְ פִּינּוּ אֶת מִטָּתוֹ, וְנָפַל הַבַּיִת.

On a dit de Nahoum Ich Gam Zou qu'il était aveugle des deux yeux, amputé des deux mains, amputé des deux jambes, et que tout son corps était couvert de plaies. Il était étendu dans une maison délabrée, et les pieds de son lit étaient posés dans des bassines d'eau afin que les fourmis ne montent pas sur lui.

Une fois, ses élèves voulurent sortir son lit d'abord, et sortir les objets ensuite. Il leur dit : mes fils, sortez d'abord les objets, et sortez mon lit ensuite, car il vous est garanti que tant que je suis dans la maison, la maison ne tombera pas.

Ils sortirent les objets, puis ils sortirent son lit, et la maison s'écroula.

📜 Rachi (1)
וְהָיָה מִטָּתוֹ מֻונַּחַת כו' רַגְלֵי הַמִּטָּה מֻונָּחִין בִּסְפָלִים מְלֵאִים מַיִם שֶׁלֹּא יַעֲלוּ אֵלָיו נְמָלִים דֶּרֶךְ רַגְלֵי הַמִּטָּה מִפְּנֵי שֶׁהָיָה גִּידֵּם וְאִם הָיוּ עוֹלִים אֵינוֹ יָכוֹל לְיִטְּלֵם בְּיָדָיו וּלְזוֹרְקָן:
Son lit était posé, etc. — les pieds du lit étaient posés dans des bassines pleines d'eau, pour que les fourmis ne montent pas jusqu'à lui par les pieds du lit ; car il était amputé des mains, et si elles montaient, il ne pouvait ni les saisir ni les jeter.
🪔 Ben Yehoyada (1)
שֶׁמֻּבְטָח לָכֶם כָּל זְמַן שֶׁאֲנִי בַּבַּיִת, אֵין הַבַּיִת נוֹפֵל. אַף עַל פִּי שֶׁהָיָה עָנָיו מְאֹד אֵין כַּוָּנָתוֹ בָּזֶה לְהַגְדִּיל עַצְמוֹ אֶלָּא כַּוָּנָתוֹ לוֹמַר כִּי הַשָּׂטָן שָׂמֵחַ בְּיִסּוּרִים שֶׁלּוֹ שֶׁהֵם קָשִׁים מִמִּיתָה וְאֵינוֹ חָפֵץ בְּמִיתָתוֹ אֶלָּא רוֹצֶה שֶׁיִּשָּׁאֵר חַי בְּיִסּוּרִים אֵלּוּ לְכָךְ יִשְׁתַּדֵּל שֶׁלֹּא יִפּוֹל הַבַּיִת עָלָיו.
« Il vous est garanti que tant que je suis dans la maison, la maison ne tombera pas. » Bien qu'il fut très humble, son intention n'était pas de se grandir : il voulait dire que le satan se réjouit de ses souffrances, plus dures que la mort, et qu'il ne désire pas sa mort mais souhaite au contraire qu'il reste en vie dans ces souffrances ; il s'emploiera donc à ce que la maison ne tombe pas sur lui.
💡 Explication

Le récit est amené par le même motif que le précédent, la maison qui menace de s'écrouler. Les quatre infirmités énumérées, cécité, amputation des mains, amputation des jambes et plaies sur tout le corps, seront reprises une à une au segment suivant : leur liste est déjà l'annonce de leur explication.

L'ordre que Nahoum donne à ses élèves inverse la priorité naturelle, qui serait de sauver l'homme avant les objets. Il tient le bâtiment par sa seule présence, et le fait est vérifié dans la seconde qui suit sa sortie. Le Ben Yehoyada écarte l'idée d'une vantardise : la garantie repose sur un calcul d'accusateur, qui a intérêt à le maintenir en vie souffrant.

9
אָמְרוּ לוֹ תַּלְמִידָיו: רַבִּי, וְכִי מֵאַחַר שֶׁצַּדִּיק גָּמוּר אַתָּה, לָמָה עָלְתָה לְךָ כָּךְ? אָמַר לָהֶם: בָּנַיי, אֲנִי גָּרַמְתִּי לְעַצְמִי. שֶׁפַּעַם אַחַת הָיִיתִי מְהַלֵּךְ בַּדֶּרֶךְ לְבֵית חָמִי, וְהָיָה עִמִּי מַשּׂוֹי שְׁלֹשָׁה חֲמוֹרִים, אֶחָד שֶׁל מַאֲכָל, וְאֶחָד שֶׁל מִשְׁתֶּה, וְאֶחָד שֶׁל מִינֵי מְגָדִים. בָּא עָנִי אֶחָד וְעָמַד לִי בַּדֶּרֶךְ, וְאָמַר לִי: רַבִּי, פַּרְנְסֵנִי. אָמַרְתִּי לוֹ: הַמְתֵּן עַד שֶׁאֶפְרֹוק מִן הַחֲמוֹר. לֹא הִסְפַּקְתִּי לִפְרֹוק מִן הַחֲמוֹר עַד שֶׁיָּצְתָה נִשְׁמָתוֹ.

Ses élèves lui dirent : notre maître, puisque tu es un juste accompli, pourquoi cela t'est-il advenu ? Il leur dit : mes fils, je l'ai provoqué moi-même.

Une fois, j'allais en chemin vers la maison de mon beau-père, et j'avais avec moi la charge de trois ânes, l'un de nourriture, l'un de boisson et l'un de friandises. Un pauvre vint se tenir devant moi sur la route et me dit : mon maître, nourris-moi.

Je lui dis : attends que j'aie déchargé l'âne. Je n'eus pas le temps de décharger l'âne que son âme était déjà sortie.

💡 Explication

La question des élèves est la question classique du juste qui souffre, posée ici avec une preuve à l'appui : la maison tenue debout vient d'établir publiquement sa justice. La réponse déplace la question ; Nahoum ne cherche pas de raison cachée et se déclare la cause de son propre état.

Le détail des trois ânes chargés compte dans le récit. L'homme disposait de nourriture, de boisson et même de mine megadim, des mets délicats ; le manquement ne porte donc pas sur les moyens mais sur le délai. La phrase « attends que j'aie déchargé » est le point exact où la faute est commise.

10
הָלַכְתִּי וְנָפַלְתִּי עַל פָּנָיו, וְאָמַרְתִּי: עֵינַי שֶׁלֹּא חָסוּ עַל עֵינֶיךָ — יָסֻומּוּ, יָדַיי שֶׁלֹּא חָסוּ עַל יָדֶיךָ — יִתְגַּדְּמוּ, רַגְלַי שֶׁלֹּא חָסוּ עַל רַגְלֶיךָ — יִתְקַטְּעוּ. וְלֹא נִתְקָרְרָה דַּעְתִּי עַד שֶׁאָמַרְתִּי: כָּל גּוּפִי יְהֵא מָלֵא שְׁחִין. אָמְרוּ לוֹ: אוֹי לָנוּ שֶׁרְאִינוּךָ בְּכָךְ! אָמַר לָהֶם: אוֹי לִי אִם לֹא רְאִיתוּנִי בְּכָךְ.

J'allai, je tombai sur sa face et je dis : que mes yeux, qui n'ont pas eu pitié de tes yeux, soient aveugles ; que mes mains, qui n'ont pas eu pitié de tes mains, soient amputées ; que mes jambes, qui n'ont pas eu pitié de tes jambes, soient amputées. Et mon esprit ne trouva pas de repos jusqu'à ce que je dise : que tout mon corps soit couvert de plaies.

Ils lui dirent : malheur à nous de t'avoir vu ainsi ! Il leur dit : malheur à moi si vous ne m'aviez pas vu ainsi.

🪔 Ben Yehoyada (1)
הָלַכְתִּי, וְנָפַלְתִּי עַל פָּנָיו. קָשֶׁה לָמָּה תָּלָה מִיתָה שֶׁל זֶה בְּעַצְמוֹ, דְּמַה בְּיָדוֹ לַעֲשׂוֹת וְכִי הָיָה פַּת מְזֻומָּן בְּיָדוֹ וְלֹא נָתַן לוֹ? וְנִרְאֶה לִי בס"ד כִּי אוֹתוֹ עָנִי אֲחָזוֹ בֻּולְמוֹס וּלְחֹולִי זֶה צָרִיךְ מְהִירוּת גְּדוֹלָה בַּאֲכִילָה וְהָיָה צָרִיךְ שֶׁיִּקְפֹּוץ תֵּיכֶף מִן הַחֲמוֹר וְיִקְרַע הַשַּׂק וְיוֹצִיא הַמַּאֲכָל וְלֹא יִתְעַכֵּב בְּהַתָּרַת הַקְּשָׁרִים! וּלְכָךְ אָמַר עֵינָיו שֶׁלֹּא חָסוּ לִרְאוֹת בְּפָנֶיךָ וְעֵינֶיךָ, כְּדֵי לֵידַע שֶׁיֵּשׁ לְךָ חֹולִי הַבֻּולְמוּס שֶׁיֵּשׁ לוֹ סִימָנִים בִּפְנִים וּבְעֵינַיִם וְיָדָיו שֶׁנִּתְעַכְּבוּ לְהַתִּיר הַקְּשָׁרִים שֶׁל הַשַּׂק וְלֹא קָרְעוּ הַשַּׂק תֵּיכֶף לְהוֹצִיא הַמַּאֲכָל בִּמְהֵרָה וְרַגְלָיו שֶׁלֹּא קָפְצוּ מִן הַחֲמוֹר לָאָרֶץ לְמַהֵר הַרְבֵּה אֶלָּא יָרְדוּ לָאַיְטֵם. וְהָא דְּגָזַר עַל גּוּפוֹ שְׁחִין, בִּשְׁבִיל שֶׁרָצָה לִהְיוֹת בּוֹ שְׁנֵי דְּבָרִים שֶׁבָּהֶם חָשׁוּב כְּמֵת שֶׁהֵם סִמּוּי עֵינַיִם וְצָרַעַת. וְהָא דְּלָא גָּזַר עֲנִיּוּת עַל עַצְמוֹ דַּחֲשִׁיב נָמֵי כְּמֵת מִפְּנֵי כִּי בָּזֶה חָב לַאֲחֵרִים שֶׁהֵם בְּנֵי בֵּיתוֹ וְגַם הָעֲנִיִּים שֶׁדַּרְכּוֹ לָתֵת לָהֶם תָּמִיד צְדָקָה.
« J'allai et je tombai sur sa face. » Difficulté : pourquoi s'est-il imputé la mort de cet homme ? Que pouvait-il faire ? Avait-il du pain tout prêt dans la main sans le lui donner ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que ce pauvre était saisi d'un boulmous, et que cette maladie exige une grande rapidité à manger : il fallait sauter aussitôt de l'âne, déchirer le sac et en tirer la nourriture, sans s'attarder à défaire les nœuds. C'est pourquoi il a dit : mes yeux, qui n'ont pas eu pitié de regarder ton visage et tes yeux afin de reconnaître que tu avais la maladie du boulmous, laquelle a des signes sur le visage et dans les yeux ; mes mains, qui se sont attardées à défaire les nœuds du sac au lieu de le déchirer aussitôt pour en tirer vite la nourriture ; mes jambes, qui n'ont pas sauté de l'âne à terre pour se hâter, mais sont descendues lentement. Et s'il a décrété les plaies sur son corps, c'est qu'il voulait qu'il y ait en lui deux choses par lesquelles un homme est compté comme mort : la cécité et la tsaraat. Et s'il n'a pas décrété sur lui-même la pauvreté, qui elle aussi compte comme la mort, c'est qu'il aurait par la nui à d'autres : les gens de sa maison, et les pauvres auxquels il avait coutume de donner constamment la tsedaka.
💡 Explication

Les quatre imprécations sont construites sur une même formule : l'organe fautif est nommé, la faute est désignée comme une absence de pitié envers l'organe correspondant du pauvre, et la peine frappe cet organe. La dernière, sur tout le corps, sort de la série et vient d'un esprit qui ne trouve pas de repos.

Le Ben Yehoyada rend chaque terme précis en supposant un boulmous, une défaillance par inanition qui tue vite et se reconnaît au visage. Les yeux auraient dû voir le signe, les mains déchirer le sac, les jambes sauter à terre ; chaque organe a manqué à une tâche déterminée.

La dernière réplique retourne la plainte des élèves. Nahoum regarde ces souffrances comme l'acquittement d'une dette, et leur absence lui serait redoutable.

🖼️ Schéma
Mesure pour mesure : l'organe, la défaillance, la peine L'organe Ce qu'il aurait dû faire (Ben Yehoyada) L'imprécation Les yeux Voir sur son visage le signe du boulmous Qu'ils soient aveugles Les mains Déchirer le sac au lieu de défaire les nœuds Qu'elles soient amputées Les jambes Sauter de l'âne à terre pour aller vite Qu'elles soient amputées Tout le corps Hors série : l'esprit ne trouve pas de repos Qu'il soit couvert de plaies Selon le Ben Yehoyada, cécité et plaies réunissent deux états par lesquels l'homme est compté comme mort. La pauvreté, troisième de ces états, est écartée : elle aurait frappé sa maison et les pauvres qu'il entretenait.
Chaque imprécation vise l'organe qui a manqué à une tâche précise ; la dernière sort de la série.
11
וְאַמַּאי קָרוּ לֵיהּ נַחוּם אִישׁ גַּם זוֹ — דְּכָל מִילְּתָא דַּהֲוָה סָלְקָא לֵיהּ, אָמַר: גַּם זוֹ לְטוֹבָה. זִימְנָא חֲדָא בְּעוֹ לְשַׁדּוֹרֵי יִשְׂרָאֵל דּוֹרוֹן לְבֵי קֵיסָר, אָמְרוּ: מַאן יִיזֵּיל — יֵיזִיל נַחוּם אִישׁ גַּם זוֹ, דִּמְלֻומָּד בְּנִיסִּין הוּא. שַׁדַּרוּ בִּידֵיהּ מְלֵא סִיפְטָא דַּאֲבָנִים טוֹבוֹת וּמַרְגָּלִיּוֹת. אָזַל, בַּת בְּהַהוּא דִּירֵא. בְּלֵילְיָא קָמוּ הָנָךְ דָּיוֹרָאֵי וְשַׁקְלִינְהוּ לְסִיפְטֵיהּ וּמְלוֹנְהוּ עַפְרָא.

Et pourquoi l'appelait-on Nahoum Ich Gam Zou ? Parce que, quoi qu'il lui advînt, il disait : cela aussi est pour le bien.

Une fois, Israël voulut envoyer un présent à la maison de César. Ils dirent : qui ira ?

Que Nahoum Ich Gam Zou y aille, car il est accoutumé aux miracles. Ils envoyèrent par sa main un coffret plein de pierres précieuses et de perles.

Il alla et passa la nuit dans une certaine auberge. Dans la nuit, ces aubergistes se levèrent, vidèrent son coffret et le remplirent de terre.

📜 Rachi (3)
דְּסָלְקִי לֵיהּ כָּל הַמְאֹורָע לוֹ אֲפִילּוּ רָעָה:
Ce qui lui advenait — tout ce qui lui arrivait, même en mal.
בַּת בְּהַהִיא דַּיּוֹרָא לָן לַיְלָה אַחַת בְּאוֹתוֹ הַמָּלוֹן:
Il passa la nuit dans cette auberge — il logea une nuit dans cette hôtellerie.
לְסִיפְטֵיהּ אַרְגָּז שֶׁלּוֹ:
Son sifta — son coffre.
🪔 Ben Yehoyada (1)
"נחום איש גם זו"? דכל מלתא דהוה סלקא ליה, אמר: "גם זו לטובה". נראה לי בס"ד אותיות גם זו הם צירוף ' מזוג ' שבאלה היסורין שסובל מאהבה ימוזג הדין ברחמים. ועוד נראה לי בס"ד ז' תורה שבכתב שהיא ז' ספרים וא"ו תורה שבעל פה שהיא ששה סדרים הרי ' זו ' שעל ידי זכות התורה יתמתק הדין ויהיה לטובה . גם עוד אמר לטובה דהיינו 'ט"ו בה' כי בתורה נמשכים אורות המוחין שהם סוד י־ה שבשם הוי"ה ומספרם ט"ו. ועוד נראה לי בס"ד רמז באותיות ' זו ' על ז' אותיות שעטנ"ז ג"ץ שצריך להם שלשה תגין ואותיות בד"ק חי"ה שהם ששה שצריך להם תג אחד, שכל אלו הם דין וצריכים תיקון ומיתוק שיהיו לטובה . ועוד נראה לי בס"ד אותיות ' זו ' רמז לאות וא"ו שבשם ה ו י"ה, שהפשוט ששה והמלוי שבעה ותיבת גם רמז לרחל שנקראת 'גם' שיהיה להם יחוד וזווג על ידי אורות המוחין הרמוזים בטובה שהוא 'ט"ו בה'.
« Nahoum Ich Gam Zou » ? Parce que, quoi qu'il lui advînt, il disait : cela aussi est pour le bien. Il me semble, avec l'aide du Ciel, que les lettres de gam zou forment aussi le mot mazoug, tempéré : par ces souffrances qu'il supporte par amour, la rigueur se tempère de miséricorde. Il me semble encore que le zayin renvoie à la Torah écrite, qui compte sept livres, et le vav à la Torah orale, qui compte six ordres ; voilà le mot zou, car par le mérite de la Torah la rigueur s'adoucit et devient bien. Il dit aussi letova, que l'on peut lire tou beh, quinze en elle, car par la Torah sont attirées les lumières des mohin, qui sont le sod des deux premières lettres du Nom, dont la valeur numérique est quinze. Il me semble encore, avec l'aide du Ciel, que les lettres zou font allusion aux sept lettres chaatnez gats, qui demandent trois taguin, et aux lettres bedek haya, qui sont six et demandent un seul tag ; toutes relèvent de la rigueur et appellent une réparation et un adoucissement pour devenir bien. Il me semble encore que les lettres zou font allusion à la lettre vav du Nom, dont la valeur simple est six et le remplissage sept, et que le mot gam fait allusion à Rahel, appelée gam, afin qu'il y ait entre eux yihoud et union par les lumières des mohin alludées dans letova, qui est tou beh.
💡 Explication

La guemara donne enfin l'étymologie du surnom. Gam zou letova, cela aussi est pour le bien, est une formule prononcée sur tout événement, y compris le plus contraire ; Rachi souligne le mot tout.

Le choix de l'émissaire repose sur un raisonnement communautaire : l'ambassade est périlleuse, on envoie donc celui qui est melouman be-nissim, accoutumé aux miracles. Le vol commis à l'auberge inverse aussitôt la situation, et la substitution de terre au trésor transforme un dommage matériel en piège mortel.

12
כִּי מְטָא הָתָם, שְׁרִינְהוּ לְסִיפְטִי, חֲזָנְהוּ דְּמָלוּ עַפְרָא. בְּעָא מַלְכָּא לְמִקְטְלִינְהוּ לְכֻולְּהוּ, אֲמַר: קָא מְחַייְּכוּ בִּי יְהוּדָאֵי. אָמַר: גַּם זוֹ לְטוֹבָה. אֲתָא אֵלִיָּהוּ אִדְּמִי לֵיהּ כְּחַד מִינַּייְהוּ, אֲמַר לֵיהּ: דִּלְמָא הָא עַפְרָא מֵעַפְרָא דְּאַבְרָהָם אֲבוּהוֹן הוּא, דְּכִי הֲוָה שָׁדֵי עַפְרָא — הָווּ סַיְיפֵי, גִּילֵי — הָווּ גִּירֵי, דִּכְתִיב: ״יִתֵּן כֶּעָפָר חַרְבּוֹ כְּקַשׁ נִדָּף קַשְׁתּוֹ״.

Quand il arriva là-bas, on ouvrit le coffret et l'on vit qu'il était plein de terre. Le roi voulut les faire tuer tous, disant : les Juifs se moquent de moi.

Il dit : cela aussi est pour le bien. Eliyahou vint, lui apparut sous les traits de l'un d'eux et lui dit : peut-être cette terre est-elle de la terre d'Avraham leur père ; car lorsqu'il jetait de la terre, elle devenait des épées, et de la paille, elle devenait des flèches, comme il est écrit : « il rend son épée comme poussière, son arc comme de la paille emportée » (Yechayahou 41,2).

📜 Rachi (4)
לְכוּלְּהוּ שׂוֹנְאֵיהֶן שֶׁל יִשְׂרָאֵל:
Tous — les ennemis d'Israël, tournure d'évitement qui désigne Israël lui-même.
כְּחַד מִינַּייְהוּ כְּאֶחָד מִשָּׂרֵי קֵיסָר:
Comme l'un d'eux — comme l'un des ministres de César.
מֵעַפְרָא דְּאַבְרָהָם הוּא כְּשֶׁנִּלְחַם עִם הַמְּלָכִים:
C'est de la terre d'Avraham — de l'époque où il combattit les rois.
גִּילֵי קָשִׁין:
Guilei — de la paille.
💡 Explication

La réaction du roi porte sur une intention supposée : un coffret de terre adressé à l'empereur est lu comme une insulte, et la sanction vise l'ensemble de la communauté. La formule de Nahoum est prononcée à ce moment précis, avant tout signe de retournement.

Eliyahou n'apparaît pas comme prophète mais comme ministre de la cour, et il avance une hypothèse formulée au conditionnel, dilma, peut-être. L'argument s'appuie sur un verset d'Isaie que la tradition rapporte à Avraham lors de la guerre des rois, où poussière et paille tenaient lieu d'armes.

13
הַוְיָא חֲדָא מְדִינְתָּא דְּלָא מָצוּ לְמִיכְבְּשַׁהּ, בָּדְקוּ מִינֵּיהּ וְכִבְּשׁוּהָ. עֲיַילוּ לְבֵי גִּנְזֵיה וּמְלוֹהוּ לְסִיפְטֵיהּ אֲבָנִים טוֹבוֹת וּמַרְגָּלִיּוֹת, וְשַׁדְּרוּהוּ בִּיקָרָא רַבָּה.

Il y avait une province qu'ils ne parvenaient pas à conquérir. Ils en firent l'essai et la conquirent.

Ils entrèrent dans sa chambre du trésor, remplirent son coffret de pierres précieuses et de perles, et le renvoyèrent avec de grands honneurs.

🪔 Ben Yehoyada (1)
וְשַׁדְּרוּהוּ בִּיקָרָא רַבָּא. פֵּירוּשׁ שָׁלְחוּ עִמּוֹ אַנְשֵׁי חַיִל לְלַוּוֹתוֹ בַּדֶּרֶךְ עַד מְקוֹמוֹ וְנַעֲשָׂה לוֹ טוֹבָה כְּפוּלָה תַּחַת שְׁתַּיִם רָעוֹת שֶׁעָשׂוּ לוֹ שֶׁהֵם הָאַחַת שֶׁלָּקְחוּ מָמוֹנוֹ וְהַשֵּׁנִית הוֹסִיפוּ רִשְׁעָה לִמְלֵאָתָהּ עָפָר כְּדֵי שֶׁלֹּא יַרְגִּישׁ וְיַחֲזֹור לִמְקוֹמוֹ אֶלָּא יוֹלִיכֶנָּה לַמֶּלֶךְ וְיֵהָרֵג וּכְנֶגֶד הֶיזֵּק הַמָּמוֹן נַעֲשָׂה נֵס שֶׁהַמֶּלֶךְ מִילֵּא לוֹ הַסִּיפְטָא אֲבָנִים טוֹבוֹת וּמַרְגָּלִיּוֹת וּכְנֶגֶד נֶזֶק גּוּפוֹ שְׁלָחוּהוּ לוֹ בְּכָבוֹד גָּדוֹל שֶׁכְּבוֹד זֶה נוֹגֵעַ לְגוּפוֹ. וּבָזֶה יוּבָן (תְּהִלִּים קיג, ז) מְקִימִי מֵעָפָר דָּל כְּנֶגֶד נֵס הַמָּמוֹן, שֶׁהֵבִיא עָפָר וְלָקַח תְּמוּרָתוֹ מָמוֹן רַב, וּמֵאַשְׁפַּת יָרִים אֶבְיוֹן כְּנֶגֶד כָּבוֹד וִיקָר שֶׁעָשָׂה לְגוּפוֹ. וְאָמַר מֵאַשְׁפַּת קָרֵי בָּהּ 'מֵאֵשׁ שָׂפוֹת' רוֹצֶה לוֹמַר מֵאֵשׁ הַגְּזֵרָה שֶׁגָּזַר הַקֵּיסָר בִּשְׂפָתָיו לְהָרְגוֹ אָז יָרִים אֶבְיוֹן דִּלְבַסּוֹף נִתְחַלֵּף הַדָּבָר שֶׁצִּוָּה לְשַׁלְּחוֹ בְּיֹקֶר רַב. וְדַע הָא דְּשָׁלְחוּ הֶעָפָר לְנַסּוֹתוֹ בַּמִּלְחָמָה, וְלֹא נִיסּוֹ אוֹתוֹ בִּמְקוֹמָם כִּי הֵם הֵבִינוּ מִדַּעְתָּם שֶׁדָּבָר זֶה הוּא נֵס גָּדוֹל וְאֵין הַנֵּס פּוֹעֵל עַל מָגֵן אֶלָּא בִּמְקוֹם הַצֹּורֶךְ לְכָךְ שָׁלְחוּ אוֹתוֹ לִמְקוֹם הַמִּלְחָמָה שֶׁיֵּשׁ שָׁם צֹורֶךְ.
« Et ils le renvoyèrent avec de grands honneurs. » C'est-à-dire qu'ils envoyèrent avec lui des hommes de troupe pour l'escorter en chemin jusqu'à son lieu. Un bien double lui fut fait, en échange des deux maux qu'on lui avait faits : le premier, qu'on lui avait pris son argent ; le second, qu'on avait ajouté à la méchanceté en remplissant le coffret de terre, pour qu'il ne s'aperçoive de rien, ne retourne pas chez lui, mais le porte au roi et soit mis à mort. Face au dommage d'argent, un miracle fut fait, le roi remplissant son coffret de pierres précieuses et de perles ; face au dommage de son corps, on le renvoya en grand honneur, honneur qui touche le corps. On comprend ainsi (Tehilim 113,7) « il relève de la poussière le faible », en regard du miracle de l'argent, car il avait apporté de la poussière et reçu en échange une grande fortune ; « et du fumier il élève le nécessiteux », en regard de l'honneur rendu à son corps. Et le mot meachpot peut se lire meech sefot, du feu du décret que César avait prononcé de ses lèvres pour le tuer ; alors « il élève le nécessiteux », car à la fin la chose s'est renversée et il ordonna de le renvoyer en grand honneur. Sache encore : s'ils ont envoyé la terre pour l'éprouver à la guerre, et ne l'ont pas éprouvée sur place, c'est qu'ils ont compris d'eux-mêmes que la chose était un grand miracle, et que le miracle n'agit pas en vain mais seulement là où il est nécessaire ; c'est pourquoi ils l'ont envoyée au lieu de la guerre, où il y avait nécessité.
💡 Explication

L'hypothèse d'Eliyahou est mise à l'épreuve sur le terrain le plus défavorable, une place que les armées n'avaient pas réussi à prendre. Le succès transforme le chef d'accusation en service rendu à l'empire.

La réparation est exactement proportionnée aux deux dommages subis, comme le détaille le Ben Yehoyada : le coffret rempli répond au vol, et l'escorte d'honneur répond à la menace pesant sur sa personne.

14
כִּי אָתוּ, בֵּיתוֹ בְּהַהוּא דַּיּוֹרָא, אָמְרוּ לֵיהּ: מַאי אַיְיתֵית בַּהֲדָךְ דְּעָבְדִי לָךְ יְקָרָא כֻּולֵּי הַאי? אֲמַר לְהוּ: מַאי דִּשְׁקַלִי מֵהָכָא אַמְטִי לְהָתָם. סְתַרוּ לְדִירַייְהוּ וְאַמְטִינְהוּ לְבֵי מַלְכָּא, אָמְרוּ לֵיהּ: הַאי עַפְרָא דְּאַייְתִי הָכָא — מִדִּידַן הוּא. בְּדָקוּהָ וְלָא אַשְׁכְּחוּהָ, וְקַטְלִינְהוּ לְהָנָךְ דָּיּוֹרָאֵי.

À leur retour, il logea dans cette même auberge. On lui dit : qu'as-tu apporté avec toi, pour qu'on te fasse un tel honneur ?

Il leur dit : ce que j'ai pris d'ici, je l'ai porte là-bas. Ils démolirent leur logis, le portèrent à la maison du roi et lui dirent : cette terre qu'on a apportée ici venait de chez nous.

On l'éprouva, on n'y trouva rien, et l'on mit à mort ces aubergistes.

📜 Rachi (1)
בֵּיתוֹ לָנוּ בַּמָּלוֹן:
Beto — ils passèrent la nuit à l'auberge.
🪔 Ben Yehoyada (1)
סָתְרוּ לְדַיָּרַיְהוּ, וְאַמְטִינְהוּ לְבֵי מַלְכָּא. הָא דְּהֻוצְרְכוּ לִסְתּוֹר הַבִּנְיָן וְלֹא לָקְחוּ עָפָר מִן הַקַּרְקַע מִפְּנֵי שֶׁהֵם כַּאֲשֶׁר לָקְחוּ עָפָר וְהִנִּיחוּ בְּסִיפְטָא לָקְחוּ מִן עֲפַר הַבִּנְיָן שֶׁהָיָה תֵּל שֶׁל בִּנְיָן שֶׁנָּפַל וּמִשָּׁם לָקְחוּ הֶעָפָר עַל כֵּן אָמְרוּ אוּלַי הַסְּגֻולָּה הִיא תְּלוּיָה בְּכָךְ שֶׁתִּהְיֶה דַּוְקָא בְּעָפָר שֶׁכְּבָר נַעֲשָׂה בַּבִּנְיָן לְכָךְ סָתְרוּ לְדַיָּרַיְהוּ וּבְהַשְׁגָּחָה הָיְתָה זֹאת שֶׁנָּפַל בְּדַעְתָּם כָּךְ כְּדֵי שֶׁיִּלְקוּ בָּתַרְתִּי חֻורְבַּן בָּתֵּיהֶם וְהָרַג גּוּפָם כְּנֶגֶד שְׁתַּיִם רָעוֹת שֶׁעָשׂוּ עִמּוֹ בַּתְּחִלָּה, וְכַאֲשֶׁר בֵּיאַרְנוּ.
« Ils démolirent leur logis et le portèrent à la maison du roi. » S'ils ont eu besoin de démolir le bâtiment au lieu de prendre de la terre du sol, c'est que, lorsqu'ils avaient pris de la terre pour la mettre dans le coffret, ils l'avaient prise de la terre d'une construction, un tas provenant d'un bâtiment écroulé ; c'est de là qu'ils avaient pris cette terre. Ils se dirent donc : peut-être la vertu tient-elle précisément à ce que ce soit une terre ayant déjà servi à une construction, et ils démolirent leur logis. Cela vint d'une providence qui leur mit cette idée en tête, afin qu'ils soient frappés doublement, par la ruine de leurs maisons et par la mise à mort de leurs corps, en regard des deux maux qu'ils lui avaient faits au début, comme nous l'avons expliqué.
💡 Explication

La réponse de Nahoum est littéralement exacte et prête à contresens : il a bien porte là-bas ce qu'il avait pris ici. Les aubergistes en concluent que la vertu résidait dans leur propre sol.

La fin du récit boucle la symétrie relevée par le Ben Yehoyada. Les deux maux commis, le vol et le piège mortel, reçoivent leur exacte contrepartie dans la perte des maisons et dans l'exécution. Le miracle qui avait sauvé l'envoyé ne se reproduit pas pour eux, ce qui établit qu'il tenait à l'homme et non à la matière.

15
אֵי זוֹ הִיא דֶּבֶר — עִיר הַמּוֹצִיאָה חֲמֵשׁ מֵאוֹת רַגְלִי כּוּ׳. תָּנוּ רַבָּנַן: עִיר הַמּוֹצִיאָה חֲמֵשׁ מֵאוֹת וְאֶלֶף רַגְלִי, כְּגוֹן כְּפַר עַכּוֹ, וְיָצְאוּ הֵימֶנָּה תִּשְׁעָה מֵתִים בִּשְׁלֹשָׁה יָמִים זֶה אַחַר זֶה — הֲרֵי זֶה דֶּבֶר.

« Qu'est-ce que la peste ? Une ville qui met en campagne cinq cents fantassins, etc. » Nos maîtres ont enseigné : une ville qui met en campagne mille cinq cents fantassins, comme le village d'Akko, et d'où sortent neuf morts en trois jours, l'un après l'autre — voilà une peste.

📜 Rachi (1)
ה"ג עִיר גְּדוֹלָה הַמּוֹצִיאָה אֶלֶף וַחֲמֵשׁ מֵאוֹת רַגְלֵי יָצְאוּ הֵימֶנָּה תִּשְׁעָה מֵתִים וְכוּ' אֶלֶף וַחֲמֵשׁ מֵאוֹת אִישׁ דְּהַייְנוּ פִּי שְׁלֹשָׁה בְּעִיר קְטַנָּה:
Telle est la leçon : « une grande ville qui met en campagne mille cinq cents fantassins, et d'où sortent neuf morts, etc. » — mille cinq cents hommes, c'est-à-dire le triple de la petite ville.
⚖️ Rosh (1)
גְּמ' תְּנָא מַפֹּולֶת שֶׁאָמְרוּ חֲכָמִים בְּרִיאוֹת וְלֹא רְעוּעוֹת שֶׁאֵינָן רְאוּיוֹת לִנְפֹּול וְלֹא שֶׁרְאוּיוֹת לִנְפֹּול וַאֲפִילּוּ הֵן בְּרִיאוֹת כְּגוֹן דְּקַיְימָא אַגֻּודָּא דְּנַהֲרָא אֵיזֶהוּ דֶּבֶר עִיר הַמּוֹצִיאָה ה' מֵאוֹת רַגְלִי וְיָצְאוּ מִמֶּנּוּ ג' מֵתִים בַּג' יָמִים זֶה אַחַר זֶה הֲרֵי זֶה דֶּבֶר בְּיוֹם אֶחָד אוֹ בַּד' יָמִים אֵין זֶה דֶּבֶר עִיר גְּדוֹלָה הַמּוֹצִיאָה אֶלֶף וַחֲמֵשׁ מֵאוֹת רַגְלִי כְּגוֹן כְּפַר עַכּוֹ וְיָצְאוּ מִמֶּנָּה ט' מֵתִים בַּג' יָמִים זֶה אַחַר זֶה הֲרֵי זֶה דֶּבֶר בְּיוֹם אֶחָד אוֹ בַּד' יָמִים אֵין זֶה דֶּבֶר:
Guemara. Il a été enseigné : l'écroulement dont ont parlé les Sages vise des murs solides et non délabrés, qui ne sont pas exposés à tomber, et non ceux qui sont exposés à tomber même lorsqu'ils sont solides, par exemple ceux qui se dressent au bord d'un fleuve. Qu'est-ce que la peste ? Une ville qui met en campagne cinq cents fantassins et d'où sortent trois morts en trois jours, l'un après l'autre — voilà une peste ; en un seul jour, ou en quatre jours, ce n'est pas une peste. Une grande ville qui met en campagne mille cinq cents fantassins, comme le village d'Akko, et d'où sortent neuf morts en trois jours, l'un après l'autre — voilà une peste ; en un seul jour, ou en quatre jours, ce n'est pas une peste.
💡 Explication

La guemara quitte les récits et revient au texte de la michna, reprise ici par ses premiers mots. Le dever, la peste, appartient aux calamités pour lesquelles la ville sonne du chofar et jeûne ; encore faut-il un critère qui distingue une épidémie d'une mortalité ordinaire.

Le critère retenu est un rapport entre la population et le nombre de morts. La population se mesure par les ragli, les fantassins que la ville peut lever, indice du nombre d'hommes en âge de servir. La baraita ajoute à la michna le cas de la grande ville, dont Rachi souligne qu'elle compte exactement le triple, avec un seuil de morts triple lui aussi.

🖼️ Schéma
Les seuils du dever : population, morts, répartition dans le temps Taille de la ville Morts requis Répartition 500 fantassins Exemple : le village d'Amiko 3 morts 3 jours consécutifs, un mort par jour 1500 fantassins Exemple : le village d'Akko 9 morts 3 jours consécutifs, trois morts par jour Cas exclus : tous en un seul jour La mortalité est massive mais ponctuelle ; elle ne constitue pas un dever. Cas exclus : étalés sur quatre jours Le même nombre réparti plus largement reste dans la mortalité ordinaire. Le rapport est constant : le triple de population appelle le triple de morts, sur le même nombre de jours.
Le dever se reconnaît à un rapport chiffré, et la concentration sur trois jours consécutifs fait partie du critère.
16
בְּיוֹם אֶחָד אוֹ בְּאַרְבָּעָה יָמִים — אֵין זֶה דֶּבֶר. וְעִיר הַמּוֹצִיאָה חֲמֵשׁ מֵאוֹת רַגְלִי, כְּגוֹן כְּפַר עַמִּיקוּ, וְיָצְאוּ הֵימֶנָּה שְׁלֹשָׁה מֵתִים בִּשְׁלֹשָׁה יָמִים זֶה אַחַר זֶה — הֲרֵי זֶה דֶּבֶר.

En un seul jour, ou en quatre jours, ce n'est pas une peste. Et une ville qui met en campagne cinq cents fantassins, comme le village d'Amiko, et d'où sortent trois morts en trois jours, l'un après l'autre — voilà une peste.

📜 Rachi (1)
כִּפֵּר עַמִּיקוּ שְׁלֹשָׁה מֵתִים בִּשְׁלֹשָׁה יָמִים מֵת אֶחָד בְּכָל יוֹם:
Le village d'Amiko, trois morts en trois jours — un mort chaque jour.
💡 Explication

Les deux exclusions délimitent le critère par le haut et par le bas du calendrier. Neuf morts survenus le même jour, ou répartis sur quatre jours, restent hors de la définition, bien que le total soit identique.

La baraita revient ensuite au cas de la michna, la ville de cinq cents fantassins, et Rachi précise la lecture du chiffre : trois morts en trois jours signifie un mort chaque jour. La régularité quotidienne fait partie du signe.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).